« Tristesse de la terre » de Eric Vuillard.

Tristesse de la terreCe qu’on admire dans les musées fut souvent dérobé sur des cadavres.

Le spectacle est l’origine du monde.  Le tragique se tient là, immobile, dans une inactualité bizarre.

Alors qu’il est de bon ton de voir dans tout phénomène actuel un aboutissement, ou du moins une étape, d’un processus plus ancien aux origines desquelles il s’agirait de remonter pour y découvrir en germe les excès de notre époque, le Wild West Show est l’exemple parfait d’un phénomène réalisant dès son origine tout son programme.  L’évolutionnisme et le matérialisme historique ont parfois bon dos.  Tout est là dans le Wild West Show.  Il n’en est rien advenu qui n’y était déjà réalisé.

Les excès des « mass média » sont leurs penchants de la première heure.

Retraçant en parallèles multiples l’histoire du show, de Buffalo Bill Cody, de son manager ou de Sitting Bull, Eric Vuillard dévoile, au travers des racines du spectacle contemporain, les horreurs sur lesquelles nous sommes fondés.  Appât du gain, simplification à outrance, vulgarité, volonté totalisante, comme ils font partie des bases de l’origine du spectacle de masse, sont inhérentes à la société qui produit ce spectacle.

C’est une chose extravagante, la réalité, elle est partout et nulle part ; et depuis quelque temps on dirait qu’elle fane, c’est curieux, on ne sait pas l’expliquer, elle est toujours là mais elle semble avoir perdu de sa consistance.

Le spectacle de masse n’est pas un filtre mis sur le réel, ni une tentative d’en rendre compte, mais un essai d’annexion de celui-ci.

L’Histoire est morte.  Il n’y a plus que des punaises.

D’une langue sublime, toute en rythme, Eric Vuillard parvient à approcher au plus près, par détours successifs, cette « petite histoire » par laquelle se donne à voir ce que les poncifs institutionnels de la « grande » contribuent à enfouir.  Il rappelle que notre civilisation se nourrit de tout.  Que le spectacle de masse témoigne de son appétence à joindre la larme au profit, de soutirer de celle-ci tout le sel, ne donnant plus à en goutter qu’une eau fade, sans saveur.  Eric Vuillard nous rappelle notre propre responsabilité devant ce spectacle dont l’inanité ne serait peut-être que le miroir de notre propre désir de ne pas être.  Et, surtout, qu’il est possible de n’en pas être captif.

Le spectacle tire sa puissance et sa dignité de ne rien être.  Nous laissant seuls, irrémédiablement, avec nulle plaie où voir le jour, point de preuves.  Et pourtant, au milieu de ce vide bruyant, dans la grande pitié ressentie, jusque dans le mépris lui-même – quelque chose est là.  Comme si ce grand divertissement passager, cet oubli forcené de soi, cette façon de détourner la tête pour mieux voir était l’un des moments les plus tragiques de l’être : sans signe, sans révélation ; et où seulement le cœur se serre, où la main s’agrippe à l’autre, n’importe quel autre, pourvu qu’il soit à côté de nous sur les gradins, et qu’on puisse éprouver nos détresses voisines dans un cri, un rire, une simple communauté de sentiments.

Eric Vuillard, Tristesse de la terre, 2014, Actes Sud.

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