« Une forêt profonde et bleue » de Marc Graciano.

Une-foret-GracianoMarc Graciano écrit des contes de fées.  Mais il n’est dit nulle part que la fée ne puisse y subir les pires avanies.  Et pourtant, elle reste une fée et l’espace où elle évolue un conte.  De même Marc Graciano nous émerveille-t’il.  Mais émerveiller ne veut pas forcément dire créer les conditions d’une joie béate.  Et ce n’est pas parce que l’émerveillement, l’enchantement, au lieu de nous plonger dans un univers éthéré nous en éloigne, qu’il n’est pas, précisément, un émerveillement.

et tous ces mouvements à la surface de l’eau étaient cause que la fille savait que l’eau était là parce que l’eau était si pure que, immobile, elle eût paru inexister.

Dans le conte qu’il orchestre ici, Marc Graciano nous convie à suivre les aventures d’une jeune fille dans un monde sans lieu ni date dont la beauté insondable ne semble trouver de pendant inverse que dans l’infinie cruauté des hommes.

tous veillaient scrupuleusement à porter leur regard uniquement vers celui des autres de là pourquoi la plus haute pudeur régnait parmi les membres du groupe même s’ils étaient intégralement nus et rassemblés dans la plus grande promiscuité

Organisé en parties brièvement nommées (La ruche, Le cerf, La borde, etc…), chacune divisée en chapitres d’un paragraphe et d’une phrase (en clair : un chapitre = un paragraphe = une phrase), « Une forêt profonde et bleue » est, certes et même s’il semble en pervertir les codes (alors qu’il les réalise peut-être simplement autrement), un conte.  Mais il est aussi un exercice formel radical.

Comme le mège qu’il met en scène dans son récit, l’écrivain est un médium.  Et, médium, il se doit, avant de restituer quoi que ce soit, de se faire réceptacle.  Le mège doit, pour pouvoir peser sur ce qui l’entoure, pour que ces actes soient utiles, pour subsister et aider l’autre à subsister, accueillir ce qui l’entoure.  Dépositaire d’un savoir dont il ne connait plus l’origine, il l’articule sans en rien refuser au risque que son action demeure stérile.  Tel est l’écrivain qui s’arroge la fonction de dire le monde.  Pourquoi ainsi se couper du langage qui n’a plus lieu?  Est-ce parce qu’il n’est plus « commun » qu’il n’est plus censé remplir de fonction?  Ne serait-ce pas ainsi du ressort de celui qui vise à en dire la complétude, de réintroduire dans ce monde des mots qui, non usités couramment, ne continuent pas moins de l’exprimer?  Ainsi de « leude », « mège », « rain », « aronde », « borde », « noctiluque », « vit ».  A l’antipode de l’artifice littéraire nostalgique, le mot « oublié » est ici un outil du merveilleux.  Et l’écrivain ce magicien qui, par la grâce d’un rythme épousant le réel dans ces moindres méandres, parvient à le dire dans tout son infinie complexité.

Les herbes autour du lac étaient devenues rouges, presque purpurines, et pareillement rouges étaient devenues les feuilles des arbres marcescents dans la forêt mixte autour du lac et, plus haut dans la montagne, dans la sapinière, certains rameaux étaient devenus roux et les eaux du lac devinrent colombines et lourdes et grasses et lisses et les eaux plates reflétaient à la perfection le monde autour et l’air devint pur et frais et comme extraordinairement liquide et comme très brumeux et de grands vols de grues en migration commencèrent )à passer dans le ciel embrumé et ce fut le signe que l’hiver serait bientôt là.  

Marc Graciano, Une forêt profonde et bleue, 2015, Corti.

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(2 commentaires)

    • Nassogne on 14 février 2017 at 16 h 27 min
    • Répondre

    Après un snobisme affligeant des mots rares, la violence de la fin est gratuite

    Livre à ne pas garder !

    1. Hum… Il me semble que vous avez loupé un truc. Ni la violence, ni l’emploi de mots rares ne sont nécessairement affaire de snobisme ou de… violence. En l’espèce, ce serait plutôt l’inverse.
      Livre à ne pas garder, en effet, pour qui en aurait interrompu la lecture là où ses a priori – j’avoue ne savoir comment les nommer autrement – l’auraient arrêté. Mieux vaux en confier la lecture à plus opiniâtre…

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