« Qui peut sauver la morale? » de François Jaquet & Hichem Naar

Parfois abreuvé à la lecture distraite des titres des livres de Nietzsche, le relativisme moral est devenu une opinion aussi courante que populaire. Depuis « la mort de Dieu » proclamée il y a plus de cent ans maintenant et revendiquée par les nietzschéens en culotte courte, nombreux en effet sont ceux pour qui quelque argument moral que ce soit ne se trouve fondé sur rien. Alors même cependant que cette opinion semble être devenue populaire, si pas généralement partagée, les questionnements, les prises de position, les querelles éthiques continuent à essaimer dans les espaces de débat* actuels. L’avortement est-il moralement acceptable? Est-il toujours injuste de restreindre la liberté de parole? L’euthanasie est-elle juste? Il peut sembler étonnant que l’on puisse aujourd’hui continuer à s’écharper sur ces questions, parfois dans le mépris complet de l’autre, alors même qu’aucun fondement soutenant solidement leurs opinions ne semble pouvoir être dégagé. Et que cette absence de fondement forme souvent une toile de fond communément partagée par les différents contradicteurs, ou qui le serait s’ils leur venaient à l’idée de se pencher ne fût-ce qu’un instant sur les fondements de leurs prises de position morale…

À côté de cette conception populaire (qu’on la nomme « sceptique » ou « relativiste ») des fondements de l’éthique, en existe une autre, philosophique, que l’on nomme « la théorie de l’erreur ». Les théoriciens de l’erreur jugent que tous les raisonnements moraux sont, par définition, faux parce qu’ils présupposent à tort l’existence de faits moraux à la fois objectifs et non naturels. Face à cet « extrême » nihiliste, que beaucoup voient comme une forme de condamnation définitive de toute possibilité de la morale, nombre de philosophes se sont penchés au chevet de la morale. Qu’elles soient expressiviste (les jugements moraux ne sont pas des croyances), subjectiviste (le jugement moral est une croyance qui ne représente pas un fait objectif), naturaliste (le jugement moral est une croyance qui représente un fait objectif naturel) ou non-naturaliste (le jugement moral est une croyance qui représente un fait objectif non-naturel mais qui existe bel et bien), toutes ces tentatives n’ont pour d’autre but que de trouver à la morale des bases qui puissent l’asseoir plus solidement. Si malheureusement aucune n’est sans faille, il apparaît aussi que cette théorie de l’erreur, elle-même faillible, n’est peut-être pas le monstre nihiliste qu’elle paraît être au premier abord.

D’un abord remarquablement didactique, non dépourvu d’humour (qui a dit que les philosophes analytiques étaient des rabats-joies?), ce livre démontre implacablement que quiconque cherche à émettre ou débattre d’un jugement moral ne peut faire l’économie de l’architecture conceptuelle (et donc aussi, par exemple, biologique) qui le sous-tend. Sous peine de tourner à vide, l’éthique ne peut se passer de métaétique. N’en déplaise aux grincheux contempteurs par principe de toute velléité analytique, la pensée spéculative a de beaux jours devant elle.

François Jaquet & Hichem Naar, Qui peut sauver la morale? Essai de métaéthique, 2019, Ithaque.

*à la réflexion, on a plutôt l’impression d’avoir affaire à des espaces polémiques, ceux propices au débat s’étriquant à mesure que les premiers prolifèrent…

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« La Mort par les plantes » de Helmut Eisendle

 

La Mort par les plantes, en 33 fiches pratiques et magnifiquement illustrées, vous apprend tout ce qu’il faut savoir sur les plantes toxiques. Noms, propriétés, effets, dose minimale, dose létale, voie d’administration, étude d’un cas réel : vous n’ignorerez plus rien des façons variées de faire souffrir et d’assassiner grâce aux plantes.

Vous êtes faible. Vous êtes sans arme. Vous désirez vous débarrasser définitivement, à peu de frais et en toute sécurité, d’un raseur prétentieux, d’une mère violente, d’un enfant tyrannique, d’un époux toxique, d’un patron imbu, d’un politicien corrompu, d’un policier tortionnaire : ce livre est un outil indispensable. La Mort par les plantes, c’est le meurtre – et donc le pouvoir – à portée de tous.

Il est temps, d’un point de vue humain, de déplacer le rapport de force, en ce qu’il conditionne le bonheur et tel qu’il s’exerce entre asthéniques et sthéniques, en faveur des premiers. Ce livre représente un moyen d’atteindre cet objectif. […] La lecture de ce glossaire constitue la condition intellectuelle préalable à l’exercice du pouvoir. Le glossaire est par conséquent un outil de pouvoir.

Introduit par une préface où le narrateur expose les bénéfices de la plante toxique pour renverser les rapports de pouvoir et clôturé par un index non pas des plantes elles-mêmes mais des effets provoqués par celles-ci*, La Mort par les plantes est bien plus qu’un simple manuel dotant le faible des outils de sa libération. À la fois exercice révolutionnaire, blague potache, exercice de l’outrance, analyse des mécanismes de pouvoir, passage en revue des diverses formes d’oppression et (hé oui) véritable manuel pratique, La Mort par les plantes est aussi irréductible à un genre que sont indiscernables les intentions réelles de son auteur.  Autant essai que fiction, aussi jouissif qu’indispensable, aussi irrévérencieusement drôle que désespérément sérieux, La Mort par les plantes est un ouvrage… de littérature**.

Helmut Eisendle, La Mort par les plantes, Vies Parallèles, 2019, trad. Catherine Fagnot.

*ce qui vous permettra, le cas échéant, de choisir la plante idoine en fonction de l’effet recherché…

**ce qui veut donc dire aussi que l’éditeur (et le vendeur) de ce livre ne pourra en aucun cas être tenu responsable d’une utilisation au premier degré de l’ouvrage, cela va de soi…

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« Idéogrammes acryliques » de Cécile Mainardi.

 

à la liste des objets finalement jamais retrouvés parce que pas même considérés comme perdus reste néanmoins associée la liste très abstraite des mots qui leur correspondent appelons-les les mots-radiateurs des mots livrés à des conditions d’existence atmosphérique particulières quand on y pense à supposer qu’on ait momentanément accès à cette liste se servir de ces mots ferait-il se retrouver ces objets ou signerait-il leur perte définitive et tout autre mot extérieur à cette liste que pourrait-il donc faire retrouver oui quoi?

Entre un objet et qui regarde ce qui en est dit, il y a et les mots et la forme que ceux-ci dessinent sur la page. Parfois ces mots et leur forme peuvent comme se conjoindre pour faire naître, ou tenter de faire naître, dans l’esprit de celui qui regarde, une image qui puisse faire retour vers l’objet en question. Mais précisément et malgré tous ces dispositifs, en question l’objet demeure. Car toujours quelque chose échappe de l’objet dans cet entre-deux que lui bâtissent les mots censés le dire.

je fais un pas de plus en direction de la vérité non nommée des choses

Se souvenant d’Apollinaire et de ses Calligrammes, Cécile Mainardi avait d’abord composé les poèmes de ce recueil en en reprenant à première vue le principe. Pour le dire simplement, la forme des mots qui parlaient de l’objet dessinaient cet objet. Peu à peu cependant, un traitement après l’autre, la silhouette a disparu, ne laissant après que les mots débités en un fin trait vertical verticalement centré sur la page. Comme l’auteure en fait part en exergue de son livre, le lyrique Apollinairien se mâtine d’âcreté. Séparé alors de la silhouette à laquelle il renvoyait – la silhouette renvoyant elle-même plus directement à la chose – , le poème conserve par-devers le sacrifice de cette évidence une trace supplémentaire de son rapport à la chose. Se faisant dépositaire de ce mystère (comment se fait-il que quelque chose demeure de ce qui disparaît?) la poésie de Cécile Mainardi, avec subtilité et humour, explore ce que rend irréductible la médiation par les mots.

toute présence de jaune rend la montée des blancs plus difficile car les molécules tension-actives et les graisses présentes dans le jaune qui se lient aux protéines du blanc gênent l’établissement du réseau nécessaire pour emprisonner l’air je cherche à emprisonner de l’air dans les phrases je cherche à monter la prose en neige je cherche à aérer le monde avec ma voix

Cécile Mainardi, Idéogrammes acryliques, 2019, Flammarion.

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« Fair-play » de Tove Jansson

 

Verity avait pris leur vie de voyageuses en main et l’avait organisée à sa manière. De toute évidence, elle était une perfectionniste dotée d’une bonne dose de non-conformisme. Elle avait rangé leurs affaires de façon symétrique, mais avec une certaine exubérance. Elle avait aligné leurs souvenirs de voyage sur la commode dans un ordre qui ne manquait pas d’ironie ; les chaussons étaient posés nez à nez, les chemises de nuit se tenaient par la main. Sur les oreillers elle avait mis les livres qu’elle appréciait – ou qu’elle n’aimait pas – les cailloux ramenés de Death Valley servaient de marque-pages. Ces vilaines pierres avaient dû la faire rire. Verity avait donné un visage à leur chambre.

Fair-Play conte, en une quinzaine d’épisodes, la vie de Jonna et Mari entre leur appartement d’Helsinki, la maison qu’elles partagent sur une île difficilement accessible, leurs promenades et leurs quelques voyages. Toutes deux artistes, elles filment, écrivent, peignent, mais surtout, aussi bavardes que bienveillantes, elles parlent. De tout et de rien. De leur vélléités artistiques, des autres, du temps, du bateau que la tempête menace de faire couler, de leur invitée qui craint l’orage, de la femme de ménage de leur hôtel qui leur déconseille d’aller visiter Tucson, de leur âge. D’un micro-événement l’autre, chaque chose, chaque moment trouve sa saveur unique des débats aussi passionnés que tendres qu’ils occasionnent. Par un coq-à-l’âne savamment orchestré, Tove Jansson parvient à démontrer que c’est moins une chose, quelle qu’elle soit, qui acquiert une importance, que la forme qu’elle prend dans les tentatives pour l’exprimer. Ce faisant, avec une délicatesse rare, elle nous invite à percevoir à nouveau ces infimes détails qui donnent une valeur au moindre instant.

La pièce avait quatre fenêtres, car la mer était belle dans toutes les directions. À l’approche de l’automne, l’île recevait la visite d’oiseaux exotiques en route vers le sud. Il leur arrivait de tenter un passage à travers l’une des fenêtres, vers la lumière d’en face, comme on passe à travers les branches des arbres dans la forêt. Les oiseaux morts se retrouvaient par terre, les ailes déployées. Jonna et Mari les déposaient sur le rivage abrité pour que le vent de terre les emporte.

Tove Jansson, Fair-play, La Peuplade, 2019, trad. Agneta Ségol.

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« Robledo » de Daniele Zito

 

Elle avait fini par travailler dix à douze heures d’affilée par jour pour le pur besoin de travailler, sans prétendre à la moindre rétribution ou satisfaction personnelle, acceptant des conditions souvent humiliantes qui étaient une offense à sa dignité de travailleuse et de femme. Dominée par cette obsession, elle avait décidé de s’ôter la vie précisément là où, selon ses propres mots, tout avait commencé, à savoir chez Décathlon.

Et si le travail, de valeur qu’il est encore souvent, se transformait en idéal. Et si, du désespoir désargenté dans lequel ils végètent, les sans-emplois s’adonnaient, jusqu’à ce que mort s’ensuivent, au travail pour le travail. Et si tout cela devenait bel et bien réel…

Constitués en groupuscules secrets, les membres de TPT (TravailpourleTravail) s’affublent des tenues de travail des grandes enseignes (Ikea, Décathlon, etc.) et prestent dans une joie retrouvée les heures normales d’une journée de travail normale. À la différence notable qu’ils n’ont ni contrat ni salaire. Seul compte le travail exercé pour lui-même jusqu’à la parfaite réalisation de celui-ci, le décès sur le lieu de travail même.

Personne ne se demandait qui il était. Personne ne lui demandait qui il était. Il n’avait pas de contrat, il n’avait pas de salaire, il n’avait rien, il se contentait de travailler, de manière irréprochable. Plus il travaillait, plus son inquiétude disparaissait. Il n’avait pas besoin d’autre chose.

Véritable lecture de ce qu’est le travail salarié lorsqu’il est pensé jusque dans les derniers retranchements de sa logique, Robledo est à la fois une fiction sur le monde du travail, l’une de ses analyses les plus lucides, et une fantastique mise en question des procédés par lesquels une réalité peut se dévoiler à nous. En se présentant comme une sorte de rapport-expertise-testament d’un journaliste dont il est rappelé constamment qu’il convient de s’en méfier, Robledo joue intelligemment sur les fractures infimes qui séparent parfois la réalité la plus triviale et le fantastique gore. L’absurde naît ainsi moins de la contradiction d’avec le réel que d’avec sa continuation abrupte la plus naturelle. Le travail décrit dans Robledo est bien le nôtre…

ce sont les mots qui créent les faits et non le contraire.

Daniele Zito, Robledo, 2019, Bourgois, trad. Lise Chapuis.

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« Transbordeur 3 : Photographie, Histoire, Société »

 

Depuis toujours, les photographies constituent des outils efficaces pour adjoindre des informations à des enregistrements visuels.

Que ce soit pour le déplorer ou le vanter, le flux d’images dans lequel nous avons le sentiment de baigner aujourd’hui pose des questions d’autant plus pressantes que cette situation nous parait exceptionnelle. Technicisés à l’extrême, nous nous sentons pourtant souvent dépassés par les images et leur amas et avons le sentiment que ce nouveau monde numérique dans lequel nous versons désormais forme une sorte d’ailleurs absolu, totalement neuf. Et que l’exceptionnalité radicale de ce moment ne peut trouver de solutions qui l’organisent que dans une inventivité tout aussi radicale. Sans nier la particularité d’une époque, c’est oublier que chacune n’est que la conséquence d’autres. Et que si les défis qui s’y font jour ont bien une histoire qui peut être retracée, il est possible alors de déceler conjointement aux défis les parcelles de solutions qui furent jadis imaginées pour y répondre.

La culture globale se loge moins dans une iconographie du global que dans la capacité de médiation que possèdent les images, liaisons entre les spectateurs et un monde dont l’échelle et la complexité – structurelles et sociétales – restent nécessairement invisibles.

Quand Charles Lindbergh traversa l’atlantique pour la première fois et atterrit au Bourget le 21 mai 1927, un photographe « immortalisa » l’événement. La photographie fut immédiatement transmise via les ondes pour paraître 3 jours plus tard dans les journaux américains avec une qualité certes médiocre, mais qui était « à l’image » de la vitesse dont elle rendait compte. Développée déjà quelque années auparavant la technique de la téléphotographie, en même temps qu’elle permit de pallier aux long trajets de la photographie physique, permit aussi de faire germer une véritable réflexion quant aux rapports qu’entretiennent l’image et l’information. À la fin des années 60, Xerox créait son copieur 914 qui allait permettre – moyennant rétribution à la société américaine – à des milliers d’utilisateurs de copier sur du papier normal n’importe quel document. Et à l’un d’entre eux, Daniel Ellsberg, de sortir des informations compromettantes du Ministère Américain de la Défense et de donner lieu au scandale des « Archives secrètes du Vietnam ». Avec la photocopie « démocratisée » se trouvaient ainsi redistribuées les cartes de la confidentialité et du pouvoir. Quelques cinquante ans plus tard, dans leur volonté de développer une intelligence artificielle qui puisse développer elle-même les capacités d’apprentissage utiles à la reconnaissance visuelle, des développeurs confient à des petites mains sous-payées, des « Turkers », le soin d’approvisionner le logiciel d’un nombre colossal d’images de base. Sous le mythe de la fameuse AI censée bientôt concurrencer l’humain,  c’est la bonne vieille image de l’exploitation de l’homme par l’homme que l’on retrouve.

Ce avec quoi rompt l’essentiel dossier de Transbordeur 3, c’est avec notre croyance de vivre un temps si exceptionnel qu’il serait détaché de toute histoire et avec notre ignorance des moyens réels qui sont à l’origine de ces prétendus miracles technologiques. L’histoire de la photographie est traversée de la pensée de sa diffusion et de sa transmission. Dès ses débuts, l’image photographique fut l’occasion d’interroger les rapports qu’elle entretenait avec l’information et les changements économiques, politiques, sociaux, esthétiques que son flux pouvait engendrer. Nous confronter aujourd’hui à l’historicité de ce qui parait si exceptionnel – et donc en dehors de toute histoire – nous force à l’humilité et à la reconnaissance de nos propres apories.

Aux antipodes de la lecture « technique », « en vase-clos », de « spécialiste pour spécialiste », Transbordeur est de ces lectures qui prouvent qu’en s’approchant au plus près d’un sujet on peut éclairer de la lumière la plus vive et la plus nécessaire des pans entiers du réel. Quelle lecture est plus utile?

Transbordeur 3 : photographie, histoire, société, 2019, Macula.

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« Arcueil » de Aleksandar Becanovic

 

Ou.

Il y a le Marquis de Sade figure de la révolution sexuelle. Il y a le Marquis de Sade figure de proue de la gauche libertaire. Il y a le Marquis de Sade simple criminel et pervers notoire. Il y a le Marquis de Sade réactionnaire. Il y a le Marquis de Sade figure de l’écrivain de génie incompris. À part sans doute un Marquis de Sade bon père de famille ou un Marquis de Sade calotin, l’illustre Marquis fut et est encore ramené à des fonctions et des valeurs d’exemples aussi diverses qu’antagonistes. Volonté de plaquer sur une figure emblématique car sulfureuse les préoccupations révolutionnaires d’une époque ou méconnaissance triviale, il est un fait certain que la figure du « divin Marquis » divise autant qu’elle attire. Et les événements d’Arcueil, qui ont fondé le « mythe », trouvent, en fonction des thèses divergentes qu’est censé appuyer le Marquis, des explications radicalement différentes et incompatibles entre elles.

Ainsi qu’il me l’a dit, et quoique ne doutant pas pour sa part de leur véracité, les faits ne sont pas entièrement établis car une foultitude d’événements sont ombrés de doute et sans témoins désireux d’engager leur autorité personnelle  afin que les détails essentiels apparaissent au grand jour.

À proprement parler, l’auteur ne se donne pas ici pour rôle de retrouver la vérité du Marquis de Sade, mais plutôt d’en questionner l’impossible postérité. En croisant les intervenants et les paroles – une lettre du Marquis, un journal, un « narrateur objectif », le témoignage de Rose Keller, etc. – Aleksandar Becanovic met en évidence l’impossibilité qu’il y a à déceler puis dire la vérité d’un fait, et plus encore à saisir la vérité de la personne qui l’a commis, quand ce fait et cette personne ont fait l’objet d’un traitement médiatique d’ampleur. Ce qui s’est passé réellement dans cette chambre à Arcueil, dont dépendra l’historicité du Marquis de Sade, ne peut être découvert et dit indépendamment de la suspicion ou de la confiance qu’on accordera à telle ou telle parole. Le Marquis de Sade est-il un simple pervers ou un tortionnaire sanguinaire ? Rose Keller n’est-elle bien que l’innocente victime ? Seul le doute est certain. Et le surcroît considérable d’attention que sa médiatisation engendrera ne fera qu’en démultiplier les effets.

pourquoi la victime a-t-elle toujours les yeux stupéfaits?

pourquoi la victime a-t-elle toujours les yeux apaisants?

pourquoi la victime a-t-elle toujours les yeux vides?

Arcueil ne vante pas le doute. Aleksandar Becanovic n’est pas le défenseur ardent d’un scepticisme échevelé. Mais, en le mettant habilement en scène, il alerte sur l’irrémédiable fragilité de tout fait et de la nécessaire méfiance à accorder à ce que la postérité bâtit sur celui-ci. Et cela quand bien même ce scepticisme construirait aux faits eux-mêmes des vérités plurielles.

C’est le devoir de tout véritable écrivain que d’informer totalement un auditeur attentif sur un événement qui l’intéresse, dans le respect des principes et du drame et de la vérité.

Aleksandar Becanovic, Arcueil, 2019, Do, trad. Alain Cappon.

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« Discipline » de Dawn Lundy Martin

 

Un corps utilisable doit prouver son utilité.

À côté de « la marge », « le corps » est l’autre concept « tarte-à-la crème » irriguant nombre des velléités créatrices contemporaines se voulant au choix iconoclaste, perturbatrice ou radicale. Fort de la citation prétendument nietzschéenne « Le corps est politique », ce sera à qui glorifiera le plus expressivement les fonctions du corps culturellement considérées comme les plus triviales. « Inspirés » par des Arthaud ou des Bataille de leur propre cru, ce sera à qui hurlera le plus fort et le plus souvent les mots « merde », « fluides », « pets » et « remugles ». Le tout étant censé suffire à annihiler l’honnie dichotomie corps-âme ou à en renverser l’ordre moral prétendu. Et si vous trouvez ça nul, ce n’est évidemment jamais parce que c’est nul, mais uniquement parce que vous êtes empreints de cette gêne petite-bourgeoise que le « poète radical en marge » se donne précisément pour tâche de battre en brèche.

Quand on est informé de la structure ou de la méthode – absence sidérante ou existence omniprésente – cela devient difficile de prendre le métro ou de laver son propre corps. Ce sont des actes d’oubli bien qu’ils aient l’apparence d’actes de résistance ou d’amour.

Si l’objet de Dawn Lundy Martin est le corps, son outil est bien la langue. Un corps c’est faillible. C’est salissant. C’est aisément contraignable. C’est ce qui, de tout temps, fut susceptible d’être discipliné. Cela, on le sait si bien que l’on a depuis toujours construit des stratégies pour éviter d’y penser (car, comment continuer sinon?). Mais, plutôt que de le dire de but en blanc, sans fard, de rappeler ses faiblesses et ses failles par le rappel insistant des vocables consacrés – chose accessible à n’importe qui sans effort -, la poète est précisément celle par qui une autre façon d’exprimer le corps peut voir le jour. Et dès lors, comme à ce qui pèse sur les corps sont associées les façons de les exprimer, en lui en construisant de nouvelles, c’est de se libérer pour partie de ce poids dont il s’agit ici.

« Donc dis-moi », dit la chanson, « comment pourrais-je vivre toujours? » Quand un homme est piégé comme les mots sont piégés dans le défaut du corps, quand le corps plie sous des centaines d’histoires jamais racontées, s’excite comme un singe, se laisse aller à des excès tels que la bouche n’est jamais vide, quand l’herbe de la jeunesse est si loin, le conte d’un conte d’un conte, quand les cheveux tombent en entraînant la peau, quand une vie, une vie si petite qu’on ne se la remémore plus, faible et numérotée, encadrée par les rituels, le trajet jusqu’au réfrigérateur de la cave, l’air aspiré à grandes goulées, et l’amour singulier, hors du commun, pour sa fille si lointaine, quand déchoir c’est comme dépérir, quand des pans d’abandon masquent le visage, quand on parle dans des rideaux et du vent, quand on chuchote contre le courant et que personne ne vous entend, quand presque tout, chaque chose petite et immense se trouve dans une pièce, un lieu minable dont le toit, percé d’un coup de fusil, fuit en cas de pluies torrentielles, quand c’est cette vie-là et qu’il y a le baiser rare de sa fille absente et qu’il y a le désir singulier de pas toujours, peut-être, mais juste une minute après l’autre, quand il y a simplement : a.

Le corps qui devient indiscernable dans la nuit rappelle l’indiscernabilité du corps noir. Celui qu’on efface d’un écran évoque notre propre désir de ne plus avoir à y penser. En les évoquant par les détours de la poésie  (car, oui, la poésie est un art du détour) le corps faible, noir, féminin, avili, vieux, violé, torturé, en un mot discipliné, nous apparaît à nouveau dans toute sa scandaleuse normalité. La discipline est quelque chose de puissant. D’autant plus quand, imposée préalablement de l’extérieur, elle s’enrichit de l’adhésion de qui se place sous sa coupe. Dawn Lundy Martin retourne cette puissance contre elle-même. Elle défie la discipline imposée aux corps par celle qu’elle applique au langage. Et c’est sans doute à cette condition que peut germer une poésie porteuse d’un sens politique fort qui ne soit pas seulement cathartique mais libérateur.

Dormez, petits corps, dormez.

Dawn Lundy Martin, Discipline, 2019, Joca Seria, trad. Benoît Berthelier, Maël Guesdon & Marie de Quatrebarbes.

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« Le rêveur méthodique » de Verena von der Heyden-Rynsch

 

Quand, en 1528, Henri VIII constitue un tribunal destiné à examiner la légalité de son mariage avec Catherine d’Aragon, il n’est pas certain que seul l’amour qu’il voue à Anne Boleyn soit en jeu. Catherine d’Aragon, veuve d’Arthur Tudor, frère d’Henri VIII, avec qui ce dernier est marié depuis 1509, ne parvient pas à lui donner un fils. Anne Boleyn, qui résiste depuis longtemps à ses avances, y parviendra peut-être. Faire reconnaître la nullité du mariage qu’il contracta près de vingt ans auparavant avec Catherine, tante de Charles Quint, permettra alors peut-être de donner un héritier mâle à la couronne anglaise. Mais, pour ce faire, il convenait de faire reconnaître aux autorités ecclésiastiques de l’époque la primauté de la conception  du Lévitique – il n’est pas autorisé de contracter mariage avec la veuve de son frère – sur celle du Deutéronome – le mariage est possible si aucun enfant n’est né de la première union. C’est dans ce contexte que vont être convoqués les plus grands esprits du temps. Dont Francesco Zorzi, un franciscain vénitien.

On passa d’un coup du thomisme scolastique médiéval à la pensée critique moderne. Les premiers signes d’une remise en question ou d’une réforme fondamentale se firent jour, le dogmatisme jusque là « indiscutable » de l’Église se trouva ébranlé par certaines interprétations vétérotestamentaires, de nouvelles voies confessionnelles se dessinèrent.

Francesco Zorzi (1466-1540) est né à Venise dans une famille de notables. Franciscain, il s’intéressa très tôt non seulement aux auteurs latins et grecs consacrés depuis longtemps comme à ceux que la mode renaissante alors en vogue permit de redécouvrir, Platon en tête, mais aussi à des domaines bien moins courus comme la kabbale ou les textes araméens. Néoplatonisme, langues grecque, araméenne, hébraïque, latine, études pythagoriciennes, kabbale, Saintes Écritures, toutes ses connaissances vont s’agréger et faire de lui tout à la fois le représentant paradigmatique de la seconde renaissance et l’un de ses initiateurs les plus influents.

En faisant découvrir au lecteur un personnage bien moins connu – mais tout aussi important – que Thomas More ou Érasme, l’auteure peut revenir de façon plus apaisée sur la complexité de l’époque. Non, la renaissance ne fut pas que la re-découverte de textes platoniciens. Non l’érudition du 16 ème siècle ne servait pas qu’elle même. Qu’un franciscain érudit défavorable à la Réforme prenne le risque de défendre un roi dans ses vélléités de divorce en s’appuyant aussi sur la kabbale juive en dit long certes sur lui mais aussi sur le temps qui le permet. Et aussi, comme par réfraction, pas mal sur le nôtre…

Verena von der Heyden-Rynsch, Le rêveur méthodique, Francesco Zorzi, un franciscain kabbaliste à Venise, 2019, Gallimard, trad. Pierre Rusch.

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« Khounan-Kara, une épopée touva »

 

Quelque chose de fameux va advenir, khan!

Vous nous auriez demandé il y a peu si nous connaissions la littérature du peuple touva, nous vous aurions regardé d’un œil mi-éteint mi-bovin pour signifier notre inculture. Non content de devoir avouer notre coupable ignorance de sa littérature, nous aurions alors du vous avouer également que le simple mot « touva » nous était inconnu. Et nous nous serions alors derechef plongés dans les affres du web pour pallier à celle-ci. Comme si combler l’ignorance quant à sa provenance était le préalable essentiel à la découverte d’une littérature. Comme si, à chaque fois qu’il était question de découvrir une littérature liée à une culture totalement étrangère à la nôtre, il était requis de nous l’effort premier de nous intéresser d’abord aux contextes de production de celle-ci. Comme s’il ne nous était sinon pas donné de pouvoir approcher sa littérature. Une fois qu’elle provient d’une contrée ignorée de nous, la littérature qui en émerge paraît irrémédiablement enserrée dans les carcans de l’ethnologie.

« Ce garçon qui vient de naître 

N’est pas un garçon ordinaire!

Né au petit matin, 

Quand les canards sauvages 

Entrecroisent leurs becs,

C’est un enfant élu, destiné aux

Batailles et combats » – dit-il.

Voilà ce qu’il apprit des osselets.

Contant le destin de Khounan-Kara, cette épopée d’une contrée aussi reculée qu’inconnue de nous, démontre bien que quelque chose fonctionne dans la littérature. Qu’il s’y produit bien un on ne sait quoi de magique si, par la grâce d’une oralité maîtrisée, d’une répétition des motifs, de leurs variations, etc. quelque chose peut être reconnu et apprécié par devers même des inconnues culturelles. Que la littérature qui vaut n’a pas tant besoin de l’ethnologue, du géographe ou de l’historien que du lecteur vraiment curieux. Du lecteur confiant en la possibilité de la littérature de se suffire à elle-même.

Aujourd’hui, on n’en connait finalement pas beaucoup plus sur le peuple touva. On a juste découvert une page remarquable de la littérature.

Si un homme 

Ne va pas là où il désire aller,

Alors, dans une de ses vies,

Il naîtra en taureau gris sans cornes,

Et s’en prendra aux mottes de terre.

Khounan-Kara, Une épopée touva, 2019, Héros-Limite, trad. Eva Antonnikov, Aylana Irgit & Jil Silberstein.

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