Poésie/La Beauté/Hugo Pernet

Rarement le mot « poésie » et ses dérivés auront été autant à la mode. Une vocifération prétendument émancipatrice, un discours suintant l’emphase et le nationalisme, l’extatique récitation de lieux communs face caméra : la moindre revendication, la moindre supplique à vocation idéologique, sous prétexte qu’elle est médiée par le langage, est maintenant vendue comme ressortant du poétique. Rarement telle surenchère sémantique aura été si peu en rapport avec l’objet qu’il prétend nommer. La « poésie » est partout, la poésie nulle part. En « armant » leurs « luttes » des pâles ersatz d’une poésie réduite à ses clichés et aux seuls principes de la communication actuellement en vogue – format court, visuel, sonore, ludique, punchline – ces « combattants » du poétique parviennent à ridiculiser leurs combats (ça on s’en tamponne gentiment) et à donner de la poésie, pour ceux qui n’en connaissent rien, l’image d’un outil niais et inféodable à peu de frais à quelque « cause » que ce soit (ça c’est chez nous plus sensible). Tout entier dévolu à « étreindre par le langage » l’opprimé, le racisé, le féminin, le lombric ou le coquelicot, le poète guérillero en oublie que la poésie est avant tout chose esthétique (et non pas « belle », ni « jolie », ni « subjective »). Las de cette dilution de l’αίσθησιs (le grec, c’est toujours classe) dans tout ce à quoi on cherche bêtement à la forcer, nous avons décidé de consacrer majoritairement ce blog, ces prochaines semaines, à l’expression sans apprêt de textes poétiques qui comptent. Fi des étendards. Place à la poésie.

ce qui se passe réellement

ne peut être le sujet du poème

le métal froid et le plastique, si

le cœur s’ouvre et se ferme

les mains sont des araignées au bout

du fil, le cerveau a glissé tout entier

dans le blanc

s’étouffer avec du pain de mie

peut être une manière de mourir

écrire autre chose qu’un roman

une déclaration sur l’honneur, l’adresse

de sa grand-mère sur l’enveloppe

les pommes sont au magasin

dans les contre-formes en plastique

que puis-je n’avoir greffe

d’un pull à capuche, même moche

qui n’irait à personne : c’est à nous de nous faire

aux habits

les fourchettes ne font pas

la révolution : il faut qu’on les porte

à la bouche chaque jour

chaque jour les doigts glissent

sur le verre

le cerveau est partout dans les arbres

dans le vent et dans le soleil

comme un son qui s’éloigne

Hugo Pernet, La Beauté, série discrète

(on s’en voudrait de ne pas vous conseiller également l’entièreté du fabuleux petit catalogue de série discrète, maison d’édition qui gagnerait à l’être moins…)

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« L’État d’enfance » de Hervé Piekarski.

Pour ceux qui auront appris à l’écouter la musique contemporaine aura pu changer jusqu’à la façon dont peut se construire leur rapport aux choses. Indépendamment en effet de l’aspect strictement sonore auquel telle ou telle approche musicale contemporaine s’intéressera (le spectre, le rythme, la tonalité, etc.), leur point commun est d’accoler, en toute transparence dans un même objet – la pièce de musique – les linéaments de sa structure et les possibilités de le goûter esthétiquement. Plus prosaïquement, la pièce de musique contemporaine ne nécessite plus nécessairement un prérequis conscient et accessible auquel l’auditeur devrait se référer pour la comprendre et partant en profiter. Sa structure est décelée et goutée conjointement et dans le temps même de l’écoute. Se fabriquent ainsi, dans le temps de l’audition, un objet esthétique neuf et les mécanismes d’accès à celui-ci.

Après-midi d’été et fournaise à Miramas, 1967.

Comme toi, vêtu de l’intérieur par du bleu. Comme nos livres, férus d’une oblique de jamais plus le savoir car de la frayeur des portes qu’on ouvre à chaque fois sur du vide ils auront fait surgir la surprise finale d’une matière. Le renversement de la barque se produisit comme la rougeur sur les joues arrive sans crier gare et s’évanouit, loin d’avoir tout dit et indécise de son futur. L’idiome du vent quand il se refuse à souffler et donne à ressentir sa menace aux mains tremblotantes des vieillards presque morts de mon pays. Les yeux qu’on a cru voir nous regarder personnellement dans un film et qui soudain se sont levés pour voir plus haut et les tiges d’osier, les nappes et les serpents fuyants, cette vue assujettie à s’enfuir loin des ruisseaux, le concert dans la salle des fêtes et nos doigts qui traçaient des initiales dans la poussière recouvrant les bancs et à cause de cette poussière nous, et toi et moi parmi nous, que l’on força à rester debout devant le rideau de percale déchiré à chanter des hymnes qui aussitôt devenaient de l’air. En ces temps-là nos voix se préparaient comme le vent et tout dans le pays attendait, même les bêtes, même les objets dans les cuisines, même les toits de tôle qui grésillaient aux feux d’un soleil encore plus fort que le nôtre et qui impressionnaient nos regards tout comme en avaient peur les oiseaux qui s’en allaient.

Même si le langage, comparativement à la musique, est contraint par des caractéristiques sémiologiques et pragmatiques qui le corsètent plus fermement – il faut bien communiquer ou narrer et, toujours, la langue en porte les traces – , il est possible, si pas de s’en abstraire complètement, du moins de s’en dégager suffisamment pour créer des structures dont l’autonomie relative rappelle celle possible dans le champ musical. C’est, en quelque sorte, à ce travail que s’attache Hervé Piekarski dans ses États d’enfance. Ce dont provient le fragment, son historicité – ci-dessus, le souvenir d’un été chaud – , mais aussi les structures syntaxiques, mnésiques, dont dépendent sa possible énonciation sont dérangées. N’en subsistent plus alors, mais ad minima, qu’un souvenir et sa mention, toujours présents mais rendu lâches par l’acte de littérature. À charge alors pour cette dernière de bâtir quelque chose qui, sans jamais ramener aux structures dont cela provient, permet à qui la lit de saisir – en en atténuant les liens d’avec le réel tout en lui en créant d’autres internes à la littérature – ce qui en est fait.

Dans ces États d’enfance, le « ça dit quoi? » disparaît derrière la magie qu’exerce le « comment ça dit? », dont le « ça dit quoi? » dépend alors entièrement. À l’instar du compositeur contemporain qui invite l’auditeur à découvrir des structures et non à profiter d’une énième expression de celles établies – découverte dont dépendra son plaisir – , Hervé Piekarski envisage la poésie comme un espace de pure littérature. Avec une extrême méticulosité, il crée des structures de langage dont la beauté tient à la subtilité des arrangements qui les composent. Et qui, en ouvrant au lecteur des perspectives radicalement neuves, lui permettent, en faisant retour vers ce dont il avait délié les liens, de renouveler notre rapport aux choses.

Hervé Piekarski, État d’enfance III, Flammarion.

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Édition & disruption

On avait prévu de revenir ici sur l’évolution récente d’une partie significative du milieu éditorial. On voulait, chiffres et exemples nominatifs à l’appui, illustrer la consternante appétence d’un nombre grandissant d’éditeurs pour l’air du temps. Entraînée par l’accélération continue qu’induisent les nouveaux moyens de communication, et confrontée au continu grignotement de ses ventes, l’édition (une part majoritaire, et non plus seulement les éditeurs dont le fonds de commerce historique était de réagir à l’actualité) tente benoitement d’endiguer le second en sacrifiant à la première. #Metoo apparaît et plus un livre n’est annoncé qui ne soit « féministe ». Le mouvement BlackLivesMatters est à peine en germe que des éditeurs bouleversent leur programme pour y insérer de quoi « briser la domination blanche ». Un cas d’inceste défraie la chronique médiatique et des dizaines d’éditeurs se sentent pousser un intérêt subit pour les zézettes ou les quéquettes infantiles. Pas de bol, ça « matche » rarement. S’il est possible de convaincre une ou deux fois le chaland que les mots ou expressions « femmes », « racisés », « enfance sacrifiée » figurant en quatrième annoncent bien un contenu « transgressif », « défaisant les mécaniques de domination systémique » ou « dénonçant enfin l’innommable », la récurrence des mêmes appâts peinera à convaincre sur le long terme. C’est ainsi, même le « disruptif » lasse ! Et puis, oublieuse d’une de ses particularités essentielles – particularité inhérente à ses méthodes de production – qui est d’apporter un retrait dans l’urgence des temps, l’édition oublie aussi que la mode est toujours plus rapide qu’elle. Le livre surfant sur Metoo n’est pas encore sur les étals que la mode est passée à la dénonciation de la domination blanche. Et l’éditeur au taquet aura à peine eu le temps de déposer son imprimatur sur les épreuves de son nouveau livre, tout aussi « disruptif » mais cette fois-ci « résolument décolonial », qu’il lui faudra sans délai s’indigner du « terrible système » qui protège les touche-zizis. Caramba, encore raté ! Inexorablement, les pages imprimées fleurissent moins vite que ne dépérissent les bourgeons de la mode…   

On avait commencé à documenter la chose, sérieusement et avec force détails mi-cocasses mi-sinistres, quand un lecteur sagace (merci à lui) nous fit parvenir cet extrait tiré des Cahiers noirs de Martin Heidegger. Certes son contexte d’énonciation n’est pas le nôtre. Mais, là où notre analyse n’aurait qu’imparfaitement éclairé les causes matérielles d’un phénomène, ces quelques mots du génial grincheux allemand nous paraissent en identifier remarquablement les finales…

Quand des gens sans envergure se piquent de « réfuter », ils laissent alors deviner, à leur insu, ce dont ils sont devenus dépendants, d’où ils ont appris quelque chose d’à ce point essentiel qu’ils ne peuvent plus, en jetant de la poudre aux yeux, réciter leur antienne devant ceux qui y ont des yeux pour voir. Là où vanité et besoin de se hausser du col éclatent partout et sous toutes les formes, il est du même coup opportun de faire de la vanité et de l’ambition un motif d’indignation et de louer la supériorité de ceux pour qui tout se vaut parce qu’ils ne sont plus capables d’aucune décision et qu’ils apprécient et soumettent à leur appréciation ou à leur goût toute chose sous un angle littéraire. Où le défaut public et universel de tout sens de ce qui est d’ordre essentiel en arrive à ce point, semblables agissements outranciers ont trouvé leur meilleur terrain de chasse ; le champ éditorial est assez indécent pour offrir à tout ce petit monde un asile. On parle alors d’une littérature en pleine floraison.

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Philosophie/Philosophie de la logique/Michael Dummett

Nous étonne depuis longtemps l’ombre à peu près complète dans laquelle sont laissées, dans le champ francophone et ce jusqu’aux sphères académiques, des pensées considérées partout ailleurs comme absolument déterminantes. Tout entier occupé à rabattre sur elles-mêmes ses certitudes tranquilles à coups de citations nietzschéennes ou deleuziennes, le lecteur francophone prétendument averti méconnait souvent avec paresse et componction des pans gigantesques de ce qui se fabrique au-delà de ses très étroites frontières épistémiques. Faisant la moue à la seule mention d’ « analytique », de « logique », d’ « herméneutique » ou de « cognitif » et hanté par d’absurdes préjugés, il fabrique en vase clos des résistances sans plus très bien savoir à quoi il se dit résister. Ainsi enfermé dans une rengaine qui n’a de pensée que le nom, il manque d’apercevoir vraiment des textes importants quand il s’en dégage dans ses environs immédiats (Quentin Meillassoux) et consacre à leurs places des impostures manifestes (Bruno Latour). En donnant à lire quelques extraits d’œuvres unanimement considérées comme majeures, nous espérons inciter un peu plus le lecteur francophone à sortir de son fort douillet carcan. La pensée, après tout, n’est pas le confort…

Déconcerté par la difficulté qu’il y a à donner une description générale de la relation entre le langage et la réalité, nous avons aujourd’hui abandonné la théorie de la vérité-correspondance. Nous nous justifions en faisant valoir que cette théorie avait pour projet d’énoncer un critère de la vérité au sens où, précisément, il nous est impossible d’en fournir un. Mais cette théorie exprime néanmoins une caractéristique importante du concept de vérité qui n’est pas exprimée par la loi <Il est vrai que P si et seulement P>, et que nous avons laissée jusqu’ici de côté, à savoir qu’un énoncé est vrai seulement s’il y a quelque chose dans le monde en vertu de quoi il est vrai. Bien que nous n’acceptions plus la théorie de la vérité-correspondance, nous restons, au fond, des réalistes. Nous conservons dans notre manière de penser une conception fondamentalement réaliste de la vérité. Le réalisme consiste dans l’idée que, pour tout énoncé, il doit y avoir quelque chose en vertu de quoi, soit cet énoncé est vrai, soit sa négation l’est. C’est seulement en se fondant sur cette conviction que nous pouvons justifier l’idée que la vérité et la fausseté jouent un rôle essentiel dans la notion de signification d’un énoncé, et que la forme générale de l’explication de la signification consiste en une énonciation de ses conditions de vérité.

Michael Dummett, Philosophie de la logique, Minuit, trad. Fabrice Pataut.

(Au-delà de son apport particulier à la philosophie strictement analytique, ce livre offre également une belle approche des problèmes très concrets qu’a soulevés la succession de Wittgenstein. Ici, en particulier, la question essentielle de la vérité. Ses thuriféraires y verront un indéniable enrichissement intellectuel. Ses opposants y liront une preuve des apories de l’approche analytique. Au moins les uns et les autres auront-ils pu s’en faire une idée en le lisant…)

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Poésie/Départ pour la Patagonie/Esther Kinsky

Rarement le mot « poésie » et ses dérivés auront été autant à la mode. Une vocifération prétendument émancipatrice, un discours suintant l’emphase et le nationalisme, l’extatique récitation de lieux communs face caméra : la moindre revendication, la moindre supplique à vocation idéologique, sous prétexte qu’elle est médiée par le langage, est maintenant vendue comme ressortant du poétique. Rarement telle surenchère sémantique aura été si peu en rapport avec l’objet qu’il prétend nommer. La « poésie » est partout, la poésie nulle part. En « armant » leurs « luttes » des pâles ersatz d’une poésie réduite à ses clichés et aux seuls principes de la communication actuellement en vogue – format court, visuel, sonore, ludique, punchline – ces « combattants » du poétique parviennent à ridiculiser leurs combats (ça on s’en tamponne gentiment) et à donner de la poésie, pour ceux qui n’en connaissent rien, l’image d’un outil niais et inféodable à peu de frais à quelque « cause » que ce soit (ça c’est chez nous plus sensible). Tout entier dévolu à « étreindre par le langage » l’opprimé, le racisé, le féminin, le lombric ou le coquelicot, le poète guérillero en oublie que la poésie est avant tout chose esthétique (et non pas « belle », ni « jolie », ni « subjective »). Las de cette dilution de l’αίσθησιs (le grec, c’est toujours classe) dans tout ce à quoi on cherche bêtement à la forcer, nous avons décidé de consacrer majoritairement ce blog, ces prochaines semaines, à l’expression sans apprêt de textes poétiques qui comptent. Fi des étendards. Place à la poésie.

EN DISCRÉDIT

le terrain

sur l’autre rive

du cours d’eau de ce

ruisselet quelque pas à peine

séparent l’une

rive de l’autre entre les deux

des iris au printemps

violets et jaunes

visages qui sous le regard

fanent telle la peau des hommes

on les entend de l’autre côté

qui chuchotent puis on entend

les ombres des nuages

là-bas qui se froissent dans l’herbe

après longue sécheresse

les vides promesses qui s’envolent

d’averses inaccomplies

puis on entend

faire silence tout cela

jette le discrédit

Etsher Kinsky, Départ pour la Patagonie, Grèges, trad. Raphaëlle Vaillant.

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Philosophie/Théorie de la science/Bernard Bolzano

Nous étonne depuis longtemps l’ombre à peu près complète dans laquelle sont laissées, dans le champ francophone et ce jusqu’aux sphères académiques, des pensées considérées partout ailleurs comme absolument déterminantes. Tout entier occupé à rabattre sur elles-mêmes ses certitudes tranquilles à coups de citations nietzschéennes ou deleuziennes, le lecteur francophone prétendument averti méconnait souvent avec paresse et componction des pans gigantesques de ce qui se fabrique au-delà de ses très étroites frontières épistémiques. Faisant la moue à la seule mention d’ « analytique », de « logique », d’ « herméneutique » ou de « cognitif » et hanté par d’absurdes préjugés, il fabrique en vase clos des résistances sans plus très bien savoir à quoi il se dit résister. Ainsi enfermé dans une rengaine qui n’a de pensée que le nom, il manque d’apercevoir vraiment des textes majeurs quand il s’en dégage dans ses environs immédiats (Quentin Meillassoux) et consacre à leurs places des impostures manifestes (Bruno Latour). En donnant à lire quelques extraits d’œuvres unanimement considérées comme majeures, nous espérons inciter un peu plus le lecteur francophone à sortir de son fort douillet carcan. La pensée, après tout, n’est pas le confort…

Mais si les règles de l’heuristique et de la théorie de la science dépendent des lois auxquelles est liée chez nous hommes la connaissabilité de la vérité, il n’y a alors aucun doute qu’elles dépendent beaucoup plus encore des propriétés qui reviennent aux propositions et aux vérités en soi. Sans avoir appris à connaître les divers rapports de déductibilité et de conséquence qui ont lieu entre des propositions en général, sans avoir jamais suivi de cours sur le mode tout à fait particulier de connexion qui règne uniquement entre des vérités quand elles se comportent les unes vis-à-vis des autres comme des fondements et des suites, sans avoir quelque connaissance que ce soit des différents genres de propositions ni de même non plus des différents genres de représentations, en tant que parties constitutives les plus proches en lesquelles se divisent les propositions, on n’est certainement pas en état de déterminer les règles qui indiquent comment, à partir de vérités données, en sont connues de nouvelles, comment il faut examiner la vérité d’une proposition qui se présente, comment il faut la juger, si cette proposition appartient à telle ou telle science, dans quel ordre et dans quelle liaison elle doit être mentionnée avec d’autres propositions dans un livre d’enseignement pour que sa vérité soit bien évidente à chacun, etc.

Bernard Bolzano, Théorie de la science, Gallimard, trad. Jacques English.

(C’est peu dire que la lecture de ce livre du 19-ème siècle peut désorienter le lecteur contemporain. S’y lisent en effet, près d’un siècle avant leur avènement, les linéaments apparemment contradictoires de la phénoménologie transcendantale et de la philosophie analytique. Il peut ainsi se lire, par les questions qu’il soulève et tente de traiter à neuf, comme une étonnante introduction aux courants philosophiques les plus contemporains.)

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Poésie/Furigraphie/Hawad

Rarement le mot « poésie » et ses dérivés auront été autant à la mode. Une vocifération prétendument émancipatrice, un discours suintant l’emphase et le nationalisme, l’extatique récitation de lieux communs face caméra : la moindre revendication, la moindre supplique à vocation idéologique, sous prétexte qu’elle est médiée par le langage, est maintenant vendue comme ressortant du poétique. Rarement telle surenchère sémantique aura été si peu en rapport avec l’objet qu’il prétend nommer. La « poésie » est partout, la poésie nulle part. En « armant » leurs « luttes » des pâles ersatz d’une poésie réduite à ses clichés et aux seuls principes de la communication actuellement en vogue – format court, visuel, sonore, ludique, punchline – ces « combattants » du poétique parviennent à ridiculiser leurs combats (ça on s’en tamponne gentiment) et à donner de la poésie, pour ceux qui n’en connaissent rien, l’image d’un outil niais et inféodable à peu de frais à quelque « cause » que ce soit (ça c’est chez nous plus sensible). Tout entier dévolu à « étreindre par le langage » l’opprimé, le racisé, le féminin, le lombric ou le coquelicot, le poète guérillero en oublie que la poésie est avant tout chose esthétique (et non pas « belle », ni « jolie », ni « subjective »). Las de cette dilution de l’αίσθησιs (le grec, c’est toujours classe) dans tout ce à quoi on cherche bêtement à la forcer, nous avons décidé de consacrer majoritairement ce blog, ces prochaines semaines, à l’expression sans apprêt de textes poétiques qui comptent. Fi des étendards. Place à la poésie.

Les haleurs d’horizon

J’écoute la braise

qui couve les noms

des étoiles filantes

Et j’exige du grillon

à nouveau

qu’il dénude la nuit

toute nuit

qui n’accoucherait pas d’une aube

suspendue dans la goutte

sang encre fiel

larme de mes frères

sueur condensée

dans l’interstice de la plume

Plume fusil

braquée à bout portant

sur la tempe de l’oubli

Plume dard

écumant et vomissant les rumeurs

fourmillements et écorchures

mémoire

îles et reptiles

lettres insectes

tifinagh

rampant de fureur

sur les déserts et les astres à venir

déjà rires et grimaces

cordes peuplant nos visages

de haleurs d’horizon

Hawad, Furigraphie, Poésies 1985-2015, Gallimard, trad. Hawad & Hélène Claudot-Hawad.

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« Les vivres » de Marie de Quatrebarbes.

J’aimerais écrire des phrases emboîtées comme des poupées russes. Loger dans leur ventre de bois creux un secret peut préserver : une rose est dans une rose, une abeille dans une abeille.

Réparties en 6 parties comme autant de mois – de juillet à décembre – les séquences de Les vivres peuvent se lire comme des fragments recomposés d’un journal. S’y décèlent le rappel d’une disparition, des souvenirs épars de bruits, de visions, d’objets, de sensations, des questions aussi. Toutes choses identifiables comme telles et qui renvoient, peu à peu, à ce qui a été perdu. Doucement le lit lui-même des souvenirs, tels que disposés pour le lecteur, fabrique une image de ce qui a disparu qui devient reconnaissable et acquiert une consistance.

Et lorsqu’ils débarquent les vivres on compte les images, comment elles nous apparurent, dans leur brièveté, plus que jamais tenue dans une correspondance étroite.

Mais il ne s’agit évidemment pas ici d’exposer aux yeux de tous la douleur qu’aurait provoquée une perte ou de simplement viser via sa mise en récit à atténuer la peine qu’elle aurait laissée à vif. Le littéraire ne sert pas ici d’excuse au cathartique ni n’est le prétexte à une plaintive mise en avant de soi. Si cela en est partie prenante, ce ne l’est, de prime abord, que médié par les outils de la littérature, et en vue de celle-ci. Il y a la perte, le souvenir, la sensation, ce que l’acte de se remémorer ou de ressentir suppose et engendre, et ce que les dire leur apporte ou en retranche. Il y a le deuil, toujours personnel, et les possibilités de le partager, via l’universalité du langage. Il y a le mot « vivres », signe qui renvoie vers le référent courant de nourriture et le même qui renvoie vers un autre, encore à investir et si ténu, celui des « façons de vivre ». Et entre tout cela, le travail à petites touches précises, délicates, subtiles de Marie de Quatrebarbes qui laissent au lecteur suffisamment de place pour qu’il s’y construise tout un monde, dont un « on » peut germer. Dans toutes ces formes que prennent le deuil et les souvenirs qu’il laisse, sa poésie introduit comme des heurts. Des fragments de vers dans la prose, ou de proses dans l’élégie. Comme autant de saccades dans une forêt de formes.

Des phrases accidentées du couple pain/plan, des arguments comme disent les enfants, d’un front nu : va, selon. J’ai appris ici qu’un paysage s’est donné pour le vivre des ordres très différents, s’unissant. Il y a des pensées qui s’accrochent et des fleurs aux délicats jabots. Les images et les mots sont en fait irréconciliables. Ils se juxtaposent au faire-semblant et laissent s’égratigner l’air. On calcule à peine le mouvement que permet l’accentuation. Pour rapporter les choses à leur réalité, la seule, depuis le souffle que fut le paysage, à défaut du mouvement le combat est libre.

Lire Les vivres, d’une lecture lente, multiple, attentive, c’est comme revenir à ce que lire veut dire. C’est-à-dire à la découverte émerveillée d’un espace de partage entre une intention et sa réception, dont l’une dépend de l’autre, et qui toutes deux sont maintenues, on se sait jamais exactement comment – et qu’on ne le sache pas exactement forme une condition de la réussite – , en un délicat et précaire équilibre. Marie de Quatrebarbes, dans ce livre magnifique, parvient à donner à lire non pas seulement des états ou des séquences d’un mouvement, dont la lecture elle-même participe, mais le mouvement lui-même…

C’est un paysage en mouvement, tel qu’à quelque point où l’on regarde, il est beau

Marie de Quatrebarbes, Les vivres, P.O.L.

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Poésie belge / Épisode 4

Nous l’avouons, nous avons parfois, ici ou sur les réseaux sociaux, été durs avec la poésie belge contemporaine et la promotion qui en est faite publiquement. Sans doute aveuglés par un désir d’exigence qui a viré au dogmatisme, nous n’avons pas pris la mesure de son extraordinaire diversité et nous sommes laissés aller trop souvent au sarcasme. Alertés par quelques lecteurs attentifs (que nous remercions ici), nous sommes allés y voir de plus près et avons découvert, à travers le lien qu’elle entretient avec l’image, une poésie « bien de chez nous » dont la vitalité débordante renouvelle autant notre rapport au langage que la mise en scène de celui-ci. Osons le dire, ce sont de nouveaux pans de l’Être qui nous sont apparus! Nous vous proposerons de temps en temps, en cliquant sur une image, de découvrir des aspects inattendus de l’avant-garde belge. Fort de l’audience (que nous remercions ici) de ce blog outre-Quiévrain, nous espérons ainsi œuvrer au rayonnement de cette poésie nationale qui nous tient tant à cœur…

Épisode 4 : Certains « puristes » diront qu’il ne s’agit pas ici de poésie, mais d’ésotérisme, de sorcellerie ou de science. Nous leur rappelons que nous sommes au vingt-et-unième siècle et que ces catégories ne sont absolument plus opérantes. On peut ainsi tout à fait dire pis que pendre de la science – bien fait pour elle! – , épouser les thèses autrefois les plus sulfureuses de la sorcellerie et se lover douillettement dans la reconnaissance issue d’un autre temps que confère un poste académique. La raison, ce vieux truc tout poussiéreux, a fait son temps. D’aucuns diront, narquois, que cette fuite en dehors des clous pointus du raisonné ou du raisonnable ouvre une voie royale au « n’importe-quoi ». Hé bien nous pensons – damned, « penser » : encore un mot issu de ce vieil état des choses – , nous croyons – voilà qui est mieux – que ce qu’ils nomment « n’importe quoi » est, précisément, le lieu même de la poésie. Et que ce lieu n’est jamais aussi bien habité que par celleuxeuses qui ont adroitement/sincèrement/opportunément pu se départir de toutes ces illusoires frontières catégoriales. D’autres encore argueront du statut de best-seller de l’œuvre despretienne pour lui confisquer son statut d’avant-garde poétique. Mais que dire alors de l’œuvre d’Alexandre Jardin, de celles de Cécile Coulon ou de Victor Hugo? Qui oserait leur contester, sous le fallacieux prétexte de leur considérable succès, le statut de rénovateur de l’expression poétique française? Le succès est aujourd’hui le gage même de l’avant-garde! Fi de l’élite! Le majoritaire est la sanction et le fanal du renouveau! Et puis, ne peut-il s’agir de poésie – et de la plus haute! – quand il est question d’ « écriture vibratoire », « dimensionnelle », « architecturale » ou « fécale », de « wombats qui font caca carré pour faire des cairns » – remarquez l’allitération – , « d’apprendre à lire l’écriture des poulpes », « de fragilité morale des plantes », « de savoir ce qu’est la poésie quand les fourmis et les coquelicots font de la poésie (56 min 20 sec ) »! Et cela ne se déroule-il pas dans ce temple de la poésie qu’est la Maison de la poésie, la bien-nommée! Et enfin – car le poète est componction – , les deux intervenants ne parviennent-ils pas à garder tout du long un sérieux imperturbable!

cliquez sur l’image pour lire la vidéo

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« La société de la société » de Niklas Luhmann

La compréhension actuelle de la science sur laquelle s’adosse la sociologie ne lui permet guère de renoncer à l’exigence d’expliquer les phénomènes de la réalité sociale. Cela requiert qu’on distingue les uns des autres les phénomènes qui sont à expliquer et qu’on indique, avec la plus grande précision possible, les caractéristiques par lesquelles ils se distinguent. Mais les questions de la forme « Qu’est ce..? » (par exemple : qu’est ce qu’une entreprise? Qu’est ce qu’un mouvement social? Qu’est ce qu’une ville?) exigent, ne serait-ce qu’en tant que question, l’indication de caractéristiques essentielles, c’est-à-dire la création de concepts essentialistes, qui ne peuvent plus aujourd’hui être ancrés dans la nature mais doivent l’être dans les exigences méthodologiques de la recherche scientifique. C’est pourquoi il faut se demander comment la sociologie doit formuler une théorie de la société si elle ne peut pas indiquer ce qu’elle recherche avec un tel concept.

Quand bien même l’intérêt qu’elles suscitent médiatiquement demeure fort discret, certaines parutions font date! Si, au-delà d’un petit cénacle bien informé, le nom de Niklas Luhmann ne dit pas grand-chose dans le champ francophone, l’auteur est devenu ailleurs un incontournable des sciences sociales. Et son livre-somme, paru peu de temps avant sa mort, est considéré comme l’une des pierres d’angle de la pensée du siècle passé. La traduction de La société de la société est donc bien l’un des événements éditoriaux majeurs de ces dernières années.

seules les communications et toutes les communications contribuent à l’autopoïèse de la société et redéfinissent son caractère « englobant ».

Pour un public biberonné à Durkheim ou Bourdieu, la sociologie que propose Niklas Luhmann paraît au premier abord aussi désenchantée que fantasmatique, aussi déconnectée du réel qu’inutilement iconoclaste. L’intuition que nous avons du social – et l’un des premiers mérites du penseur allemand est de nous rappeler incidemment que cette « intuition » est bien une construction – est profondément aux antipodes du système par lequel Niklas Luhmann prétend en rendre compte. Ainsi pour lui la « production », le « changement » de la société ne repose-t-il en aucun cas sur des buts, des dissensus ou des consensus. Ni le bonheur individuel, ni les bons sentiments, ni la coopération, ni la querelle ne sont des modalités de fabrication ou de compréhension de la mécanique sociale. Et les découpages épistémiques entre lesquels on a artificiellement réparti le social (économie, politique, droit, etc.), ainsi que la démarche exclusivement empirique avec laquelle on prétend l’appréhender, ne font qu’engendrer une confusion quant à la saisie de l’ensemble. Pour Niklas Luhmann, la mécanique sociale est essentiellement antihumaniste, antirégionaliste et constructiviste. Le système social est fondamentalement séparé de l’environnement, dont l’être humain lui même est partie. La société n’est que communication.

La phénoménologie de la communication se substitue à la phénoménologie de l’être.

Comme l’exprime le terme d’autopoïèse emprunté aux travaux de la biologie cognitive, il existe des formations structurelles propres à un système – ici, celui de la société – qui sont capables de produire les différenciations internes à celui-ci. Et c’est la communication (cette complexe et hautement improbable mécanique tripartite de l’information, du faire-part et de la compréhension) qui fonde le socle exclusif et « autologique » de la société. La société de la société explore en détail les soubassements et les conséquences de cette mutation radicale dans l’exploration du fait social.

Avec une rigueur et une précision magistrales, Niklas Luhmann a bâti à une intuition sacrilège un véritable monument. Et quand bien même d’aucuns déploreront sa part indéniablement désenchantée, La société de la société offre des outils absolument incontournables et féconds à la compréhension de ce qui se fabrique malgré nous et que nous nommons le social. À défaut d’espérer maitriser jamais les soubassements de ce qui nous agit, avec Niklas Luhmann, nous pouvons déjà nous ingénier à les comprendre mieux…

Niklas Luhmann, La société de la société, Exils, trad. Flavien Le Bouter.

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