« Utopia » de Bernadette Mayer.

 

 

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nous devrions pouvoir être libres sans devoir œuvrer à changer le monde en permanence comme s’il s’agissait d’un travail.

Bernadette Mayer fonde bien entendu son Utopia sur celui de Thomas More, écrit 500 ans plus tôt. Mais ceux et celles qui seraient tentés d’y lire une forme de « revival », de réécriture, un demi millénaire plus tard, de la cité idéale, dont il s’agirait alors de constater (qu’on choisisse d’en rire ou de s’en apitoyer) les écarts par rapport à sa version d’origine, ceux là resteraient sur leur fin. Certes utile à une (re)lecture du classique du XVI ème, ainsi que des propositions dont il était l’écrin, « enrichie » d’une contemporanéité des contextes (une sexualité libérée, un capitalisme innervant tout), Utopia n’est pas qu’une suite de variations politiques sur un thème connu.

Certains locataires détiennent des groupes de propriétaires dans une maison en vue de la vendre à d’autres locataires.

Bernadette Mayer semble fonctionner souvent en renversant les perspectives. Si, comme dans l’exemple ci-dessus, on peut penser parfois à un simple retournement – celui-ci créant alors un irrésistible effet comique – celui-ci est bien plus une conséquence des faits de langue qui émaillent le texte que ceux-ci ne seraient les résultats d’un revirement dans le réel. En clair, c’est comme si, dans l’extrait ci-dessus, le locataire devenait propriétaire par la seule force du changement de vocable par lequel on le désigne. Ainsi, en Utopia, « parce que » devient « ne plus », « coopération » devient « quelque chose », ou « diriger », manger »…

J’ignore s’il faut croire ces choses, mais on raconte qu’elles sont vraies. 

Le renversement est sémantique avant d’être « réel ». L’utopie n’est que fait de langage. Utopia n’advient que par la langue. Ce n’est que parce qu’on la dit, ou cherche à la dire, et que tous  – l’utopie est collective, et, dans Utopia, d’autres, tels Charles Bernstein, ou Anne Waldman, s’y collent aussi – s’y emploient par tous les moyens langagiers possibles qu’elle peut être « réalisée ». Dans le seul fait de l’exprimer se devine en fait son essence. L’utopie est ce qui n’est pas là, ou pas encore. Et l’inscription sur la page de ce qui n’est pas là, ce rôle dévolu aux poètes, est donc bien plus qu’un agrément ou un accident de l’utopie. Elle en est une des conditions primordiales de son advenue.

inscrivons sur papier toutes les choses qui n’ont jamais été là.

Bernadette Mayer, Utopia, 2016, BAT/<0> future <0>, trad. Jean-François Caro.

Ce qui est à entendre ci-dessus est tiré d’une Matinale de l’excellente Radio Campus, pilotée de main de maître par Alain Cabaux.

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