« Un chant muet » de Raymond Monelle.

Un chant muetLa musique ne peut se traduire dans la langue, car se dessinant dans l’illimité, elle l’en retient.

A ceux qui prétendraient ne limiter la théorie de la musique qu’à une construction de discours sur la partition musicale – et donc quelque part la musique à sa seule partition -, Raymond Monelle oppose un démenti flagrant et diantrement « rafraîchissant ».

La musique ne signifie pas la société. Elle ne signifie pas la littérature. Et par-dessus tout, elle ne signifie pas la réalité. Les codes musicaux sont propres à la musique, comme tout code est propre à sa sphère. Les codes se signifient cependant les uns les autres ; entre la littérature et la société, entre la lecture et la vie, des relations sémiotiques permettent à chacun des médias de faire sens. Ainsi lorsque nous associons par exemple les topiques musicaux aux topiques littéraires, nous ne les « traduisons » pas, car cela impliquerait la priorité d’un médium sur l’autre, comme si le topique littéraire correspondait à une « signification vraie » et que le topique musical était un indicateur peu performant. De telles erreurs ont pu conduire à penser que la musique était un signifiant pauvre et imprécis. Or la musique est parfaitement transparente et en tout point capable de signifier son propre niveau sémantique.

Prenons l’exemple du galop. Au travers de l’exploration du topos musical du cheval dans les musiques du 19 ème siècle, on découvre que l’animal y est évoqué toujours au galop, en mesurés composés (6/8, 9/8 ou 12/8) rapides. Se contentant de la partition et des rapports entre paroles et notes qui attesteraient de cette prédominance du galop, on s’arrêterait alors au bord de ce qui fait réellement sens. C’est en levant le nez de la partition pour humer l’air de l’époque qu’on gratte derrière les évidences. On découvre alors que le cheval n’est nullement au galop car en situation d’urgence mais en raison de son statut. L’équidé est, au 19 ème, encore porteur de la vaillance, de l’importance et de la noblesse de son cavalier. Et de cela, la musique en doit marquer la différence d’allure. Là où une mule, une charrette ou un un piéton se traîne, le cavalier galope! Et, en ces temps du romantisme, la musique qui l’exprime se trouve d’autant plus dépositaire, via son rythme, de cette noblesse, de cette vaillance, qu’elle se veut l’expression d’un moyen-âge dont l’époque voit disparaître les dernières traces.

Chaque topique peut signifier un large univers sémantique, lié à des aspects de la société contemporaine, à des thèmes littéraires et à des traditions plus anciennes.

Mais cela ne s’arrête pas là non plus! Car le topique musical (du galop par exemple, ou du soupir, autre exemple) qui s’origine dans un système bien plus large que la seule musique va peu à peu s’en distinguer pour porter seul une signification. Se chargeant de sa construction historique, et des conventions d’un temps, il peut devenir lui-même convention. Une appogiature va alors non seulement se dissocier de ce qu’elle représente, mais même le remplacer. D’imitation littérale, l’appogiature devient référence stylistique, puis ne signifie plus que par association, pour enfin, parfois, comme après un ultime dépouillement, se muer en convention.

En déconstruisant la musique, en montrant les mécanismes qui président à son érection en « système », et en s’appuyant pour ce faire sur tout (philosophie, anthropologie, histoire, littérature, etc…) ce qui peut, justement, lui proposer un appui, Raymond Monelle fait bien plus qu’ouvrir l’espace de la musicologie. Son entreprise critique – bien plus large et diverse que ce que cette chronique tente de laisser apercevoir – est l’occasion de démontrer qu’en creusant intelligemment et sans à priori un domaine apparemment « restreint » et « spécialisé », on ne peut qu’enrichir tous les autres.

où trouver la signification?

Raymond Monelle, Un chant muet. Musique, signification, déconstruction. 2016. La Rue Musicale. Trad. Stéphane Roth.

 

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