« Le monde sans les mots » de Tamura Ryûichi.

Je ne rentrerai pas à la cabane

Comme on coupe son whisky avec de l’eau

Je ne saurais couper les mots avec du sens

La poésie n’est que forme. Elle est, essentiellement, une mise à distance du langage pour questionner, à travers lui, tout ce vers quoi ce langage peut faire sens. Cette mise à distance, et c’est bien là tout l’intérêt, peut prendre quantité de contours différents. D’un côté, le travail du poète sera de bâtir à cette mise à distance une expression qui en rende compte. Il construira quelque chose, ou du moins sera-ce l’impression qu’en aura le lecteur. Dans une autre direction, et comme à rebours de la première, le poète pourra tenter de revenir à une sorte de nature originaire, censée précéder toute construction. Au lieu de construire il émondera. L’excès de construction versera dans la sophistique. L’excès d’élagage dans la platitude. Et entre les deux, tant de possibles…

La poésie n’est jamais un moyen

La poésie de Tamura Ryûichi nous emmène radicalement autre part. Elle n’est pas la recherche d’une forme d’équilibre, illusoire bien plus que fragile, entre l’élaboration d’un édifice conceptuel et le cheminement vers une hypothétique naturalité du langage. Son approche est en dehors de cela. Sa poésie est forme mais sans qu’elle ne renvoie plus à une question. Elle n’est ni moyen terme, ni moyen vers une fin.

Ma poésie

Est une chose simple

La poésie de Tamura Ryûichi n’est pas « simple », elle est « chose simple ». Autrement dit, elle ne renvoie pas à un degré de proximité – plus ou moins éloigné, plus ou moins compliqué – entre une chose et la poésie qui s’ingénierait à la dire, mais rappelle combien la poésie, elle-même, est une chose. Une chose autonome. Qui n’aurait de compte à rendre à rien qui viendrait obligatoirement la subsumer. Qui n’aurait besoin d’aucune fin nécessaire à laquelle aboutir pour se légitimer. Ce qu’a réussi à saisir Tamura Ryûichi c’est cet émerveillement qui paraît résider tout entier dans la chose dite. Et ainsi produit-il chez le lecteur un vertige qui le désempare – et l’émeut – d’autant plus qu’il ne paraît provenir que du banal le plus insignifiant. Du très grand Art!

Tamura Ryüichi, Le monde sans les mots, La Barque, trad. Karine Marcelle Arneodo.

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« 1839. Daguerre, Talbot et la publication de la photographie » de Steffen Siegel.

Ce livre constitue une anthologie (considérable, l’ensemble pèse plus de 600 pages) de textes français, allemands ou anglais en tout genre parus l’année même – ou un peu avant – de l’annonce faite à l’Académie des Sciences parisienne d’un nouveau procédé, attribué à Louis Daguerre, qui permet de fixer les images se formant au foyer d’une chambre obscure. Au travers de ces articles de journaux, lettres, descriptions techniques, textes de loi cherchant à récompenser l’inventeur, c’est tout le contexte de l’émergence d’une technique révolutionnaire qui est saisi. Non seulement celui, bien précis, de la photographie – ou plutôt de sa médiatisation, car la technique, elle ou sa possibilité, existe déjà – mais aussi, plus largement, de la fabrication d’un savoir autour d’elle. Autrement dit, ce qui est saisi ici est bien moins l’instant de naissance d’une technique que celui d’un discours sur elle.

Songez donc que c’est le soleil lui-même, introduit cette fois comme l’agent tout-puissant d’un art tout nouveau, qui reproduit ces travaux incroyables. Cette fois, ce n’est plus le regard incertain de l’homme qui découvre au loin l’ombre ou la lumière, ce n’est plus sa main tremblante qui reproduit sur un papier mobile la scène changeante de ce monde, que le vide emporte.

Ce livre est donc bien plus qu’un énième livre sur l’histoire des techniques ou de l’art. S’il offre des outils documentaires essentiels à toute personne s’intéressant de près ou de loin à l’émergence de la photographie, son objet profond comme sa mise en œuvre permettent de lui dessiner un destin largement plus universel. L’agencement aussi subtil que dynamique des documents, les brèves introductions à chaque partie, la postface, la (très riche) brièveté de la période prise en compte, tout cela participe à en rendre la lecture aussi plaisante qu’addictive (on est ici pas loin de prononcer l’infernal adage « ça se lit comme un roman »). Avec ces documents écrits sur un temps court – une année à peine – on saisit sur le vif les craintes, les émerveillements, les espoirs que font germer l’émergence d’une technique. On y discerne aussi ce qui peut la sous-tendre, l’honneur ou la vénalité, les conflits individuels ou nationaux dont son avenir dépend. On y décèle l’inquiétude et l’excitation de ce qu’on ne connait pas encore, mais aussi la nécessité faite langue de ne pas se laisser submerger par l’invention et l’émotion qu’elle suscite. Ce livre majeur (qui « se lit comme un roman » donc) renseigne donc remarquablement sur un fait précis : la « naissance » de la photographie (ou « daguerréotype » ou « image à la lumière » ou « dessin photogénique »). Mais aussi, avec la désarmante simplicité que permet un agencement documentaire intelligent, il nous démontre qu’un nouvel objet n’advient jamais sans la création d’un langage qui tente de l’appréhender.

Steffen Siegel, 1839. Daguerre, Talbot et la publication de la photographie. Une anthologie, Macula, trad. Jean Torrent, Jean-François Caro & Sophie Yersin Legrand .

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Quelques mesures sanitaires…

Eu égard – comme on dit – à la situation générale, nous avons décidé, au-delà des mesures légales, d’en prendre quelques autres :

  1. La période des fêtes – comme on dit – est celle du papier d’emballage. Qui dit emballage, dit temps d’attente. Qui dit beaucoup d’emballage, dit beaucoup de temps d’attente. Qui dit beaucoup de temps d’attente, dit beaucoup de gens qui patientent dans un endroit clos ou qui patientent dehors en attendant que les gens dans l’endroit clos en sortent les bras chargés de cadeaux emballés. Qui dit beaucoup de gens qui patientent dans un endroit clos ou qui patientent dehors en attendant que les gens dans l’endroit clos en sortent les bras chargés de cadeaux emballés dit risque de contamination accru pour les gens dans l’endroit clos, dit rhume pour les gens qui patientent dehors, dit confinement, dit mort, dit amende, dit emmerdes… En conséquence, nous avons décidé cette année, à partir du premier décembre, de ne plus emballer vos cadeaux. On vous avoue franchement avoir pensé à plusieurs façons d’organiser la chose efficacement. Mais, hormis le fait que cela n’était jamais vraiment convaincant, il nous est apparu que c’était une bonne façon d’en terminer une fois pour toute avec un truc qui est certes mimi-tout-plein (et encore n’est-ce mimi-tout-plein que parce qu’on nous a, en fait très récemment, habitué à trouver ça mimi-tout-plein) mais qui est aussi, écologiquement parlant, un fameux gaspillage.
  2. Si la période des fêtes est celle du papier d’emballage, elle est aussi, corrélativement, celle des records d’affluence. Comme vous le savez sans doute, nous sommes cette année très logiquement tenu de faire respecter des distances de sécurité et des jauges. Et ces dernières sont bien en deçà des affluences d’une période de fêtes « normale ». Pour permettre à chacun de venir choisir les livres désirés, et de se faire conseiller en toute sérénité, nous vous conseillons donc de vous y prendre suffisamment à l’avance. Nous serons quant à nous ouverts les dimanches 13 et 20 décembre entre 11h00 et 18h30.
  3. Jusqu’ici nous avions fait montre de compréhension pour ceux qui ne mettaient leur masque qu’après avoir passé la porte. Après tout, on peut tous oublier… Après avoir constaté statistiquement qu’il y a trois fois moins de gens qui oublient vraiment que de gens qui se servent de l’oubli pour se parer de leurs plus beaux atours branquignolo-libertaro-conspirationnistes, nous avons décidé d’interdire notre entrée à tout qui ne serait pas affublé, avant son franchissement, de l’accessoire idoine (adeptes du porte-menton compris).
  4. Enfin, les évènements récents nous ont démontré, si besoin en était encore, combien le travail de sape contre la raison pouvait porter ses fruits. Forts d’un nécessaire questionnement quant à nos façons d’envisager notre rapport à ce qui nous environne, beaucoup sont séduits à l’idée de jeter le bébé raison avec l’eau du bain positiviste. Les tenants des nouvelles « écologies » chamaniques, collapsosophes ou chtulucènes, en disant refuser le « diktat de la raison », le « dualisme cartésien » ou « la mainmise de l’intellect sur le corps », n’ont de cesse de propager, en sus de l’idée d’une histoire des idées complètement fantasmée, celle d’un avenir qui n’est qu’idéologie. Certes, ils se bâtissent ainsi une notoriété à peu de frais. Ils ont la parole facile – puisque la raison fait elle-même partie du problème, le discours qu’on tient sur ce problème peut faire fi du raisonnable et de ses critères – et nombre d’oreilles attentives – l’attente d’autres façons d’envisager notre rapport à ce qui nous environne est immense et l’adhésion d’autant plus alléchante que l’accès à cette autre façon sera censé se faire plus par l’intuition que par le concept. Mais c’est sur le lit de ceux qui se rêvent Descola sans le lire que se nourrissent les délires les plus délétères. Il nous a dès lors semblé important de rappeler que cette mainmise de la science et de la technique, ou cette impression de mainmise, est aussi vieille que la science elle-même. Et que l’effroi, les peurs, et les méfiances qu’elle suscitait a fait germer bon nombre de débats et de réponses qui nous semblent toujours pouvoir irriguer nos réflexions actuelles, et ce précisément parce qu’y trouvait place, non pas une négation de la raison, mais une ré-orientation, parfois radicale, de ses possibilités. Pour donner un peu plus de visibilité à ces tentatives aujourd’hui toujours efficaces (et souvent aussi éminemment reconnues dans le monde non francophone qu’ignorées dans notre langue) nous avons donc décidé de réorganiser un tantinet nos rayons. Vous trouverez ainsi parmi ceux-ci, en sus d’un important réassort en classiques (grec, latin, scolastique ou chinois), des titres – nouveaux ou pas – d’André Gorz, de G.E.M Anscombe, d’Hans Blumenberg, d’Ernst Cassirer, de Wang Fuzhi, de Heinrich Rickert, de Lydia Goehr, d’Hans Reichenbach, d’Otto Neurath, de Rudolf Carnap, de Moritz Schlick, de C.S. Peirce, d’A.N. Withehead, etc. Certes vous n’y trouverez sans doute pas le confort rassurant de la confirmation de vos a priori. Mais vous y découvrirez, on le croit sincèrement dans la joie, de nouvelles pièces à cet édifice commun qu’on appelle la raison. Plutôt que de le fuir – vers où? – cherchons-y comment l’habiter mieux…

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« En voie d’abstraction » de Rosmarie Waldrop

Les mots peuvent-ils faire l’impossible et traverser la barrière du concept? Les choses et le nom des choses peuvent-ils estomper leurs frontières comme le font les choses et l’espace?

L’humanité n’a eu de cesse, depuis des millénaires, de construire entre elle et les choses des outils formels censés lui permettre de les approcher mieux. Logique, mathématiques, langues, phonèmes, morphèmes ou bits, tous ces systèmes de signes et leur multiples combinaisons ont peu à peu bâti dans le monde un espace aussi gigantesque que celui duquel ils devaient rendre compte.

Les noms se multiplièrent dans le sillage des caravanes, des galères, des navires de ligne. L’orthographe aussi capricieuse que les vents. Retrouver les itinéraires, retrouver ce qui a disparu, s’est effacé, retrouver combien de pages entre l’île de Circé et le rocher de Charybde. Non que nos sensations doivent s’accorder aux images dans notre cerveau, mais le cerveau a besoin d’un corps où accrocher ses références. Peu importe qu’il soit carré ou bancal, court, tassé, fait de bric et de broc pour encadrer fenêtre, porte, tableau ou disposition d’esprit. Pourvu qu’à l’instant où l’émotion naît, nous soyons préparés à accueillir le futur en suspens au bord de notre œil.

Rosmarie Waldrop tente ici de percevoir, via la poésie – un système sémiologique s’il en est – l’aventure vers l’abstrait. En repoussant toujours plus loin les limites de l’abstraction, l’homme a élaboré un véritable monument de signes dont les effets, eux, ont pesé parfois très concrètement sur nos vies. Les O et les 1 guident des bombes. La géométrie de la sphère nous a éloigné de la rondeur du caillou. Mais, aussi, le langage, lui-même produit de l’abstraction, peut, via la poésie, faire retour sur cette aventure humaine. Certes abondamment référente et abreuvée à sa connaissance aussi large que fine des mécanismes du concept, la poésie de Rosmarie Wladrop reste quand même de la poésie. Elle ne devient jamais une forme de pensée en mots. Elle s’origine dans un intérêt pour l’abstrait, elle en fait son sujet, mais elle n’en devient pas un énième succédané intellectif. Et c’est à ce jeu délicat sur la frontière étroite et trouble qui sépare le mot du concept que nous devons, une nouvelle fois, de pouvoir goutter l’extraordinaire subtilité d’une poétesse au faîte de son talent.

Entre absence de l’objet et absence de signe, une distance à parcourir.

Rosmarie Waldrop, En voie d’abstraction, L’Attente, trad. Françoise de Laroque.

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« Les clients ayant acheté cet article ont également acheté… »

Quand on lit de près l’œuvre d’Heidegger, comme quand on « pratique » régulièrement tout grand philosophe, on constate que s’y logent des insinuations, des « piques », des oppositions à des constructions philosophiques de son temps avec lesquelles il entre en désaccord. Souvent transparent quand il s’agit de rompre avec une tradition bien établie et célèbre (Kant, par exemple, pour ce qu’il en est de Heidegger), le philosophe se fait au contraire bien plus allusif, plus voilé, quand il réserve des critiques à ses contemporains. Et souvent alors, celui qui reçoit aujourd’hui l’œuvre recouverte de son aura d’autorité n’y discernera plus que ce qui y tranche dans l’histoire de la philosophie, sans plus y déceler instinctivement qu’elle s’est construite sur un fond d’intenses débats. Le chef-d’œuvre paraît alors germer du principe du temps lui-même, d’une suite de moments « historiques », dont il serait alors lui-même une instanciation, paradigmatique mais sans époque.

Ainsi, pour Heidegger, retient-on spontanément, au sein de ses textes mêmes, qu’il reprend Kant, qu’il revient à Parménide, qu’il s’ancre dans Duns Scott ou qu’il dit dépasser les apories hégéliennes, mais rarement qu’il le fait en regard du contexte intellectuel de son temps – on ne parle en aucun cas ici du contexte politique, dans lequel, bien entendu, il s’inscrit aussi, mais ce n’est pas le sujet. Comme on en trouve pourtant d’innombrables traces au sein de ses travaux mêmes, il est au moins autant produit d’une histoire avec laquelle il prétend rompre que d’une époque dont il partage les soucis. Comme celles des « néo-kantiens », celles de l’école de Marbourg, des husserliens fidèles au Maître, ou des adeptes de la philosophie anthropologique, auxquelles Heidegger fait parfois aussi discrètement que sournoisement référence, l’œuvre heideggérienne est pétrie des doutes et des terreurs de son époque. Et ce n’est que quand on se saisit de ces autres textes, tels ceux de Cassirer, de Plessner ou de Natorp, que l’on comprend que la géniale théorie du Dasein heideggérien jaillit d’un contexte plus terre-à-terre qu’il n’y paraît de prime abord, qui n’est pas sans rappeler l’actuel. Le bouillonnement intellectuel duquel sourd Heidegger (mais aussi, donc, Cassirer, Plessner, Natorp, Max Scheler ou Hermann Cohen, par exemple) c’est celui de la méfiance à l’égard de la science. C’est celui issu de la boucherie de 14-18 qui atteste brutalement que la science peut mettre fin, en masse et insidieusement, à la vie humaine. C’est celui de la théorie de la relativité qui opère une césure radicale entre la perception humaine et ce que démontre implacablement la science. Et c’est face à ce double danger, toujours bien prégnant – une science qui abolit l’homme, une science qui lui interdit l’accès au réel – qu’Heidegger, et Cassirer, et Plessner, et Natorp et d’autres de ses contemporains, ont tenté d’élaborer des structures conceptuelles valides. Isoler Heidegger dans l’Histoire, c’est bien mal rendre grâce à son immense génie. On substitue ainsi à la réalité du sempiternel débat, jamais achevé, toujours fertile, l’illusion d’un progrès rédempteur qui enchâsse l’idée dans le souhait, et la possibilité, d’un toujours-mieux.

Si, dans le moteur de recherche d’Amazon, vous saisissez « Être et temps Heidegger » et vous intéressez à la fameuse rubrique « Les clients ayant acheté cet article ont également acheté », vous ne trouverez aucune mention d’un quelconque livre de Ernst Cassirer, de Helmuth Plessner, de Max Scheler, de Paul Natorp ou de Hermann Cohen… Sur la page Wikipedia réservée en français à Être et temps, les noms ci-dessus sont juste cité à une reprise dans une des rubriques de bas de page (la rubrique « Critiqué par » ou « Influencé par », hormis Scheler qui est cité une fois dans le corps de l’article et Cohen… dont le nom n’est pas même repris). À l’heure où nous déléguons de plus en plus nos recherches et nos achats à la puissance algorithmique, il est frappant – et inquiétant – de constater à quel point elle peut nous enfermer, si nous n’y prenons garde, dans un monde débarrassé de sa complexité…

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« A » de Louis Zukofsky.

« Livre-monde », « Colosse de la littérature américaine », « Long-Poem du siècle », « Œuvre culte », le chef-d’œuvre de Zukofsky a d’autant plus fait florès dans les imaginaires qu’il fut bien longtemps indisponible en anglais et qu’il aura fallu attendre 48 ans pour en voir enfin aboutir cette traduction française. Composés entre 1928 et 1974, les 24 mouvements de « A », sont aujourd’hui, alors qu’on peut enfin les découvrir en français, encombrés d’une aura de complexité, voire d’hermétisme, que les nombreux discours portés sur l’œuvre n’ont eu de cesse d’involontairement alimenter. Le texte n’étant pas là, les analyses ont d’autant plus donné l’impression qu’elles étaient essentielles à sa lecture. Plutôt que d’en ajouter une, même ad minima, on préfère vous offrir ci-dessous le onzième mouvement dans sa totalité. Qui vous prouvera, on l’espère, que si, effectivement, cette œuvre majeure s’origine dans Bach, Marx, Duns Scott ou Spinoza, qu’elle est un jeu prosodique virtuose, qu’elle une sorte de trans-texte aussi engagé que révolutionnaire, qu’elle est une poétique qui tente d’intégrer la parole à la musique ou de dériver la seconde de la première, qu’elle explore ce qu’est la paternité et l’amour… qu’elle est aussi et avant tout une œuvre de poésie lisible, accessible à tous, et somptueuse…

Fleuve en crue qui dépasse ma mort

Chanson, ma chanson change la peine en musique

Pensées légères, mes amours, petites maladies

Qui virent à la chamaillerie : et puis l’on pleure,

Et tinte la lumière : laissez la vous choyer,

Briller dans le visage de mon fils – C’est un bel hommage.

Tu t’évades, ma chanson, en d’aimables et riches louanges

Où se dispense l’hommage, qui ne saurait t’appauvrir.

Veille, ma chanson, à l’empreinte des étoiles en toi

Miroir frôlé de larmes d’où sortent des paroles

Et de l’amour, le tien, au loin tourné vers tes étoiles, un or

Plus pur que celui de langues insensibles à l’art neuf

Et qui blessent l’ancien ; révèle-nous la détente

De l’arc, quand meurt la bête élancée

Sur la flèche, fil d’or effilé où s’accrochent

Les cordes d’un violon cajolé pour me rendre hommage.

Hommage, chanson – chantent les élus dans la joie de savoir

Que l’amour surmonte les malheurs. Blessure, chanson, voir

Ce régal des yeux, mais pense à qui tu blesses. Car le flot

Du fleuve s’envenime auprès de quelque pousse. Fleuris

Sous les douces lumières d’amour, chante « je fleuris

En elles »! Mais nulle chanson et nulle contrainte ne sauront

Effacer ni redire l’amour que nous sentons

À la vue de ce flot allant de ton amour

Vers nous. Et quand brille Vénus dans le tourbillon de tes mots

Vivre nos désirs nous porte à rendre hommage.

Ton cœur, sauvé de rien plutôt que de la mort, revient.

Et moi, poussière – je soulève le grand ourlet du vaste

Monde où rien ne peut se perdre ; un souffle disparu s’élève

Vers mon fils et lui dit : « Si ton père s’offusqua

Avec ses muettes sentences, pourtant mes paroles ne cessent

De parfaire un second paradis où

Son amour fut dans ses yeux à elle

Malaise partagé, inquiète de ton mal

Ou bien absent, en mal d’une musique

Que tu ne pouvais plus jouer. Hommage

À sa voix en moi, boucle du fleuve qui rejoint

La grâce en toi, quatre notes bien pleines et sans paroles

Éclat des feuilles sur la tige et tiges à la branche liées,

Branches à l’arbre liées où nos paroles ont la même

Racine ; et la musique s’effeuille de ta pensée

Page à page, chaque feuille recouvrant une feuille

Où tinte le bonheur : tintements d’un chant de grâce

Qui provient de la connaissance des choses,

De son amour, du nôtre, où se reflète

Son amour à elle si digne d’hommage. »

Louis Zukofsky, A, Nous, trad. François Dominique & Serge Gavronsky

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« Brenner » de Hermann Burger.

je me demande pourquoi de tels souvenirs d’enfance nous paraissent si importants, pourquoi en larges cercles et en hyperboles infiniment ramifiées nous nous mettons à la recherche du temps perdu, disposés même à renoncer ad interim à la totalité du spectre du présent au profit d’une seule couleur du passé, mais brûlante, digne d’un vitrail de cathédrale rubis ou miel.

Hermann Arbogast Brenner est le descendant d’une célèbre famille cigarière du canton d’Argovie, en Suisse alémanique. S’il n’a plus de responsabilités dans l’entreprise familiale désormais dirigée par son cousin, il en est bien toujours une émanation exemplaire. Élevé dans le cigare – c’est tout jeune enfant que son père lui fit découvrir les charmes du stumpen – il a conservé de ses origines – en sus de moyens financiers confortables, sa Ferrari en témoigne – un goût aussi prononcé qu’avisé pour l’herbe à Nicot. Dans Brenner, Hermann Arbogast part à la recherche de ses souvenirs d’enfance, chacun des vingt-cinq chapitres étant l’occasion de goûter un cigare différent, de l’Elegantes Maduro au Punch.

Il existe des phénomènes originels relevant du domaine des sons, des couleurs et des odeurs qui sont souvent, indépendamment de leur caractère aléatoire, prédestinés à « accorder » une existence comme on accorderait un instrument de musique, et l’adulte qui se rend au concert, à une exposition, au théâtre, est à la recherche de ces premiers émois magiques comme s’il s’agissait du livre d’images de sa petite enfance

Le cigare est bien, mais dupliqué, la madeleine de Herman Arbogast Brenner. Chaque subtilité, chaque parcelle d’effluve, la moindre couche de feuille de tabac est l’occasion de faire affleurer un autre souvenir d’enfance, ou plus précisément encore d’en saisir une autre variation, chacune servant à affiner celle qui la précède. Ainsi y avance-t-on moins de souvenir en souvenir que de nuance en nuance. Le souvenir lui-même, ou plus exactement sa recherche, son affinage, étant redoublé du récit de la fabrication et de la dégustation de chaque cigare, la nuance d’enfance mise à jour grâce au cigare se complète du récit de son exhumation.

le royaume des cigares est de ce monde, le fluide du tabac porte.

Si Brenner est donc bien un projet proustien, il n’en est pas non plus simplement un ersatz. Le projet n’est aucunement de copier-coller la forme de Marcel Proust sur le substrat mémoriel de Hermann Burger. La mécanique mise en œuvre n’est pas d’essence psychologique, mais esthétique. Autrement dit, dans Brenner, ce qui rend le souvenir mémorable et racontable fait un. Ce n’est pas seulement le goût du cigare qui permet d’évoquer à nouveau l’enfance, mais c’est l’évocation de son goût et de ce qui l’a rendu possible, à savoir sa fabrication, qui donne corps au récit. Brenner c’est un peu La Recherche, mais une Recherche où c’est moins la madeleine qui draine le souvenir que le récit, toujours plus précis, plus subtil, de ses ingrédients et de leur mélange. Et c’est ce qui en fait un livre aussi étrange qu’émouvant…

Hermann Burger, Brenner, trad. Gilbert Musy, Fayard.

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« Orange Export Ltd. 1969-1986 » de Emmanuel Hocquard & Raquel

Mots d’abîme, sans espace dans l’immense et insensible espace, voici chère Raquel et cher Emmanuel Hocquard, que vous avez créé, pour eux, un univers à leur mesure; leur univers à votre mesure. Où ils ne sont plus qu’ombre et poussière d’ombre, la clarté, venue de vous, les inonde. Ah combien, par vos yeux et vos mains, l’invisible est merveilleusement visible.

Créée en 1969 par Emmanuel Hocquard et Raquel, Orange Export Lt. était une maison d’édition de poésie. Imprimés à la main à peu d’exemplaires (entre neuf et une centaine) les livres d’Orange Export Lt. étaient l’objet de commandes adressées à des poètes généralement fort peu connus à l’époque. De format court, tout les livres édités par Emmanuel Hocquard et Raquel pendant les quinze années que dura cette entreprise éditoriale sont rassemblé dans ce livre (qui est lui-même la reprise à l’identique de la compilation sortie en 1986 chez le même éditeur).

Ni école poétique, ni revue, Orange export Lt. a signifié la possibilité, pour des poètes pour la plupart encore « débutants », de développer leur propre pratique sans devoir l’inféoder à un cadre doctrinal. Certes les auteurs étaient choisis par Hocquard et Raquel – et ce choix lui-même, de par les affinités esthétiques qui s’y lisent, est déterminant – mais au-delà du choix de l’interlocuteur et du format court imposé, liberté complète était laissée à chacun. Ainsi ce volume permet-il d’apprécier dans sa diversité et sa recherche d’inventivité une poésie qui n’est pas encore instituée, qui est en train de se faire. Non anthologique (rien n’est choisi qui n’y aurait été dès l’abord), ce livre fait retour sur une extraordinaire expérience éditoriale et offre à travers celle-ci au lecteur d’aujourd’hui quelques-unes des pages les plus intéressantes de la poésie française (mais pas que) de la seconde moitié du dernier siècle.

Si bien qu’en définitive rien n’est dit, rien ne peut jamais être dit, si ce n’est, à travers l’incessant clinamen d’un discours impersonnel, le perpétuel surgissement d’évènements de gravité égale, c’est-à-dire nulle. Car tout, même la mort […], tout se joue sur une même surface que n’explique ni ne justifie aucune profondeur, aucune transcendance, et sur laquelle rien d’exceptionnel ne vient jamais faire relief. De sorte que cette parole qui se fait inlassablement l’écho de l’uniformité d’un monde muet (au demeurant ni morne, ni ennuyeux), cette parole blanche comment ne s’abîmerait-elle pas à son tour dans le silence qu’elle couvre.

Emmanuel Hocquard & Raquel, Orange Export Ltd. 1969 – 1986, Flammarion.

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Death, part three…

Contrairement à ce qui fut annoncé hier ici-même, la librairie restera ouverte aux horaires habituels. Le secteur bénéficie effectivement d’une exception à la règle de fermeture des commerces.

On vous mentirait si on vous disait que cette exception ne nous soulage pas, économiquement parlant. On vous mentirait également si on vous disait qu’elle ne nous a pas questionné. Pourquoi la librairie et pas le disquaire? Pourquoi nous et pas nos voisins coiffeurs? Pourquoi en Belgique et pas en France? Il faut bien dire que les discours qui en appelaient au caractère essentiel du livre ne nous paraissaient jamais vraiment convaincants. Certains même nous semblaient carrément imbéciles. Le manque de bonne foi, le côté corporatiste, et la faiblesse – voire l’absence – des fondements éthiques sur lesquels des tribuns de pacotille cherchaient à maquiller leur intérêt derrière le fard de la Culture et à bâtir à celle-ci une exception ne faisaient pas long feu eu égard aux désastres sanitaires, économiques et sociaux actuels. Cette culture-là fleure le mépris.

Mais la décision belge de laisser les librairies ouvertes n’est pas un revirement. Si elle a certainement été influencée par le flot d’invectives et de polémiques généré par la décision française de les fermer, elle fut prise, nous dit-on, dans le souci de préserver en sus des corps, les têtes. La fonction du livre et la reconnaissance de l’enjeu de celle-ci pour le bien commun ne sont pas choses si souvent mises en avant. Et ce qui nous semble important ici c’est que cette décision est bien une reconnaissance a priori, démocratique et, nous dit-on, collégiale. Elle n’est pas le résultat d’une revendication d’un groupe – le « monde du livre » – qui chercheraient à faire passer auprès d’un autre l’idée particulière qu’il se fait d’un objet – le livre. Ici, cette décision réunit autour d’un objet, qu’elle reconnait dès lors comme « plus » qu’un objet, des gens qui n’ont pas a priori de rapports privilégiés avec lui. C’est peu dire que cela nous a étonné. (Et un peu ému aussi, mais bon on est un tantinet fatigué).

Entendons-nous bien, quand nous parlons d’un livre qui serait « plus » qu’un objet et que nous disons nous réjouir de cette reconnaissance, nous n’entendons nullement construire au livre, et par extension, à ceux qui en ont fait leur métier, un piédestal. Le livre n’est pas « mieux » que le peigne du coiffeur. Le libraire n’est pas « supérieur » au restaurateur. En revanche, ce « plus » qu’on reconnait maintenant à l’objet-livre nous semble légitimer le rôle sui generis qu’il peut jouer dans la catastrophe que nous connaissons tous. Car, sans en revenir à une vision post-romantique, le livre, et le rapport au temps qu’il impose, parce qu’il est l’outil du concept (on serait même parfois tenté de dire qu’il en est la condition…), offre un retour unique sur ce qui nous subjugue actuellement. Lui reconnaître ce « plus », ce n’est dès lors aucunement lui conférer une supériorité morale. C’est lui accorder à nouveau sa spécificité. On ne coiffe pas sans peigne. On ne pense pas sans livre. Sans doute ne nous sortira-t-il pas de notre désarroi, du moins nous permettra-t-il d’en faire quelque chose.

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Death, part two…

Vous le savez sans doute, les nouvelles mesures en vigueur ordonnent la fermeture des commerces dits « non alimentaires », parmi lesquels, donc, les librairies. Nous fermerons donc nos portes dès ce samedi soir 31 octobre. Après avoir beaucoup hésité, nous avons décidé d’organiser un service de commandes/livraisons. Vous pourrez commander vos livres via notre adresse mail info@librairie-ptyx.be et venir les chercher les jeudi, vendredi et samedi entre 14h et 18h. L’accès à la librairie sera limité à une personne à la fois et aux seuls retrait et paiement de votre commande.

Depuis bientôt neuf années nous défrichons le terrain du livre. Notre blog compte à ce jour près de 900 conseils de lecture. Vous êtes très nombreux à y faire un tour chaque semaine. Nous vous suggérons d’y aller faire un tour et d’y puiser (en les commandant chez nous ou chez d’autres libraires, plus proches de chez vous) de quoi passer ces journées compliquées de façon intelligente. Nous tenterons également de vous tenir informé de certaines de nos lectures récentes via ce blog, ou via nos pages facebook (celle de la librairie : Ptyx, ou notre page personnelle : Sonny Pernonbode). Certes, il s’agit là d’un choix et donc d’une restriction du champ immense des possibles de la lecture. Et quand bien même la situation que nous vivons présentement y oppose un démenti douloureux, il s’en trouve encore beaucoup pour proclamer que la liberté réside dans le tout-disponible-tout-le-temps-tout-de-suite. Donc oui, ce blog est moins à la mode qu’un algorithme qui vous somme de croire que parce que vous avez acheté un truc, c’est forcément d’un autre truc, similaire, dont vous aurez besoin. D’aucuns trouveront donc ces chroniques patiemment écrites partiales, élitistes, pointues, bavardes et fort peu à la page. Elles nous paraissent cependant toujours répondre à un objectif essentiel de ce qu’est être libraire pour nous : vous faire aller là où vous n’imaginiez pas même qu’il y ait un chemin…

On vous dit à bientôt et courage.

Et n’oubliez pas que si vous commandez chez Amazon, votre sexe rétrécira, vos bourses se racrapoteront, vos menstrues s’écouleront en un flot continu et affligeant, vos dents jaunies se déchausseront de vos gencives sanguinolentes, vos pets irréprimables seront humides, fétides et sonores, vos cheveux tomberont, vos seins tomberont, vos chances de pécho s’écrouleront, une cire purulente perlera de vos oreilles, vous serez assailli en permanence par les acouphènes, vous suerez d’abondance, votre peau se couvrira de cloques, de squames et d’écrouelles, vos amis posteront sur Tinder des photos de vous vous masturbant, votre salive deviendra rare et délétère, votre ventre gonflera, des glaucomes dissimuleront à jamais derrière un voile opaque la lueur du soleil, l’être aimé vous quittera pour ne jamais revenir, vous ne serez plus que tourment, et pour finir, tout à la fin, quand vous n’aurez plus rien d’autre que vos souffrances redoublées du pâle souvenir des jours heureux, vous vous écroulerez sur le béton souillé de vos glaires pestilentiels, vaincu par la douleur, et vous mourrez, abandonné de tous, seul, tout seul, désespérément seul, comme un con…

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