« Le Monde horizontal » de Bruno Remaury

Et dans ces années-là, la grande raison majuscule leur chuchote tous les jours à l’oreille que l’on ne doit voir que ce que l’on sait et ne croire que ce que l’on comprend

Que se passe-t-il entre le geste qui fabrique la main négative sur la voûte d’une grotte de Gargas en Haute-Pyrénées il y a 30000 ans et celui qui illustre une main sur une toile posée au sol par Jackson Pollock vers 1950? La seconde n’est-elle qu’un souvenir inconscient de la première? Une de ses reprises émues? Une allégeance à quelque chose de disparu? Et, dans ces deux gestes qu’apparemment beaucoup réunit malgré les nombreuses années d’écart, n’est-il pas possible de lire, a contrario, une différence si radicale qu’elle exprimerait le passage d’un monde à un autre. De celui où l’on se dresse dans la pénombre pour tendre une main de celui où l’on se baisse pour tourner autour d’une toile destinée à devenir le support d’une idée. De celui d’un monde vertical à celui d’un monde horizontal.

Et nous à notre tour de dire que ces mains-là, devant lui, dans cette auberge, sont les filles fidèles et respectueuses de celles qu’il a laissées dans la grotte là-bas, et que toutes ces mains levées et consacrées sur la roche colorée sont là pour racheter les souffrances de celles ici-bas laborieuses et quotidiennes

Bruno Remaury entremêle l’histoire d’une grotte à celle d’une catastrophe minière, celle de la découverte de l’Amérique à celle de la migration d’Anne aux USA, celle, fictive, d’une fille de bonne famille française, Marie, à celle d’une autre fille de bonne famille, américaine et bien réelle celle-là, Diane Arbus. Fragments après fragments, il constitue ainsi peu à peu les lignes de force d’une idée originale : le monde est devenu, pour l’homme, une surface qui peut s’étendre sans fin. Et la découverte, aussi émerveillée qu’étonnée, de ce constat est rendue d’autant plus prégnante que l’auteur en distille subtilement les conditions de germination chez le lecteur plutôt que de s’ingénier à tout prix à l’en convaincre. Mélange d’un concept fort et d’une forme efficace, Le Monde horizontal convainc parce qu’il enchante et enchante car il convainc.

C’est peut-être cela le monde horizontal, un monde dans lequel une vision mythologique de l’espace a remplacé une vision mystique du temps.

Bruno Remaury, Le Monde horizontal, 2019, José Corti.

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« Blues pour trois tombes et un fantôme » de Philippe Marczewski.

On trimballe toujours sa ville avec soi.

L’attachement d’un écrivain à une ville a une longue histoire. Il y a Dublin et Joyce, Trieste et Svevo, Paris et Réda, etc. Et cet attachement, dès qu’il est conscient qu’il constitue, peut-être, une part importante de ce qu’il est devenu, l’écrivain tentera d’en préciser les contours par l’écriture. La ville deviendra alors décors de la fiction, comme chez Pamuk ou Auster, occasions de parcours comme chez Sinclair ou méthode comme le Paris de Benjamin. Il y autant de villes que de façons de les parcourir. Il y autant de villes que d’écritures qui en sourdent. Et c’est quand les deux paraissent correspondre, comme s’épauler l’une l’autre, l’écriture et la ville, qu’une forme de grâce peut jaillir alors.

Goldo s’est arrêté pour photographier les oiseaux. Quand je lui ait dit qu’il archivait la ville, il m’a repris, précisé qu’il photographiait surtout le petit milieu socioculturel qui va au spectacle, au concert et se met des murges en soirée avec naturel, et que photographier la ville, c’était quelque chose de différent, et dans ses mots plein de modestie, j’ai compris que ça voulait dire « quelque chose de plus ». Quand on lui parle de démarche artistique dans son travail, il hausse les épaules. J’étais un peu désemparé, j’aurais bien aimé trouver des mots justes pour lui dire à quel point son travail me semble d’autant plus important qu’il s’attache au contraire à des personnes plutôt qu’à un milieu, ou plutôt, que ses photos ne prétendent pas documenter un milieu mais capter la présence à chaque fois nouvelle, chaque fois intense, des êtres qui en font partie, et que cette histoire de milieu, on s’en moque mais j’avais trop peu d’arguments pour en faire des phrases cohérentes, et pour tout dire ça me semblait un peu bête.

Liège a régné sur l’Europe. On l’a nommée l’Athènes du Nord. Elle fut révolutionnaire exemplaire. Elle fut l’un des centres mondiaux de la sidérurgie. Elle fut un haut lieu de l’histoire du jazz. Elle fut. Elle a été. Liège est une ville qui a été. Et qui soit ne se souvient plus de ce qu’elle a été, soit s’efforce de ne plus s’en souvenir. En parcourant les rues et l’histoire de Liège, les mêlant de ses rencontres et de ses souvenirs, Philippe Marczewski parvient à saisir ce qui fait l’essence de sa ville. GOUAILLE l’espace et le temps d’une villeEntre grandeur passée

Pour conjurer le sort funeste qui transforma la capitale d’un État puissant en ville de province, Liège s’est construit une carapace de devenir. C’est une ville qui sera plus qu’elle n’est, et fait mine de ne plus savoir ce qu’elle a été. Liège comme le jazz est impermanence.

Mais Blues pour trois tombes et un fantôme n’est ni le prétexte littéraire à un Lonely Planet urbain, ni une énième tentative nostalgique. En plongeant au cœur de ce qui fait Liège, son côté désabusé, son apparente insouciance, sa gouaille, ses boulets sauce lapin, l’auteur ne ramène pas à la surface qu’une prétendue vérité psychogéographique. En épousant le style maladivement rétif à toute prétention de sa ville (même quand il se place sur un piédestal, le liégeois paraît d’abord en avoir lui-même scié un pied) l’auteur fait véritablement oeuvre littéraire. D’un chapitre l’autre, en s’attachant toujours mieux à la ville, et plus encore à ceux qui l’habitent comme à ceux qui la parcourent, y photographient, y jouent, y créent, le lecteur en revient à ces questions initiales, sans jamais vraiment pouvoir y répondre. Si on trimballe bien toujours sa ville avec soi, se connaitre ne passe-t-il pas aussi par la connaitre mieux, cette ville? Et si on la trimballe bien toujours avec soi, cette ville, et qu’on cherche à la connaître vraiment, en toute humilité, et si chacun fait de même avec la sienne, toute ville, comme tout lieu, ne deviendrait-il pas l’occasion privilégiée d’une rencontre vraie? Dont ce livre (un livre est un lieu comme un autre) serait une étape indispensable?

Tout change mais tout dure.

Philippe Marczewski, Blues pour trois tombes et un fantôme, 2019, Inculte.

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« Objectivité » de Lorraine Daston & Peter Galison.

Dans l’esprit du « commun » comme dans celui du « spécialiste », ce qui est scientifique est à ce point accolé à ce qui est objectif que ce dernier terme parait donner la définition du premier : n’est scientifique que ce qui est objectif. Et la chose est supposée à ce point entendue qu’elle ne souffrirait d’exception ni dans le temps, ni dans l’espace, et qu’une possibilité de simple remise en question de ce lien apparemment naturel serait considérée comme une faute morale. Et pourtant, comme pour tant d’autres choses – hé oui, un concept aussi peut être une chose! – l’érection de l’objectivité en principe cardinal de la science est bien le résultat d’un processus, de luttes conscientes ou non, bref d’une histoire…

Toute épistémologie a pour point de départ une inquiétude – celle que le monde soit trop labyrinthique pour se laisser prendre dans les filets de la raison; d’être induit en erreur par des sens trop piètres, un intellect trop faible ou une mémoire défaillante, y compris d’une étape à l’autre d’une démonstration mathématique; d’être aveuglé par les arguments d’autorité et les conventions; que Dieu ne garde pas ses secrets par-devers lui, ou encore d’être trompé par quelque mauvais génie. L’objectivité est un chapitre de cette histoire d’anxieuse anticipation des erreurs possibles et de prise de précautions. Mais l’inquiétude qu’elle combat est différente et plus profonde que les autres. La menace qu’elle cherche à contrer n’est pas extérieure – elle ne provient ni de la complexité du monde, ni d’un Dieu aux voies impénétrables, ni d’un quelconque malin génie. Ce n’est pas non plus une réponse à la vulnérabilité des sens, lesquels peuvent toujours être renforcés à l’aide d’un télescope ou d’un microscope, ni de la mémoire, étayable par des notes manuscrites. La ténacité individuelle contre l’opinion dominante n’est d’aucune aide contre la menace qu’elle s’efforce de neutraliser, car c’est précisément l’individu qui est suspect.

En ancrant leur réflexion dans l’analyse des atlas autres que géographiques réalisés entre la fin du 17ème siècle et aujourd’hui, Lorraine Daston et Peter Galison détaillent comment le scientifique est passé d’un mode de représentation des choses basé sur la vérité d’après nature à celui fondé sur l’objectivité mécanique avant d’envisager celui du jugement exercé ; comment la personne idéale du scientifique a revêtu successivement les oripeaux du sage, puis de l’ouvrier, puis de l’expert ; comment l’image idéale fut d’abord raisonnée, puis mécanique, puis interprétée ; comment la pratique épistémique, d’un idéal fondé sur la sélection et la synthèse a abouti à la reconnaissance des formes, en passant par celui du transfert automatisé ; comment, enfin, d’une ontologie ancrée dans les universaux, on a versé dans le particulier, avant de basculer dans la famille.

Si le livre de Peter Galison et de Lorraine Daston peut d’abord paraître « compliqué » ou réservé aux seuls spécialistes de l’épistémologie, le lecteur intéressé aura vite fait de constater que cette affaire de « spécialistes » se transforme bien vite en un monument de l’histoire de la pensée. Car, via ce biais si précis, ce sont nos inconscients les plus profonds qu’interrogent les deux auteurs. D’où vient notre éthique de l’oubli de soi? Comment rendre compte d’une chose quand on la sait fluctuante, comme le sont aussi les moyens de sa représentation? Doit-on tolérer la volonté, la brimer, ou l’éradiquer, pour atteindre à la chose, si tant est qu’il y ait là quelque chose à atteindre? En analysant scrupuleusement les tenants et aboutissants de la représentation scientifique sur près de quatre siècles, les deux auteurs démontrent combien tout concept, en ce compris celui sur lequel semble se baser tous les autres, est bien une construction. Sans qu’il faille jamais y voir non plus une quelconque adhésion au scepticisme, au relativisme ou au solipsisme, ils démontrent aussi combien, pour nous comprendre, nous avons besoin d’histoire.

L’histoire compte.

Lorraine Daston & Peter Galison, Objectivité, 2012, Les Presses du Réel, trad. Sophie Renaut & Hélène Quiniou.

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« Même les chiens » de Jon McGregor.

Des gribouillis au crayon apparaissent, au bas du papier peint, près des piles de chaussures et des caisses de jouets. Des traits de feutre accompagnés d’une date s’élèvent sur le mur le long de l’encadrement de la porte, mesurant la croissance de leur fille d’une largeur de pouce à la fois. De minuscules chaussures se nichent parmi celles de taille adulte, puis de plus grandes les remplacent. Des taches de thé couleur de photographies anciennes éclaboussent le mur, persistant longtemps après que les tasses brisées ont été déblayées. Une entaille de la largeur d’un poing ou d’un front est dissimulée par un portrait d’école mis sous cadre. Les traces d’humidité se répandent d’avantage, le papier peint se décolle et le plafond se tache de jaune nicotine toujours plus foncé. La porte est dégondée à coups de pied, puis remontée. D’autres photos encadrées sont accrochées au mur.

Robert Radcliffe est retrouvé mort dans l’appartement qu’il occupe depuis de nombreuses années par deux agents de police. Son corps est sans vie depuis déjà quelques jours. Alcoolique reclus depuis le départ de sa compagne et de leur fille, Robert accueillait dans son appartement des toxicomanes à qui il offrait le séjour en échange de l’approvisionnement en nourriture et boissons. Le lecteur est invité à suivre, par le menu, l’enquête qui s’enclenche immédiatement et, en parallèle, les souvenirs de tous ceux qui ont croisés son existence de marginal.

La loi élémentaire de l’offre et du désir, et du désir pour ça, y en a toujours.

La mort suspecte d’un homme (meurtre ou mort naturelle? Et qu’est-ce qu’une mort « naturelle » quand elle vient frapper un drogué au long cours?) semble être ici l’occasion de croiser biologie, psychologie et sociologie. Alors que l’enquête de médecine légale nous fait entrer au plus profond du corps supplicié de l’alcoolique, les évocations de ceux qui l’ont connu nous font descendre dans les tréfonds d’un monde régi par l’addiction. Le lecteur progresse dans les tissus, les fluides et les indices que collectent les légistes et les enquêteurs, ainsi que dans les esprits torturés par le manque ou apaisés par une dose.

Nous sommes ici uniquement pour écouter et faire partager

Mais la volonté de l’auteur de Même les chiens n’est pas de dresser un tableau à charge ou à décharge d’un milieu ou d’un être qui en serait le prototype. Ni de se limiter à un exercice de sociologie en acte. Jon McGregor utilise le corps de Robert Radcliffe, marginal parmi les marginaux, pour renvoyer au lecteur l’image de ce qu’il y a de plus communément partagé chez l’homme. L’amour, l’amitié, l’espoir, l’empathie, la rédemption. Ni exercice de style, ni fiction à visée sociale (ou les deux amenés à ce point de perfection que leurs objectifs en deviendraient indiscernables), Même les chiens est la preuve que la virtuosité, quand elle est sous-tendue par un projet plus large que la seule ambition sociale de l’auteur, peut être un outil de partage.

Nous nous levons. Qu’est ce qu’on peut faire d’autre, putain, nous nous levons.

Jon McGregor, Même les chiens, 2011, Bourgois, trad. Christine Laferrière.

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« Le Mépris » d’Alberto Moravia

Certains livres, devenus à juste titre célèbres, sont toujours accompagnés longtemps après leur parution d’un cortège impressionnant d’interprétations diverses et parfois contradictoires. Ainsi en va-t-il incontestablement du Mépris. À partir d’un motif simplissime, la désaffection d’une femme pour son mari, Alberto Moravia a construit un récit qui ne laisse de déstabiliser le lecteur. Relire le livre en question à plusieurs années d’écart permet parfois, si pas d’arriver à la « bonne interprétation » (en existe-t-il jamais une?), du moins d’en entrevoir une nouvelle (du moins une nouvelle pour le lecteur en question) qui pourrait peut-être subsumer toutes les autres.

Mais je l’aimais et il y a dans l’amour une grande capacité non seulement d’illusion, mais encore d’oubli.

Le lecteur du Mépris est placé au début du livre dans la position exacte du protagoniste principal. Comme lui, il ne comprend pas les raisons pour lesquelles sa femme s’est prise d’une désaffection aussi profonde à son encontre. À la fin par contre, le lecteur se trouvera lui mystérieusement dans la possibilité de saisir sur quoi se fonde ces raisons, et ce alors même que ces raisons n’auront à aucun moment été explicitées, ni à lui, ni au héros. Rien, finalement, n’y est dit. Comment se fait-il alors que quelque chose puisse être « dit » à l’un qui n’est pas « dit » à l’autre alors même que les deux sont placés exactement devant les mêmes « dires », ou devant les mêmes « non-dits »? Ce qui fait du Mépris un livre exceptionnel c’est sans doute, entre autre chose, que son auteur est parvenu à faire de ce qui n’est pas « dit » le processus narratif de son récit. Et si le mépris que Molteni suscitait était suscité par cela même qui lui empêche d’en voir les causes? Et si c’était sa propre impossibilité à en saisir les causes qui générait ce mépris qui l’accable? Alors seul le lecteur, unique témoin et du mépris et de l’impossibilité du héros d’en déterminer les causes, pouvait lui prendre conscience de ces raisons. Ainsi donc le non-dit devient-il la cause recherchée – ce qu’on cherche dans le livre, ce que le héros tente de découvrir, l’élément qui fonde le suspense – et le processus esthétique du livre. Cela voudrait alors dire que Le Mépris ne serait nullement une histoire de désaffection. Que la déliquescence de la relation entre les deux êtres ne serait qu’un subtil prétexte à son interprétation. Que, justement – et c’est en partie cela qui rendrait toujours ce texte si « étrange », même « en connaissance de cause » – tout n’y tient que parce c’est bien d’interprétation qu’il s’agit. D’un comportement, d’un rapport à l’autre, d’un texte. Et si, finalement, le seul sujet du Mépris était la lecture…

Et moi, je ne pus m’empêcher de caresser l’espoir d’une réconciliation; dans ma pensée ce lézard bleu que je décrivais niché dans les anfractuosités des deux rochers devenait le symbole de ce que nous pourrions être nous-mêmes si nous demeurions longtemps dans cette île : notre âme se revêtant d’azur, dans la sérénité de ce séjour marin, après s’être peu à peu lavée des noirceurs de nos tristes pensées de la ville, notre âme d’azur, rayonnant d’un azur intérieur, à l’image de ces lézards, de la mer, du ciel, de tout ce qui est clarté, pureté et joie.

Alberto Moravia, Le Mépris, 2002, Flammarion, trad. Claude Poncet.

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« Morphine » de Szczepan Twardoch.

Et je ne dors pas de la nuit. Au lieu du sommeil : des questions. Qui suis-je? Pourquoi suis-je? Ou plutôt, surtout : pourquoi suis-je une enflure, un porc, un néant moral, un scélérat. J’aurais pu être qui bon me semblait, j’ai tout pour être un grand, on m’a dressé pour la grandeur, j’aurais pu être un grand dans la moitié de l’Europe, à Berlin et à Varsovie, on m’a donné tant de possibilités, on en donne rarement autant à quiconque, et moi, je ne fais que boire, j’ai bu au Cristal et au Gastronomia, je bois, je m’assomme et je dessine des gonzesses à poil, et chaque gonzesse à poil que je dessine est mon vainqueur, elle m’étrille, elle me bat à plates coutures, chaque gonzesse à poil que je dessine prend possession de moi. C’est pourquoi je ne dessine presque plus. Je ne suis pas un artiste, j’ai seulement fait un peu semblant. Je ne suis personne, et d’autant plus qu’on m’a tellement donné, et plus j’ai reçu et plus grande est ma vilenie, ma bassesse, ma misère et ma défaite. Moi, pas moi, rien-moi.

1939, alors que Varsovie est envahie par les troupes allemandes, Konstanty Willemann est tiraillé entre ses origines et ses faiblesses. Père de famille dissolu, morphinomane à ses heures, noceur, allemand par son père, polonais par sa mère, l’arrivée de l’envahisseur allemand le ramène à ses contradictions et ses doutes. Et, alors qu’il continuera d’espérer avoir une emprise sur son avenir, ce sont les diverses femmes de sa vie (Hela, Salomé, sa mère, Dzidzia, Hida) qui vont l’emmener vers son destin.

Il n’y a là aucun signe, rien que des coïncidences; nulle chose ne recèle plus que la chose elle-même, le référent égale le signe.

Szczepan Twardoch nous entraîne à la suite de son héros « sans cœur et sans patrie » dans un un récit aussi sombre que virtuose. Comme Konstanty paraît ballotté par les événements de l’Histoire et ses pulsions, le lecteur est emmené d’un passage à l’autre comme si aucune logique n’y présidait. Tout comme les « décisions » de son personnage central lui viennent malgré lui, comme si la parole par laquelle il en faisait état était indépendante de lui-même et n’était plus l’expression de sa volonté, la phrase de l’auteur polonais semble épouser le chaos du monde dans lequel évolue ses personnages. Et ainsi son chaos rend-t-il compte à la perfection de celui de l’Histoire.

Car est-ce que tu sais, mon bien-aimé, que rien n’est étrange et qu’il n’y a pas de concours de circonstances, le monde est chaos, les circonstances ne font pas de concours, mais elles flottent les unes à côté des autres, étant parfaitement indifférentes, comme sont indifférentes entre elles les pierres et les étoiles?

Szczepan Twardoch, Morphine, 2012, Noir sur Blanc, trad. Kamil Barbarski.

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« Danube » de Claudio Magris

Souvent la lecture – ou la relecture – d’un texte tout imprégné de l’histoire du temps auquel il fut écrit permet, incidemment, de relire autrement le laps de temps écoulé depuis et d’éclairer mieux l’actualité la plus pressante. À l’heure où paraissent se fabriquer à neuf des clivages qui éloignent toujours plus deux portions d’une Europe souffreteuse, Danube est sans doute de ces livres qui permettent de les comprendre. L’Europe du Danube n’est pas celle du Rhin.

le mystère authentique n’est pas celui auquel cède avec complaisance l’esprit superstitieux, mais celui que la raison ne cesse de scruter avec les instruments dont elle dispose.

Le Danube traverse, longe ou effleure successivement l’Allemagne, l’Autriche, la Slovaquie, la Hongrie, la Croatie, la Serbie, la Roumanie, la Bulgarie, la Moldavie et l’Ukraine. Mais le fleuve que descend Claudio Magris, s’il épouse bien les contours géographiques du Danube, en épouse au moins tout autant l’histoire et les arts dont ses rives furent les témoins, ainsi que les hypothèses, délires et rêves qui naquirent sur ses bords. Ainsi le fleuve de Magris est-il peut-être – qui le saura jamais vraiment? – né d’un robinet. Ses eaux ont vu Eichmann, Kafka, Lukacs ou von Doderer. Elles ont séparé ou réuni est et ouest, Serbie et Slovaquie, nazisme et communisme. Le Danube de Magris est, au sens premier du terme, un prétexte. Quelque chose qui vient avant que ne s’y greffe un texte qui, tout à la fois, en dépend et s’en nourrit.

le fascisme, dans sa dimension la moins ignoble, mais non la moins destructrice, c’est aussi cette attitude qui consiste à savoir être un excellent ami pour son voisin immédiat, mais sans se rendre compte qu’il y a aussi d’autres hommes qui peuvent tout autant être les amis de leurs voisins immédiats.

Si le Danube de Magris est si utile maintenant, c’est parce que, précisément, il n’est pas qu’un document. Écrit en un temps dont il fait le récit, et dont il charrie donc les alluvions, il renseigne d’autant mieux sur ce qui nous en sépare ou nous y ramène, qu’il n’avait pas été pensé uniquement comme  son récit. Sur le pré-texte danube s’ente, in fine, tout ce qui n’est pas lui. C’est l’art, la pensée, l’irrépressible besoin de lutter ou d’aimer que les eaux du fleuve permettent à l’auteur de décrire avec d’autant plus de justesse qu’il feint de s’attacher à ce prétexte. Et alors, quarante années plus tard, le lecteur, revenant vers son objet supposé, perçoit ainsi plus clairement les linéaments de sa propre histoire, répétition désabusée et lucide d’une autre…

Tout récit est déjà en soi un paradoxe, un jeu de miroirs sans fin. Celui qui raconte une histoire raconte le monde, qui le contient aussi.

Claudio Magris, Danube, Gallimard, 1988, trad. Jean & Marie-Noëlle Pastureau.

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Vieux brol 28 : « La Guerre et la Paix » de Léon Tolstoï.

Ne subsiste bien souvent de certains livres, dans nos esprits assommés par la « nouveauté  » , qu’une vague idée, que le souvenir lointain (et bien souvent déformé) de commentaires.  N’en surnage que l’impression d’un déjà connu, d’un déjà lu, qui les fait irrémédiablement verser dans les limbes de ce qui n’est définitivement plus à lire.  D’où l’idée de cette série de chroniques de retours aux textes lus.  Sans commentaires.

-Si tout le monde ne se battait que par conviction, il n’y aurait pas de guerre

Déjà Anna Mikhaïlovna l’embrassait en versant des larmes. La comtesse en versait également. Elles pleuraient d’attendrissement sur leur bon cœur, sur leur parfait accord; elles pleuraient de honte à l’idée que cette chose vile, l’argent, entrait en tiers dans la noble amitié qui les unissait depuis l’enfance; elles pleuraient aussi de regret en songeant à leur jeunesse envolée… Mais ces larmes leur étaient douces à toutes deux…

Oui, tout est vanité, tout est mensonge en dehors de ce ciel sans limites. Il n’y a rien, absolument rien d’autre que cela… Peut-être même est-ce un leurre, peut-être n’y a t’il rien, à part le silence, le repos. Et Dieu en soit loué!..

On peut voler, assassiner et cependant goûter pleinement le bonheur…

la réputation de la comtesse Bézoukhov en tant que femme charmante et spirituelle était si bien établie qu’elle pouvait dire les plus grandes niaiseries, tout le monde ne se récriait pas moins d’admiration à chacune de ses paroles et y cherchait un sens profond, qu’elle eût été bien en peine de révéler.

Berg, qui jugeait les femmes d’après la sienne, les considérait toutes comme des êtres faibles et niais. Véra, jugeant les hommes d’après son seul mari et généralisant ses remarques, supposait que tous estimaient être les seuls êtres raisonnables mais qu’en réalité ils ne comprenaient rien, étant orgueilleux et égoïstes.

Hélène Vassilievna, se disait-il, qui n’a jamais aimé rien d’autre que son corps et qui est d’ailleurs parfaitement sotte, passe aux yeux des gens pour un miracle d’esprit et de finesse. Tant qu’il a été un grand homme, Napoléon Bonaparte s’est vu méprisé de tout le monde; mais, depuis qu’il est devenu un pitoyable histrion, l’empereur François brigue l’honneur de lui offrir sa fille comme concubine. Les Espagnols, par l’intermédiaire du clergé catholique, remercient Dieu de leur avoir accordé le 14 juin la victoire sur les Français, et, de leur côté, les Français en font autant, par l’intermédiaire du même clergé, pour avoir également le 14 juin, vaincu les Espagnols. Mes frères maçons jurent sur le sang qu’ils sont prêts à tout sacrifier pour leur prochain; cependant ils ne donnent même pas un rouble aux quêtes; en revanche, ils se mêlent des intrigues d’ « Astrée » contre les « Chercheurs de Manne » et se mettent en quatre pour obtenir le véritable tapis écossais, ainsi qu’une certaine charte dont nul n’a besoin et dont nul ne comprend le sens, à commencer par son auteur. Nous tous professons la foi chrétienne du pardon des injures et de l’amour du prochain; en vertu de cette loi nous avons érigé à Moscou quarante quarantaine d’églises; et cependant, pas plus tard qu’hier, nous avons passé par le fouet, jusqu’à ce que mort s’ensuive, un malheureux soldat fugitif, et le prêtre, ministre de cette loi d’amour et de pardon, a fait baiser la croix à cet homme avant le supplice.

Le roi, c’est l’esclave de l’histoire. L’histoire, c’est-à-dire la vie inconsciente, générale, grégaire de l’humanité, fait servir à l’accomplissement de ses desseins chaque minute de la vie des rois.

Ainsi donc il n’est plus! Il n’est plus et à la place où il était, il n’y a maintenant qu’un je ne sais quoi d’inconnu et d’hostile, un mystère terrible qui me fait frémir d’épouvante!

Peu lui importait la raison de son sacrifice, mais le sacrifice en lui-même lui procurait un nouveau sentiment de bonheur.

À Borodino, Napoléon a rempli son rôle de représentant du pouvoir aussi bien, sinon mieux, que dans les autres batailles. Il n’a rien fait de nuisible à la bonne marche du combat; il s’est rangé aux avis les plus sages; il n’a pas perdu la tête, ne s’est pas contredit; il a gardé son sang-froid et n’a pas abandonné le champ de bataille; son tact parfait, sa grand expérience de la guerre lui ont permis de jouer avec calme et dignité son rôle fictif de chef suprême.

Il ne put se contenir davantage et versa des larmes d’attendrissement sur les hommes, sur lui-même, sur leurs égarements et les siens.

Chaque fois que je vois s’ébranler une locomotive, j’entends son sifflet, je vois la soupape s’ouvrir et les roues tourner; je n’ai pas le droit d’en conclure que le sifflet et le mouvement des roues sont les causes de la marche de la locomotive.

En temps de paix, chaque administrateur croit que c’est grâce à son impulsion que marche toute la population confiée à ses soins; et il trouve dans la certitude d’être indispensable la principale récompense de son travail. Tant que dure la bonace sur l’océan de l’histoire, ce pilote-administrateur, monté sur son fragile esquif, s’appuie de la gaffe au navire de l’État pour avancer lui-même. Ce pilote peut croire, on le conçoit, qu’il fait avancer par ses propres forces le navire sur lequel il s’appuie. Mais si la tempête s’élève, si la mer devient houleuse, si le navire continue sa route, cette illusion devient impossible. Le navire poursuit seul sa marche imposante, indépendante; et le pilote de l’esquif découvre qu’il n’est pas le chef, source de toute force, mais un pauvre homme inutile, faible et nul.

Depuis que le monde existe et que les hommes s’entre-tuent, jamais un crime ne s’est commis sans que son auteur ait trouvé un apaisement à se dire que c’était pour le bien public, pour le bonheur supposé d’autrui.

Durant sa carrière diplomatique, il avait remarqué plus d’une fois qu’un mot dit au hasard semble soudain le comble de l’esprit, et à toute occasion il laissait échapper les premiers mots qui lui venaient aux lèvres.

Il sentait que le monde moral qui venait de s’écrouler en lui allait se réédifier sur d’autres bases, des bases toutes neuves, inébranlables en leur beauté.

Il faut nécessairement penser à une terre promise pour avoir la force d’avancer.

il reconnaissait à chaque homme le droit de penser, de sentir, de regarder les choses à sa façon ; il reconnaissait aussi l’impossibilité de convaincre un homme avec des mots.

Admettre que la vie de l’humanité puisse être dirigée par la raison, c’est nier toute possibilité de vie.

La question est de savoir comment la conscience que l’homme a de sa liberté s’allie aux lois de la nécessité auxquelles il est soumis.

Léon Tolstoï, La Guerre et la Paix, Gallimard, 1952, trad. Henri Mongault.

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« En vie » d’Eugène Savitzkaya.

Parfois on lit un texte trop tôt ou trop tard ou pour des raisons qui, à l’instant où l’on s’en saisit, ne sont pas les bonnes, ou du moins pas les meilleures. On veut lire en avance sur son âge. On veut lire un texte car on s’est donné pour objectif de tout lire d’un auteur. On veut lire un texte, car tout le monde en parle et on veut aussi pouvoir parler de quelque chose. Et quand, quelques années après, sur les conseils d’un ami, par distraction ou envie subite, on reprend le texte en question, celui-ci, parfois, pris indépendamment du contexte de sa première lecture, s’éclaire subitement. Dépouillé de toute circonstance, uniquement lui-même, il éblouit. Et il laisse sans voix.

Il y a dans le lundi pluvieux une petite fille qui touche à tout, passant sa main sur tous les objets comme on ébouriffe un plumage pour voir si les plumes se remettront en place. Et il y a une autre petite fille qui regarde. Et il y a un petit garçon qui regarde les deux petites filles. L’histoire commence et multiplie les personnages, car il pleut et, c’est bien connu, la pluie multiplie les apparences. Vint un jour où les petites filles qui touchent à tout soulevèrent les objets les plus incongrus comme pour en soupeser le sens. Elles soulevèrent des pneus de camion qu’elles laissèrent immédiatement retomber et les pneus se mirent à flamber. Elles soulevèrent des poteaux électriques qu’elles laissèrent retomber et les poteaux électriques se cassèrent en dix, irrémédiablement. L’irrémédiable venait tôt. Elles firent pivoter la statue équestre de Charlemagne et la renversèrent, dans un vacarme intolérable. L’intolérable avait repoussé les frontières de l’intolérable. Elles attrapèrent soudain un serpent dont la rigidité n’était qu’apparente et qui changea trente fois de forme avant de serrer les chevilles de petites filles, y laissant une légère auréole bleue. Les petites filles qui regardaient intensément regardèrent le feu qui fumait noir d’une opaque fumée continue. Elles regardèrent les tronçons du poteau qui avaient roulé tantôt à gauche, tantôt à droite de l’axe rompu. Elle regardèrent le cheval de Charlemagne qui ne présentait plus le même flanc à la lumière blême et, du pied, elles roulèrent en boule le serpent et le repoussèrent. Les petits garçons qui avaient assisté à tous ces prodiges ne firent ni ne dirent rien tant ils étaient estomaqués mais, le moment venu, ils se lancèrent dans une brusque cavalcade, ruèrent et piaffèrent à jamais. Et le monde naquit.

Rien d’extraordinaire ne se produira. L’extraordinaire n’aura pas lieu. Ou alors il a déjà cours, progressif comme un épanouissement ou un étiolement et fondu dans la vie courante comme une feuille dans le feuillage, et l’appréhender c’est comme décider de distinguer cette feuille parmi toutes les autres, d’en préciser la forme, la position sur la branche, le bord dentelé, la couleur changeante et d’en suivre les métamorphoses, jour après jour, jusqu’à sa chute sur terre et sa transformation en humus ou en cendre. Ainsi, une fois pour toutes, on aura vu l’extraordinaire tomber et se dissoudre dans la terre commune et y perdre ses principales caractéristiques, son apparence, ses raisons d’être.

Eugène Savizkaya, En vie, 1994, Éditions de Minuit.

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« Poèmes bleus » de Georges Perros.

Ma motocyclette avait de ces ruades

Comme parfois en ont les choses

Certes la poésie est bien pure forme appliquée au langage. Mais il n’est pas obligatoire, pour qu’on puisse la dire « bonne » (ou « intéressante », ou « intelligente », ou « novatrice », ou « originale », ou…) qu’elle doive à ce point être un laboratoire formaliste, que le lecteur, face à elle, doive absolument se forger de nouveaux outils de reconnaissance. Une « bonne » poésie se doit de « chambouler » le langage, auquel cas elle manque son but. Mais il n’est pas nécessaire qu’elle l’ « obscurcisse », le « déconstruise », le fasse « bégayer » (ou autres deleuzianismes déridiens, ces gimmicks de l’entre-soi). Elle peut « voler haut » sans se vêtir des ailes de la philosophie (ces ailes dissimulant d’ailleurs souvent les oripeaux de la prétention). En d’autres mots, elle peut être « bonne » sans être « compliquée ».

Quand dirai-je bien ce qui est

J’espère y parvenir un jour

Je vis pour cela je vis pour.

Georges Perros est de ces rares poètes qui sont parvenus à composer une oeuvre qui soit à la fois proche du lecteur et exigeante, « simple à lire » et constamment en recherche, « ordinaire » et profondément fascinante. Les Poèmes bleus est composé sans ordre préétabli. Il est tout entier fabriqué du quotidien et de la banalité de la vie de son auteur. Il n’est soutenu par aucune théorie. On y trouve de l’octosyllabe, du vers libre, du sonnet. Il y est fait état des parlers régionaux. Il y est beaucoup question d’amitié et d’amour. Toutes choses qui en 1962, année de son écriture, ne sont pas particulièrement à la mode dans le milieu de la poésie. Toutes choses ordinaires qui, combinée à un talent extraordinaire (car oui, fabriquer une « bonne » poésie qui ne soit pas « compliquée » n’est pas pour autant « simple »), permettent précisément à cette poésie de continuer à exister en dehors de toutes les modes. Et gageons qu’elle existera encore bien longtemps…

Le poète est celui-là qui ne cherche pas mais trouve

Par haute fidélité

À ce qui n’existe pas

Comme l’homme existe et s’en va.

Georges Perros, Poèmes bleus, 2019, Gallimard.

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