Addendum

Beaucoup d’entre vous – en sus de se fendre de compliments à ce point dithyrambiques qu’on se demande vraiment s’ils s’adressaient à la bonne personne – nous ont demandé de maintenir plus longtemps disponibles les chroniques que nous avions laborieusement écrites tout au long de notre activité. On ne s’y attendait pas. Et cela nous fait bien plaisir. Et comme on est bon prince, on vous laisse y baguenauder jusque fin de l’année (et non, il n’y en a aura plus de nouvelles). Après le 31 décembre c’est seppuku. Profitez-en! Achetez ces livres chez des libraires! Lisez-les! Et passez et passez encore et encore l’enthousiasme que vous aurez eu à les lire.

Allez, on vous dit une dernière fois merci.

Et on disparaît.

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aboli bibelot d’inanité sonore

Chers lecteurs,

Je (pour cette ultime fois, je me permets le « je ») vous informe que ptyx a fermé définitivement ses portes ce 24 juillet 2021.

Lorsque j’ai décidé, il y a aujourd’hui une dizaine d’années, de créer une librairie, il m’était tout de suite apparu que les critères d’exigence auxquels je désirais atteindre impliquaient de facto que je me défasse du fantasme si tenace de la pérennité. L’indépendance, la rigueur, l’orientation critique auxquels j’aspirais m’auraient semblé pâtir d’une volonté de durer. Car perdurer requiert aussi ses accommodements. Qui trop (s’)affûte, (s’)émousse. Donner à la librairie un nom se rapportant à un objet qui n’existe que dans l’esprit de celui qui l’invente participait aussi de cette volonté. Quoi de plus naturel que de mettre un terme à ce qui n’existe que comme forme. Ce moment est arrivé. Le temps est venu de reposer ptyx sur sa crédence…

Certes, ces années ne furent pas de tout repos. Au-delà du travail considérable que représentait mon engagement de ne rien déposer sur les tables de la librairie qui n’ait d’abord fait l’objet d’un jugement circonstancié, l’exigence et la rigueur sont souvent perçues comme excluantes ou élitistes. En matière esthétique où le règne du subjectif et de la « question de goût » sont choses bien ancrées, le recours aux seuls critères du jugement est parfois vécu comme une atteinte personnelle. En termes de pensée critique, la nuance et la complexité sont fréquemment assimilées à de la mollesse, et le rappel de la nécessaire rigueur à une opposition de principe à des idées. Sans parler de l’esprit de sérieux sous lequel les cabotins les plus farfelus dissimulent, pour s’en garder – mais si maladroitement – , le ridicule qui les étayent, et qu’ils enragent de voir susciter ouvertement l’ironie. Il y eu des débats, des polémiques, des attaques à fleuret moucheté, des passes d’armes rhétoriques, des autres pas rhétoriques du tout, des poubelles déversées sur le pas de porte (« l’extrême-droite » choisit les portes), des vitrines salies (« l’extrême-gauche » préfère les fenêtres), des insultes, et même l’une ou l’autre menace de mort. Ce fut très souvent riche, parfois fort drôle, quelques fois moins.

Mais, et c’est là l’essentiel, ce fut une extraordinaire réussite. Pour ne parler que de ce qui ressort du mesurable, si j’étais intimement convaincu, lorsque ptyx a vu le jour, que ce projet pouvait être économiquement « viable », je ne m’attendais pas nécessairement à ce qu’il soit « rentable ». Il faut dire, et c’est un euphémisme, que les interlocuteurs des métiers du livre auxquels j’avais demandé conseil ne s’étaient pas montrés particulièrement optimistes. Sans « best-seller », sans « locomotive », sans « développement personnel », sans « coin-café », sans « péréquation », bref sans proposer au lecteur, non pas même ce qu’il serait censé « rechercher », mais ce qu’on suppose lui savoir « désirer », une librairie était destinée au casse-pipe. Moins de trois ans après sa création, une partie des recettes pouvait être allouée à des associations et je fondais, grâce aux marges dégagées, une maison d’édition au programme fort couteux. N’en déplaisent aux grincheux, aux frileux ou aux paresseux, la soif de découverte, la rigueur, l’exigence, l’intelligence ne sont pas des repoussoirs. Et il est tout à fait possible, même sans aides publiques, de faire de la seule curiosité un réel moteur économique. Ce fut une de mes grandes joies d’en être, jour après jour, l’un des témoins privilégiés.

Tout cela, chers lecteurs, n’aurait bien entendu pas été possible sans vous. Et vos aspirations à découvrir encore et encore m’auront permis à moi aussi de découvrir des pans considérables de savoir. À l’écart des -ismes, des facilités prétendument à la mode, des raccourcis idéologiques, des prêt-à-penser doctrinaux, j’ai pu grâce à vous parcourir des sentiers où je n’imaginais pas même qu’il existât un terrain dans lequel on pût creuser. Et, privilège entre tous, il me fut alors donné d’en indiquer le chemin à d’autres. J’ai cru en la curiosité, comme on a l’intuition d’un concept. Mais c’est la vôtre, réelle et généreuse, qui me permit de pratiquer toutes ces années l’un des métiers les plus passionnants qui soient : celui de passeur! Pour cela, pour nos échanges, votre fidélité, votre amitié, je vous suis infiniment reconnaissant.

Merci.

Emmanuel.

(Derrière la façade laissée vacante de ptyx, vous pourrez retrouver dès ce 16 aout une nouvelle librairie. Celle-ci assurera bien entendu le suivi des commandes et des bons d’achats que vous aurez souscrits auprès de ptyx. Le blog disparaitra ce premier septembre. Les livres de Vies Parallèles resteront disponibles en librairie jusque fin 2022.)

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« Théorie générale de la connaissance » de Moritz Schlick

Tout jugement sert à désigner un état de fait. S’il coordonne un nouveau signe à cet état de fait (c’est-à-dire si dans le jugement apparaît un concept qui n’a été forgé que dans le seul but de désigner ce fait), le jugement représente alors une définition. Mais s’il n’a recours qu’à des concepts déjà utilisés à d’autres occasions, il est alors par là même une connaissance. Car désigner un objet par des concepts qui sont déjà coordonnés à d’autres objets, cela n’est permis que si ces objets ont auparavant été retrouvés dans le premier, et c’est précisément là que se constitue la nature de la connaissance. Le concept coordonné à ce qui est connu est en effet dans certaines relations de subsomption avec les concepts, au moyen desquels cette chose est connue, et l’existence de ces relations est le fait que le jugement sert à désigner.

Dans l’espace francophone, on retient la plupart du temps uniquement de Moritz Schlick – pour autant qu’on en retienne quelque chose, d’ailleurs – sa position de co-créateur de la célèbre école de Vienne. Et on se satisfait de quelques vagues considérations qui feraient de lui le fondateur de l’école analytique – mais tout cela comme étant chez lui seulement en germe, et étant destiné à être dépassé par d’autres devenus depuis plus illustres – , un pourfendeur de la métaphysique et le porte-étendard du réalisme critique. Équipé de ces quelques « certitudes », on se fait ainsi à bon compte l’économie d’aller jeter un œil sur ses textes.

Il n’y a connaissance que dans le jugement.

Chez Moritz Schlick, le concept ne se définit pas en rapport à sa relation avec l’intuition mais par un système de postulats. Autrement dit, rompant avec la nécessité épistémologique de la chose en soi ou du phénomène, la connaissance n’est possible qu’analytiquement. Autrement dit encore, connaître revient à désigner les faits par des jugements de façon à parvenir à une coordination univoque, tout en ayant recours au plus petit nombre possible de concepts. Connaître ce n’est donc en aucun cas « saisir » ou « faire l’expérience » d’une chose qui serait immédiatement donnée.

À rebours de l’interprétation désenchantée du mouvement analytique, qui aurait ainsi contribué à réduire le champ de la pensée en l’affermissant sur l’autel de son détachement de la réalité, le penseur allemand construit sa théorie en une sorte de double mouvement. Premièrement il semble bien réduire au seul domaine quantitatif – analytique – la possibilité de la connaissance. Mais secondement il se refuse à ne concéder qu’au seul donné la propriété de réel. En définissant le réel comme étant « tout ce qui est pensé comme existant en un certain temps » et en décrétant que l’irreprésentabilité d’une réalité non donnée n’offre d’objection ni à son existence ni à la possibilité de la connaître, il étend bien au transcendantal la possibilité de la connaissance dont il avait préalablement solidifié le domaine. Le réductionnisme dont on accuse l’hypothèse analytique n’est donc justifiée qu’en terme « procédural ». En aucun cas, elle ne cherche à étrécir ou à séparer du « domaine de la vie » une parcelle bornée au rabais où pourrait s’exercer en vase clos et sans risque une pensée décharnée. À l’opposé des convictions de nombre de ceux qui la critiquent sans l’avoir approchée – ou de ceux qui en ont fait autre chose que ce qu’elle était sous la plume de Moritz Schlick – elle ne fait pas qu’affermir le domaine de la connaissance, elle l’étend.

Nous avons vu depuis longtemps […] que la connaissance ne peut ni ne veut rendre présent ce qui est connu, ne faire qu’un avec lui, en avoir immédiatement l’intuition, mais seulement coordonner et mettre en ordre. Le fait que la connaissance réalise précisément cela et rien d’autre ne constitue pas sa faiblesse mais sa nature.

En plus de renvoyer à l’origine d’une pensée majeure avant même qu’elle ne dévie vers ce qui fera son immense succès – certes en la dénaturant quelque peu – , la Théorie générale de la connaissance permet d’approcher de manière générale la problématique de la connaissance. Penseur rigoureux et excellent pédagogue, Moritz Schlick, avant de les passer pour ses propres fins au fil de sa critique, déplie en effet avec brio et à-propos les linéaments ou apories qui président aux diverses manières d’envisager ce qu’est connaître. La notion de concept, celle – si pratique – de l’évidence, les thèses néokantiennes, l’opposition immanence-transcendance, le phénoménalisme, etc. : au-delà de sa prétention à y apporter des « solutions », ce livre majeur est donc aussi une fabuleuse introduction et à la philosophie analytique et à l’épistémologie. Alors que nous voyons germer aujourd’hui toujours plus de tentatives d’en resserrer le champ – voire, sous prétexte qu’elle serait responsable de tous nos maux, de l’annihiler – il est bon de lire un ouvrage où puisse se vérifier dans toute leur richesse les possibilités que continue de recéler la raison.

Moritz Schlick, Théorie générale de la connaissance, Gallimard, trad. Christian Bonnet.

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Poésie/Verre, Ironie et Dieu/Anne Carson

Rarement le mot « poésie » et ses dérivés auront été autant à la mode. Une vocifération prétendument émancipatrice, un discours suintant l’emphase et le nationalisme, l’extatique récitation de lieux communs face caméra : la moindre revendication, la moindre supplique à vocation idéologique, sous prétexte qu’elle est médiée par le langage, est maintenant vendue comme ressortant du poétique. Rarement telle surenchère sémantique aura été si peu en rapport avec l’objet qu’il prétend nommer. La « poésie » est partout, la poésie nulle part. En « armant » leurs « luttes » des pâles ersatz d’une poésie réduite à ses clichés et aux seuls principes de la communication actuellement en vogue – format court, visuel, sonore, ludique, punchline – ces « combattants » du poétique parviennent à ridiculiser leurs combats (ça on s’en tamponne gentiment) et à donner de la poésie, pour ceux qui n’en connaissent rien, l’image d’un outil niais et inféodable à peu de frais à quelque « cause » que ce soit (ça c’est chez nous plus sensible). Tout entier dévolu à « étreindre par le langage » l’opprimé, le racisé, le féminin, le lombric ou le coquelicot, le poète guérillero en oublie que la poésie est avant tout chose esthétique (et non pas « belle », ni « jolie », ni « subjective »). Las de cette dilution de l’αίσθησιs (le grec, c’est toujours classe) dans tout ce à quoi on cherche bêtement à la forcer, nous avons décidé de consacrer majoritairement ce blog, ces prochaines semaines, à l’expression sans apprêt de textes poétiques qui comptent. Fi des étendards. Place à la poésie.

Whacher

Whacher

l’orthographe habituelle d’Emily pour watcher*,

a créé une confusion.

Par exemple

au premier vers du poème Dis-moi si c’est l’hiver?

dans l’édition Shakespeare Head.

Mais whacher est ce qu’elle écrivait.

Whacher est ce qu’elle était.

Elle guettait Dieu et les humains et le vent de la lande et la vaste nuit.

Elle guettait les yeux, les étoiles, dedans, dehors, le climat.

Elle guettait les barreaux du temps, qui se brisaient.

Elle guettait le pauvre cœur du monde

béant.

Être whacher n’est pas un choix.

Il n’est pas de lieu où y échapper,

pas de rebord où se hisser – comme un nageur

qui sort de l’eau au soleil couchant

en secouant les gouttes et l’eau simplement s’éparpille.

Être whacher en soi n’est pas triste ni joyeux,

bien qu’elle utilise ces mots dans ses poèmes

comme elle utilise les émotions liées à l’union sexuelle dans son roman,

teintant d’euphémisme le travail de guet.

Mais ça n’a pas de nom.

C’est transparent.

Parfois elle l’appelle Toi**.

« Emily est dans le salon, à brosser le tapis »,

rapporte Charlotte en 1828.

Insociable même chez elle

et incapable de croiser le regard des inconnus lorsqu’elle s’aventurait dehors,

Emily poursuivait son chemin difficile

à travers des jours et des années dont le vide effraie ses biographes.

Cette triste vie rabougrie, dit l’un.

Inintéressante, insignifiante, rongée par la déception

et le désespoir, dit un autre.

Elle aurait pu être un grand navigateur si elle avait été un homme,

suggère un troisième. Pendant ce temps,

Emily continuait de brosser dans le tapis la question :

Pourquoi rejeter le monde.

Pour quelqu’un accroché à Toi,

le monde semblait peut-être une sorte de phrase inachevée.

Anne Carson, Verre, Ironie et Dieu, éd. Corti, trad. Claire Malroux.

*Watcher a le double sens d’observateur et de veilleur.

**Thou est le pronom employé pour s’adresser à Dieu.

(Nous avons fait le choix de ne pas transcrire le poème dans son entier. Non seulement il est fort long, mais il nous semblait aussi important de ne pas gâcher le plaisir que pouvait vous offrir la découverte des expédients formels qui suivent. En espérant que cette mise en bouche vous y conviera…)

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« Neumes » de Henri Lefebvre.

Pour le dire simplement – et imparfaitement, donc – , le neume est, en musique, l’ancêtre de la note. Signe musical qui transcrit une formule mélodique ou rythmique appliquée à une syllabe, il est, à l’image de la note, une sorte de schème à partir duquel peut s’organiser un univers musical. Aujourd’hui encore il est utilisé dans le chant grégorien et a servi, plus rarement, comme base de certaines pièces contemporaines – telle Prologue de Gérard Grisey.

en pied

nue dite

en jours courts

Dans Neumes, Henri Lefebvre propose une liste de 45 courtes mélodies qui, peu à peu, forment entre elles comme l’ébauche d’un personnage féminin. Comme autant de divers jeux d’ombres qui, chaque fois un peu mieux, en précisent la silhouette.

rendue telle à son tremblé

recrutée dans l’amas

réduisait un motif

Ces courtes mélodies ne sont pas qu’indistinctes et aléatoires petites choses « sonnant bien ». Pensées comme des motifs minimaux à partir desquels allait se structurer un ensemble, elles se devaient de lui offrir une assise solide. Comme on ne prend pas n’importe quelle pierre pour édifier un immeuble mais des moellons qu’on a taillé dans un même matériau, chaque neume est ciselé avec précision dans le langage. Autour d’un canevas général chacun est façonné par un assemblage particulier d’assonances, de rythmes, de sèmes qui « fabrique » sa singularité tout en collaborant à l’ensemble. À l’image de l’alexandrin dans le sonnet, de la phrase dans la langage poetry, ou de l’écart entre les deux termes d’une comparaison dans la poésie de Reverdy, le neume de Henri Lefebvre est bien une forme structurante. Et c’est d’elle dont participe, à l’image des diverses silhouettes qui confectionnent peu à peu le portrait d’une femme sous nos yeux, l’éclat de l’ensemble poétique. Henri Lefebvre nous rappelle ici que, toujours, la beauté résulte de la structure.

Henri Lefebvre, Neumes dans (l’extraordinaire) revue L’Ours Blanc éditée par Héros-Limite.

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Poésie/La pierre, le givre/Ryszard Krynicki

Rarement le mot « poésie » et ses dérivés auront été autant à la mode. Une vocifération prétendument émancipatrice, un discours suintant l’emphase et le nationalisme, l’extatique récitation de lieux communs face caméra : la moindre revendication, la moindre supplique à vocation idéologique, sous prétexte qu’elle est médiée par le langage, est maintenant vendue comme ressortant du poétique. Rarement telle surenchère sémantique aura été si peu en rapport avec l’objet qu’il prétend nommer. La « poésie » est partout, la poésie nulle part. En « armant » leurs « luttes » des pâles ersatz d’une poésie réduite à ses clichés et aux seuls principes de la communication actuellement en vogue – format court, visuel, sonore, ludique, punchline – ces « combattants » du poétique parviennent à ridiculiser leurs combats (ça on s’en tamponne gentiment) et à donner de la poésie, pour ceux qui n’en connaissent rien, l’image d’un outil niais et inféodable à peu de frais à quelque « cause » que ce soit (ça c’est chez nous plus sensible). Tout entier dévolu à « étreindre par le langage » l’opprimé, le racisé, le féminin, le lombric ou le coquelicot, le poète guérillero en oublie que la poésie est avant tout chose esthétique (et non pas « belle », ni « jolie », ni « subjective »). Las de cette dilution de l’αίσθησιs (le grec, c’est toujours classe) dans tout ce à quoi on cherche bêtement à la forcer, nous avons décidé de consacrer majoritairement ce blog, ces prochaines semaines, à l’expression sans apprêt de textes poétiques qui comptent. Fi des étendards. Place à la poésie.

La pierre de Nowy Świat

C’est au moment seulement où je la retournai sur l’autre face qu’il s’avéra que ce lourd rond de grès qui ressemblait à la partie supérieure d’un moulin à main, une meule ou un couvercle de puits, avait été arraché à une vieille matzeva. De l’inscription mutilée on pouvait seulement deviner le prénom de la défunte : [Br]ejnche (Bräunche?), qu’elle était veuve et la date de sa mort : dans la nuit du quatrième huitième jour du mois d’elul de l’an 595 (ou bien 598?) d’après le petit comput – c’est-à-dire ou bien le 2 septembre 1835, ou bien le 29 août 1838, si je compte bien. La date exacte ne sera jamais déchiffrable car à l’endroit de la lettre déterminante, se trouvant au centre du rond, un carré a été découpé. Je trouvai cette pierre dans la cour envahie d’orties et de broussailles, peu après avoir acheté une maison délabrée dans le hameau de Nowy Świat, plus pour le nom prometteur que pour le lieu. Après la guerre habitèrent ici des personnes déplacées des territoires d’outre-Bug, comme moi, autrefois des Allemands, qui avaient laissé un lambeau décomposé d’un journal de 1936 dans le grenier et de nombreux flacons de médicaments brisés. Je ne demande pas quand et comment elle s’est trouvée ici, ni qui s’est livré à la barbarie. Je veux seulement la protéger d’une destruction plus avancée, je lui cherche un abri plus durable que mes lettres fragiles. Je ne sais que faire. Dans quel mur l’emmurer puisque du cimetière juif le plus proche des environs (dans une localité qui s’est un jour appelée Brodziec, plus tard Brätz, et à présent autrement), dont elle provient certainement, il ne reste aucune trace, et que personne ne peut même me dire où elle se trouvait. Je ne sais pas ce que j’ai le droit de faire et ce que je n’ai pas le droit. Je ne sais même pas si j’ai le droit d’être le gardien temporaire de la pierre tombale. Je ne sais pas à qui demander conseil et je ne sais pas si j’aurai le temps.

Ryszard Krynicki, La pierre, le givre, Grèges, trad. Isabelle Macor.

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« Comment retarder l’apparition des fourmis » de José Carlos Becerra

la diminution du Paradis

produit une augmentation compensatoire

dans l’anthropophagie rituelle

Ultime recueil du poète mexicain disparu tragiquement en 1970 à l’âge de trente-quatre ans, Comment retarder l’apparition des fourmis reprend frontalement le thème ancestral de la finitude humaine. Les fourmis, ce sont celles qui, en colonne, l’une après l’autre, et comme issues du néant, viendront goûter ce qu’il restera de nos corps une fois que la vie les aura quittés. Et la question du Comment?, c’est celle, lancinante et illusoire, que posent toutes ces constructions qu’envers et contre tout nous nous échinons à bâtir contre l’inéluctable.

[le scribe]

les jours à venir,

quand on n’entendra plus la couleur blanche

parler entre ses dents sur tes pages,

quand le moindre centimètre de ton âme

ne manquera plus de mots, et que tes limites

détiendront les ponts que tu as toujours prévus,

et que les choses recevront la lumière appuyée sur cette chair

où la mémoire fourmille

en inventant tout,

quand tout sera déjà dans l’ordre

et le nombre convenu de fourmis,

quels mots

se transformeront en mouches qui volent

sur tes yeux démentis par leur fixité?

et quelle population de faits

t’abandonnera à ses adversaires?

Les poèmes, dans ce recueil-phare du vingtième siècle, se succèdent l’un l’autre, souvent achevés par une virgule, à l’image des fourmis dont ils prétendent ironiquement – si pas la conjurer – retarder l’apparition. À l’identique des diverses « activités », « procédures », « occupations » que nous inventons pour entraver l’inexorable pourrissement, la poésie est elle-même fatalement organisée comme ce qu’elle se targue de vouloir/pouvoir éclairer. L’ironie est bien là, que la réponse à la question, bien plus que classiquement impossible, reprenne l’universel arrangement de ce contre quoi elle fait ne fait que mine de lutter. Comme si la vie elle-même, et l’esthétique qui s’y accole, ne pouvait être autre chose qu’une propitiatoire copie de ce qui, patiemment, en dévorera les restes.

le bruit que fait le corps en expectorant sa mort,

parle de tout avec tous,

José Carlos Becerra, sans jamais sombrer dans l’hermétisme, sait ménager le mystère dont participe sa poésie. Un peu comme la fourmi paraît surgir de nulle part – ou le ver et la mouche qui anciennement naissaient spontanément du corps même – l’apparition du poème est, en son sens premier, une diablerie. On perçoit la fine ironie, la tendresse, l’empathie désabusée. On sait que là-dedans le mélange de l’image triviale et de l’idée abstraite – et le mélange de leurs registres sémantiques – ont quelque chose à voir. On observe que, certainement, les jeux sur la causalité – il parvient à suggérer une conséquence en disant la suspension de sa cause – ne sont pas sans effet. Mais on ne sait jamais déterminer avec précision d’où ça vient, ni comment ça fonctionne. C’est là et ça marche. Et si ça marche, c’est aussi parce que quelque chose de son principe de fonctionnement reste profondément énigmatique. C’est sans doute cela qu’on appelle de la magie…

ce que nous appelons devenir est un animal dont nous suivons

pas à pas la trace,

José Carlos Becerra, Comment retarder l’apparition des fourmis, La Barque, Bruno Grégoire & Jean-François Hatchondo

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Poésie/…Un autre mois…/Éric Suchère

Rarement le mot « poésie » et ses dérivés auront été autant à la mode. Une vocifération prétendument émancipatrice, un discours suintant l’emphase et le nationalisme, l’extatique récitation de lieux communs face caméra : la moindre revendication, la moindre supplique à vocation idéologique, sous prétexte qu’elle est médiée par le langage, est maintenant vendue comme ressortant du poétique. Rarement telle surenchère sémantique aura été si peu en rapport avec l’objet qu’il prétend nommer. La « poésie » est partout, la poésie nulle part. En « armant » leurs « luttes » des pâles ersatz d’une poésie réduite à ses clichés et aux seuls principes de la communication actuellement en vogue – format court, visuel, sonore, ludique, punchline – ces « combattants » du poétique parviennent à ridiculiser leurs combats (ça on s’en tamponne gentiment) et à donner de la poésie, pour ceux qui n’en connaissent rien, l’image d’un outil niais et inféodable à peu de frais à quelque « cause » que ce soit (ça c’est chez nous plus sensible). Tout entier dévolu à « étreindre par le langage » l’opprimé, le racisé, le féminin, le lombric ou le coquelicot, le poète guérillero en oublie que la poésie est avant tout chose esthétique (et non pas « belle », ni « jolie », ni « subjective »). Las de cette dilution de l’αίσθησιs (le grec, c’est toujours classe) dans tout ce à quoi on cherche bêtement à la forcer, nous avons décidé de consacrer majoritairement ce blog, ces prochaines semaines, à l’expression sans apprêt de textes poétiques qui comptent. Fi des étendards. Place à la poésie.

1.

Je trace une frontière. J’équilibre des choses que je pensais ne pas pouvoir équilibrer alors que je devais juste les laisser être. Je ne veux pas perdre de vue l’histoire, le récit qui se poursuit, une culpabilité, une négligence, une défection… Je dis les mots suivants : pont, suicide, jour, sac, tiroir, prière. C’est un mensonge résolu. C’est un souvenir bon marché.

2.

Seulement le lichen sur les hêtres. Seulement la folie, les poumons, le cœur, la mer, les troubles dans les quartiers lointains, l’excès d’histoires à raconter, un signe et une petite fille qui me montre ce qui est à moi.

3.

Le visage sous la lumière jaune. Ce qui était creux auparavant. L’aspiration muette. Le soleil qui se lève. De nouvelles acquisitions. Des choses enfantines. Des actes aléatoires d’une violence insensée. Les nombres, emplacements, appareils, blessures. Des actes aléatoires d’une violence insensée. Une chose endémique, la peur du désordre, les limites, les artifices. Des actes aléatoires d’une violence insensée.

4.

Je suis ici alors. Je suis ici. Les rideaux sont tirés. J’entends le bourdonnement des machines, les voix diffusées à la radio. Cela se répète. C’est un bleu ou un gris sans importance, des surfaces recouvertes de plastique, un espace pour y placer des choses, un mur. Pas un simulacre, une ombre. C’est un livre sur le parquet. Ceci et pas autre chose. Une boîte pleine de cartes postales sans destinataires. Cela et pas autre chose.

5.

Depuis les escaliers ou la banquette arrière, je vois la neige sur le matelas, la glace sur le pare-brise, les essuie-glaces usés, les traces de pneus. Rien n’a besoin d’être expliqué. Il n’y a plus que de l’indifférence. Ses bottes écrasent l’herbe. Le poids de son corps marque le sol gorgé de pluie. Le ciel est bleu sombre. Je ne vois pas d’autre issue. Des serviettes mouillées sont posées au sol.

Éric Suchère, Un autre mois.

(Éric Suchère est né le 25 octobre 1967. Depuis le mois d’octobre 1997, il envoie, chaque mois, un multiple sous la forme d’une carte postale à un nombre fixe de correspondants. Ce projet, commencé le jour de ses trente ans, devrait s’achever en 2028 après ses soixante ans. Il sera, alors, constitué de 365 textes. On peut suivre le projet ici)

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Philosophie/Aphorismes pour introduire à la philosophie de la nature/F.W.J. Schelling.

Nous étonne depuis longtemps l’ombre à peu près complète dans laquelle sont laissées, dans le champ francophone et ce jusqu’aux sphères académiques, des pensées considérées partout ailleurs comme absolument déterminantes. Tout entier occupé à rabattre sur elles-mêmes ses certitudes tranquilles à coups de citations nietzschéennes ou deleuziennes, le lecteur francophone prétendument averti méconnait souvent avec paresse et componction des pans gigantesques de ce qui se fabrique au-delà de ses très étroites frontières épistémiques. Faisant la moue à la seule mention d’ « analytique », de « logique », d’ « herméneutique » ou de « cognitif » et hanté par d’absurdes préjugés, il fabrique en vase clos des résistances sans plus très bien savoir à quoi il se dit résister. Ainsi enfermé dans une rengaine qui n’a de pensée que le nom, il manque d’apercevoir vraiment des textes majeurs quand il s’en dégage dans ses environs immédiats (Quentin Meillassoux) et consacre à leurs places des impostures manifestes (Bruno Latour). En donnant à lire quelques extraits d’œuvres unanimement considérées comme majeures, nous espérons inciter un peu plus le lecteur francophone à sortir de son fort douillet carcan. La pensée, après tout, n’est pas le confort…

  1. Il n’est pas de plus haute révélation, tant dans la science que dans la religion ou dans l’art, que celle de la divinité du tout : bien plutôt science et religion ne partent que de cette révélation, et n’ont de sens que par elle.
  2. Où que se soit produite, même passagèrement, cette révélation, elle eut pour fruits l’enthousiasme, le rejet des formes finies, la cessation de tout conflit, l’être-uni et un merveilleux accord (souvent interrompu par de longues périodes) joint à la plus grande singularité des esprits, l’alliance universelle des arts et des sciences.
  3. Là ou la lumière de cette révélation disparut, et où les hommes ne voulurent point connaître les choses à partir du tout, mais les unes à partir des autres, non dans l’unité, mais dans la séparation, et voulurent aussi se comprendre eux-mêmes dans la singularisation et la particularisation, là on voit la science désertée sur de vastes étendues, et, au prix d’un grand effort, la connaissance n’accomplir que des progrès médiocres et compter un grain de sable après l’autre pour édifier l’univers; on voit en même temps disparaître la beauté de la vie, une guerre sauvage s’allumer entre les opinions concernant les choses premières et les plus importantes, et tout se briser dans la particularité.

F.W.J. Schelling, Œuvres métaphysiques (1805-1821), Gallimard, trad. Jean-François Courtine & Emmanuel Martineau.

(À l’heure ou tant d’attaques sont portées, ouvertement ou implicitement, contre la raison, la (re)lecture d’un auteur comme Schelling s’avère riche d’enseignements. Il offre la preuve qu’il est possible d’échapper à la toute-puissance d’un cartésianisme dogmatique sans jamais renoncer, bien au contraire, aux extraordinaires bénéfices de la raison.)

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« Au bout du monde (759). Œuvre poétique III » de Du Fu.

Le peu d’intérêt avec lequel l’Occident a longtemps considéré la poésie chinoise n’a d’égal que l’importance que celle-ci revêt pour la civilisation chinoise elle-même. Rarement en effet la pratique poétique aura été autant consubstantielle à ce qui forme l’architecture profonde d’une culture. Dès le Shi Jing, le livre classique des poèmes, censément établi par Confucius au cinquième siècle avant notre ère, la poésie est la pierre d’angle de l’édifice cultuel, rituel, intellectuel et politique chinois. Non pas qu’elle en soit « seulement » le mode d’expression privilégié, mais bien plus elle est, et au plein sens du terme, inhérente à ce qui s’énonce et se codifie par elle. La parution du troisième tome de la traduction française de l’Œuvre poétique du plus important poète chinois, Du Fu, le « Saint de la poésie », est donc un véritable évènement.

En regardant la montagne sacrée

Que pourrais-je dire pour ma part du Taishan?

Qi et Lu verdoyant à l’infini!

La Création y a fondu l’âme et la beauté :

quand le crépuscule s’abat sur l’ubac, c’est l’aube qui perce sur l’adret.

Les nuages emplissent mon cœur oppressé,

mes yeux écarquillés suivent l’oiseau qui revient au nid.

Ne pourrais-je pas à mon tour franchir l’ultime sommet,

et embrasser d’un seul regard la petitesse du monde?

Né en 712 à Chang’an, la capitale de la dynastie Tang – au cœur de la Chine actuelle – d’une mère qu’il ne connut qu’à peine et d’un père modeste fonctionnaire de l’empire, Du Fu connut les affres de la fin de l’âge d’or des Tang. Naviguant d’un poste précaire à un autre, peu après la révolte de An Lushan, il sera définitivement écarté de tout accès à une carrière officielle importante. Il connut l’insécurité, l’exil, la famine, la peur filiale, la pauvreté propres à toute époque de troubles. Il s’éteint dans la misère en 770.

La poésie de Du Fu porte indéniablement, redoublées des siennes propres, les traces des misères de son temps. À l’image – occidentale – de celles d’un Saint-Augustin ou d’un Boccace, l’origine de son œuvre, comme sa tonalité propre, ne peut être expliquée indépendamment des cataclysmes sociaux/politiques/culturels qui la virent naître. Mais si la poésie chinoise et la culture et l’histoire chinoises en général, et celles de Du Fu en particulier, sont bien insécablement liées, cela ne veut nullement dire que sa poésie serait impénétrable à qui ne maitriserait pas parfaitement la langue ou les références culturelles qui ont présidé à sa production. Il n’est nullement besoin de « l’expliquer » pour la « saisir ». Sans verser non plus dans la niaiserie de « l’universalité du ressenti », le génie poétique de Du Fu est pleinement intelligible indépendamment du contexte de son éclosion.

Nouvelle dédicace pour le pavillon oriental de M. Zheng

Un ravissant pavillon épouse une pente verdâtre,

le soleil d’automne a parfois des reflets éblouissants.

Des éboulements entravent les arbres de la montagne,

le lace ondoie légèrement en tirant les roseaux.

Des poissons pourpres bondissent contre la rive,

des faucons argentés rentrent couvrir leur nid.

Le soir tombant, je reprends mon chemin,

des nuages épars survolant mon cheval à bride abattue.

D’un poème l’autre, par-delà les références, on perçoit la prodigieuse inventivité du poète, la subtilité d’un glissement de registre, l’abouchement inattendu de l’universel et de l’intime, du quotidien et de l’historique, la délicate allusion au politique, l’adroite célébration d’un simple objet, la discrétion d’une métaphore. Et à chaque fois, on est conquis par l’extraordinaire tour de force formel sur lequel repose l’effet et dont la logique, interne au poème, permet d’en gouter la saveur indépendamment de ses atours culturels propres. Ainsi est-il possible de percevoir comme originale dans toute langue l’une des œuvres majeures de l’humanité…

Du Fu, Au bout du monde (759), Œuvre poétique III, Les Belles Lettres, trad. Nicolas Chapuis.

Les deux poèmes cités se trouvent dans le premier volume des Œuvres poétiques (Poèmes de jeunesse), paru chez le même éditeur. Le premier est l’un des plus célèbres de l’auteur et fut appris par des générations entières de jeunes chinois au cours des siècles.

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