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« Le Labyrinthe Magique » de Max Aub.

 

La guerre avait fait tomber beaucoup de barrières.

Chose bien étrange que la postérité littéraire. Ainsi le nom de Max Aub n’évoque t-il pas grand’chose pour le lecteur francophone alors même que Le Labyrinthe Magique, son oeuvre phare, est considérée par les locuteurs espagnols comme l’une des grandes œuvres du vingtième siècle.

Tout ce qui compte pour moi, c’est de savoir ce qu’est l’homme.

Ouvrage-fleuve de plus de deux mille pages, organisé en 6 parties dénommées « Campo », composée sur près de vingt-cinq années, Le Labyrinthe Magique prend comme toile de fond la guerre civile espagnole entre 1936 et 1940. Alors que le premier Campo (Campo cerrado) s’intéressait aux premiers soubresauts de la guerre civile, de la chute de la monarchie jusqu’au déclenchement proprement dit des combats en 36, la deuxième partie, elle, débute à Valence en juillet 36 pour s’achever par la relation en novembre de la même année de la bataille de Madrid. Mais, si la guerre civile est bien omniprésente, si sa chronologie est scrupuleusement épousée par le récit, si s’y découvrent bien tous les événements tragiques qui ont émaillés le conflit, ainsi que les noms de ceux qui, historiquement, y ont joué leur rôle, le sujet de l’oeuvre n’est nullement la guerre civile espagnole. Celle-ci n’en est bien que la toile de fond.

Celui qui sait pourquoi il agit est libre. Toute autre liberté est pure illusion. 

En utilisant la trame d’une tragédie historique pour ancrer ses récits, l’auteur, ici, leur donne une épaisseur « réaliste » – quoi de plus réel que ce qui fut abondamment établi par le document – tout en les investissant d’une redoutable puissance exemplative – quoi de plus révélateur des affres de l’âme humaine que ces moments auxquels se joue sa subsistance même. Comme libéré du souci de la fiction dans le décor, l’auteur peut pleinement se consacrer à élaborer les formes qui permettront de brosser son seul sujet : l’homme.

Nous écrivons et nous vivons en clair pour nos descendants alors que le langage est codé pour nous-mêmes.

En suivant pas à pas Rafaël Lopez Serrador, homme du peuple, dans sa recherche d’idéal pour lequel se battre dans une époque où toutes les idées, radicales et conformistes, conservatrices et progressistes, anarchistes et autoritaires, se côtoient, s’affrontent, se toisent, en narrant la constitution de ce bataillon de coiffeurs qui défendra Madrid, en faisant traverser son récit de multiples personnages et histoires sans lendemain, en enchevêtrant dans la trame principale maints détails qui l’étoffent sans jamais l’étouffer, en changeant sans cesse de focales, en faisant se succéder les formes du discours, en maniant une plume tour à tour détachée et factuelle, tour à tour au plus près des corps, Max Aub est parvenu à bâtir à la condition humaine l’un de ses monuments les plus beaux

Jacinto Bonifaz se demande comment il a pu se mettre dans un tel pétrin. Qui lui a demandé de s’y mettre? Maintenant, il pourrait être tranquillement assis devant la porte de son établissement, lisant La Libertad, précisément à cette heure-ci. Non, il était encore trop tôt, et Roma devait être en train de faire chauffer l’eau pour qu’il puisse se raser, comme c’était l’habitude, avant de s’installer devant son café au lait et sa demi-tartine de pain grillé. Alors qu’il était là, adossé à un tronc d’arbre, un fusil dans les mains. Qu’il soit fait selon la volonté de Dieu. La Casa de Campo. Qui l’aurait dit! Il y a des choses extraordinaires! Mais pour ce qui est du discours de ce matin, comment l’oublier! Tu as été du tonnerre. Voilà le lac, sans une ride, avec un léger brouillard à la traîne. Combien d’années qu’il n’était pas allé à la Casa de Campo! Ça se perd dans la nuit des temps. Avant, il était interdit d’y pénétrer. Puis, quand ça a été possible, il est venu pique-niquer avec Romualda à deux ou trois reprises. C’était vraiment joli. La lumière qui surgit entre les crêtes dénudées des arbres. Et un fusil dans la main. Pour ce qui est de chasser, il n’avait jamais vraiment chassé. Là-bas en Galice, quand il était gamin, avec une carabine que lui avait donnée son oncle Luis. Que sont-ils devenus? Qui se souvient aujourd’hui de la Galice? Et cependant lui s’en souvient. Plus brumeux, plus humide que maintenant. Les sabots boueux sur les sentiers bordés de haies. Et un lapin qui a surgi comme une flèche, il voit encore sa queue blanche, ses pattes arrière, le coup de feu et sa déception. Quel âge avait-il? 16 ans? C’est bien ça, 16 ans. Quelques mois plus tard, il venait à Madrid, au collège mixte, avec le curé. Après quoi, tout est Madrid. Madrid qui est là, dans son dos, protecteur, donnant la couleur qui manque à l’aube. Putain de froid, heureusement que la journée s’annonce belle. Pour les culottes! C’est vrai qu’il est resté trois mois au Maroc. Il ne s’en souvient même plus. Cela remonte tellement loin! La Galice, c’est encore plus loin, et pourtant… Derrière lui est allongé un gras qu’il connaît de vue, de la Casa del Pueblo. Il attend qu’on le tue pour pouvoir récupérer son fusil.

Max Aub, Le Labyrinthe Magique – Campo cerrado, Campo abierto, 2009, Les fondeurs de Brique, trad. Claude de Frayssinet. Tous les autres tomes sont disponibles chez le même éditeur.

Les sons ci-dessus sont issus de la Matinale de Radio Campus, orchestrée d’ouïe de Maître par Alain Cabaux.

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