« Venise est une ville » de Franco Mancuso.

venise_est_une_ville_002Le nom de Venise évoque en chacun d’entre nous des images. Une toile de Monet, un roman de Mann, une peinture du Tintoret, une assomption du Titien, Casanova, une gondole sur le Grand Canal, la place Saint-Marc inondée, l’ouverture de la Mostra, celle de la Biennale, un agent secret anglais au costume impeccablement coupé, des masques de carnaval… De la plus industriellement kitsch à la plus érudite, chacune de ces images n’émarge cependant qu’à un champ de significations restreint. Toutes puisent en effet dans une construction intellectuelle qui fait de la « Sérénissime » quelque chose d’autre qu’une ville.

C’est une ville qui vit, comme toutes les autres, dans un rapport bien défini avec son environnement, avec les personnes qui y habitent, les activités qui s’y déroulent, les intérêts qui s’y rencontrent, les trafics qui s’y croisent.

Lieu du tourisme de masse par excellence, figé dans un illustre passé, réceptacle de culture, image même du romantisme édulcoré, Venise, dans l’imaginaire collectif, avait cessé d’être un endroit où vivre était possible. Considérée comme sans passé avant la renaissance, elle paraît également ne pas avoir d’avenir autre que patrimonial. Étouffant sous les flots de touristes, elle semble sans habitant. Lieu de destination culturelle, elle paraît illustrer l’antithèse de la technique. Bref, tout ce qui semble faire le nœud et le sens d’une cité moderne paraissait ne plus pouvoir s’appliquer à Venise. Elle n’était plus qu’écrin.

Franco Mancuso, architecte vénitien, rompt avec cette construction mentale. Venise a été et est pleinement encore une ville. Une ville, certes particulière, mais dont les particularités mêmes (en ce compris culturelles) ne peuvent être éclairées qu’au regard général qu’un technicien peut y jeter. Comment amener l’eau potable dans une lagune? Comment construire sur un terrain instable? Comment se protéger de l’augmentation du niveau des eaux?  Quels moyens de locomotion pour quels usages? Toutes questions qui à la fois réancrent la cité dans son passé et la repositionnent pour un futur disponible. Aux antipodes de l’image d’Épinal, Venise a bien un passé et un avenir. Et comme pour toute ville, les réponses aux défis de demain s’éclairent à la lumière de celles qui ont été pensées hier.

En taillant à vif dans cette construction intellectuelle duale qui dépossède une ville de sa fonction même, Franco Mancuso nous ramène aux critères qui la rendent possible. S’y lisent en effet nombre de nos séparations conceptuelles devenues classiques : art/technique, culture/nature, âme/corps, etc… Pour nous, reconnaître son statut de ville toujours en acte à Venise reviendrait presque à la dépouiller de son héritage culturel. D’un côté le musée, de l’autre la vie. Ce que rappelle utilement l’architecte, c’est que, bien loin de s’exclure l’un l’autre, l’art et la technique remontent bien tous deux au tekné grec. Venise est bien une ville!

Franco Mancuso, Venise est une ville, 2015, Editions de la revue Conférence, trad. Christophe Carraud.

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