« L’enquête » de Juan José Saer

je veux que vous sachiez dès maintenant que ce récit est véridique

Dans le 11ème arrondissement parisien, un mystérieux assassin agresse, viole et dépèce des vieilles dames depuis neuf mois. Pour tenter de mettre fin à ces terribles agissements, un commissariat spécial est mis sur pied, avec à sa tête le commissaire Morvan. Peu à peu, alors que le meurtrier reste tout aussi insaisissable, le cercle des ses méfaits se rapproche du commissariat. Tout cela nous est conté lors d’une conversation exotique en Argentine entre Pigeon Garay et ses amis. Entre l’histoire racontée par Pigeon, la difficulté qu’ils ont, lui et ses amis, à attribuer ou non un manuscrit à un ami auteur décédé, la redécouverte d’un univers abandonné par Pigeon il y a plus de vingt ans, le lecteur est balancé d’un espace fictionnel à un autre.

Évidemment L’enquête trouve son origine dans les préoccupations postmodernes du questionnement de la fiction. En ce sens, ni les questions soulevées, ni même sans doute les techniques par lesquelles ces dernières sont mises en oeuvre par l’auteur ne sont à proprement parler originales : floutage des repères de reconnaissance, feuilletage des plans fictionnels, prise à parti du lecteur, enchâssement des ressorts du drame dans ceux de la mécanique narrative, etc. Mais si le labyrinthe conçu par le romancier argentin ne tranche pas par l’originalité de ses méthodes, il marque en revanche par l’extrême précision avec laquelle il les utilise. Et c’est de cette précision même (celle du récit, comme celle de chacun de ses « personnages ») et de ce qu’elle laisse par devers elle (au plus vous êtes précis, au plus ressort cette impossibilité à épouser la totalité du réel) que naissent le plaisir et le vertige de la lecture. Du tout grand Saer…

Depuis le commencement, j’ai eu la prudence, pour ne pas dire la courtoisie, d’énoncer des statistiques afin de vous prouver la véracité de mon récit, mais j’avoue que, de mon point de vue, ce procédé est superflu parce que, du simple fait d’exister, tout récit est véridique, et que si on désire en retirer quelque signification il suffit d’admettre que, pour atteindre la forme qui lui est propre, il lui faut parfois se plier, grâce à ses propriétés élastiques, à certaines compressions, quelques déplacement et pas mal de retouches sur les images.

Juan José Saer, L’enquête, 2019, Le Tripode, trad. Philippe Bataillon.

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« Poésies » de Hans Faverey

La connaissance que l’on peut avoir en langue française de ce qui compte dans le champ mondial de la poésie contemporaine (disons de l’après 1950) est d’une timidité qui ne cesse de nous étonner. Jusque dans les milieux dits « spécialisés », on se limitera fréquemment à quelques références du cru français ou anglo-saxon (souvent les mêmes d’ailleurs), agrémentées à la marge de rares allusions slaves, asiatiques ou autres, plus censées apporter une nécessaire couleur « exotique », gage d’ouverture d’esprit de celui qui la sait, que de conférer au texte en question une véritable importance intrinsèque. Le constat est d’autant plus troublant que d’autres espaces poétiques contemporains se traduisent l’un l’autre à tour de bras depuis longtemps. Du norvégien au néerlandais, du néerlandais au macédonien, du polonais à l’allemand, nombre de livres majeurs de la poésie contemporaine sont traduits depuis parfois de nombreuses années, à l’exclusion du français. Comme si l’amateur de poésie francophone ne pouvait reconnaitre à des langues moins « hégémoniques » (alors que le français ne l’est lui-même plus depuis belle lurette) le privilège de construire un rapport à elle-même qui fasse sens, et qui puisse dès lors légitimer les efforts et les frais nécessaires à une traduction ambitieuse. Comme si ne valait plus que ce que l’on connait déjà.

Si quelqu’un était obscur,

alors un tel dieu de lumière est obscur.

Quelqu’un dit : le grain
est beau, il sera a-
néanti. Avant que tu penses

voir quelqu’un, c’est déjà un autre.

Chaque poème d’Hans Faverey instaure un mystère. Mais un mystère dont, peu à peu, il donne des clés, et dont le dernier poème de chaque cycle peut être vu comme une sorte de résolution possible. Aux antipodes de l’hermétisme auquel elle fut d’abord cantonnée, la poésie de Hans Faverey s’affirmera comme une poésie généreuse, souvent drôle, au lecteur qui la lira lentement, en se ménageant des pauses, des silences, comme l’y invite sa disposition parcimonieuse sur la page. La poésie de Faverey réussit cette gageure de réunir l’étrangeté et le familier.

Je jette une pierre :
aucun oiseau ne s’envole.
Tu fais claquer ta langue :
aucun cheval n’arrive en trottant.


Je me tais, tu te tais.
Mais nous n’avons
rien des couteaux qui se taisent.


La perte d’une seule question
fait de nous des sans-abris.


Si tu te mets a parler
je devrai te coudre la bouche
avec les fils du souffle auquel je suis pendu.

Lecteur curieux et attentif de la poésie de son temps (il connaissait remarquablement bien les poésies française, américaine ou asiatiques), Hans Faverey a composé (littéralement composé) une œuvre débarrassée du poids de la métaphore, aussi exigeante qu’originale. À l’écart des écoles esthétiques il a lentement construit un monument à la littérature. Alors qu’elle était depuis longtemps admirée, traduite et étudiée en de nombreuses langues, il manquait à cette œuvre essentielle une traduction française ambitieuse. Avec ces Œuvres complètes, c’est bien l’une des œuvres majeures de la poésie du vingtième siècle que nous vous proposons de découvrir…

Hans Faverey, Poésies, 2019, Vies Parallèles, trad. Kim Andringa, Erik Lindner, Éric Suchère.

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Combien ça coûte?

« C’est cher! ». Souvent, un libraire (ou un éditeur) se retrouve confronté à cette exclamation lors du passage en caisse d’un lecteur. Sans méconnaître la subjectivité à l’œuvre dans ce constat (une chose peut paraître chère à l’un alors qu’elle paraît bon marché à un autre) ni les critères très strictement matériels qui s’imposent à chacun (une même chose peut être chère à une bourse et légère à une autre), il est indéniable que la part objective de l’interjection est en règle générale ignorée par celui qui la profère. Celui qui dit « C’est cher! » ne sait en général que ce que cela lui coûte à lui et non ce que cela a couté à celui qui le lui vend. Si le constat est vrai de manière générale (au plus les actes que nous posons se limitent à ceux de la consommation, au plus on cherche à s’exonérer des raisons qui fondent ces actes, et donc à les connaître), il l’est plus encore pour un domaine culturel qui a toujours préféré mettre à distance la chose financière. Comme s’il répugnait à qui en « profitait » (le lecteur) ou en « vivait » (le libraire, l’éditeur, l’auteur, le traducteur, le distributeur, le diffuseur, l’imprimeur, le représentant, etc. ignorant souvent superbement les coûts afférant aux autres parties impliquées) de se rappeler que la chose d’esprit dont il s’occupe pouvait être entachée de préoccupations si bassement matérielles. Et pourtant! Et pourtant un livre a bien un coût objectivable!

Croyant sincèrement qu’il n’y a aucun avantage à rester dans le confort faussement douillet de la méconnaissance, nous avons désiré profiter de la sortie ces jours-ci d’un livre qui nous est cher pour répondre à cette question : « Un livre, ça coûte combien? ». Sans aucunement prétendre à l’exhaustivité ni à l’exemplarité de ce qui suit, nous pensons qu’il peut être utile à tout acteur du monde du livre (dont le lecteur est sans doute le plus important) de connaitre les tenants et aboutissants sonnants et trébuchants d’un livre. Voici donc combien Poésies d’Hans Faverey a coûté, la répartition des dépenses et celle des rentrées :

Coût total : 26.340 € HTVA réparti comme suit :

Traduction : 14.885 €. 45.00 €/poème soit le tarif officiel recommandé par le Fond des lettres néerlandais.

À-valoir sur les droits d’auteur : 750 €.

Graphisme : 3.000 €.

Impression : 7.205 €. Impression en Belgique (671 pages, dos rond, cousu, cartonné papier Fedrigoni, tranche-fil, etc. la classe quoi, en ce compris la livraison en deux endroits, France et Belgique).

Frais divers : 400 € (envois postaux, frais de transport, petites fournitures diverses, etc.)

Le livre a été imprimé à 750 exemplaires, dont 40 doivent être légalement cédés aux traducteurs, ayants-droits ou éditeurs. Nous avons reçu une aide (très généreuse) du Fonds des lettres néerlandais d’un montant de 12.500 €. Cette aide n’est perçue qu’après impression du livre, ce qui veut donc dire que tous les montants repris ci-dessus (en ce compris bien entendu les montants dus aux traducteurs) ont été financés pas l’éditeur. Ce qui donne un coût de revient à l’exemplaire de (26.340 – 12.500)/710 =19.22 €.

Il va de soi que l’éditeur ne perçoit pas 100 % du prix du livre à la vente. Dans le cadre de ce livre précis, la répartition se fait comme suit : 10 % pour le diffuseur, 10 % pour le distributeur, 37,5 % pour le libraire, 8 % pour l’éditeur original et les ayants-droits, 1 % pour les traducteurs. Reste donc à l’éditeur un pourcentage théorique sur le prix de vente de 33,50 %. Celui-ci doit être, en pratique, ramené à la réalité des faits. Premièrement, les pourcentages sur le prix de ventes versés aux traducteurs n’étant dus à ceux-ci qu’après amortissement des à-valoir leur ayant été payés, il est très rare, dans le cas de la poésie traduite que ce cas de figure se rencontre (il faudrait vendre 49.617 exemplaires de ce livre : cette chronique se transforme en rêve humide…). A contrario, il n’est pas impossible que des sommes doivent être payées aux ayants-droits en sus de l’à-valoir préalablement versé. Dans le cas qui nous occupe, après la 313 ème vente, 2,40 € serait dus à ces derniers. Ensuite, des ventes réalisées doivent être déduits les frais relatifs aux livres abîmés et donc définitivement invendables. D’expérience, ces frais peuvent être évalués à minimum 5 % du total. Bref, de manière très concrète, dans le cas qui nous occupe, l’éditeur percevra 29,5 % du prix de vente de chaque livre jusqu’au 312 ème et 21,5 % à partir du 313 ème…

Bref (encore), pour couvrir ses frais (et uniquement les couvrir, sans parler de gagner de l’argent ou de rémunérer son propre travail), notre éditeur aurait du vendre son livre à un prix de 65,15 €! Mais comme, à ce prix-là, il n’en aurait vendu aucun, il a décidé de les vendre à 30 €. Ce qui, il en met sa main à couper, ne lui épargnera certainement pas l’un ou l’autre « C’est cher! »… C’est ballot.

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« La Bible » de Peter Nadas.

Alors que s’éveillent en lui les premières passions et les questions morales qu’elles soulèvent, un jeune garçon voit arriver dans la maison familiale une jeune bonne engagée par ses parents. Entre pulsions de tendresse et de violence, les rapports qu’il entretient avec ceux et celles qui l’entourent vont alors prendre un tournant inattendu, de ceux-ci comme de lui-même. Et dans une Hongrie communiste qui renâcle à se souvenir de son enracinement catholique, la découverte d’une vieille bible familiale mise au rebus va devenir un révélateur.

Il faisait frisquet dans ma chambre. Depuis longtemps réveillé, j’observais, à l’extérieur, le monde clos du jardin. Sans nulle envie de sortir de mon lit bien chaud. De temps à autre, je replongeais dans un demi-sommeil, d’où me tirait quelque bruit, mais que je retombe dans les douces profondeurs du sommeil ou que j’écoute tempêter le vent, je sentais sourdre du fond de ma conscience une peur de plus en plus nette. J’avais peur de la pluie, peur de Szidike, peur car je ne savais pas embrasser ou parce que j’avais oublié au jardin un livre de mon père, or ces petites peurs n’affleuraient pas une à une en moi dans leur nature concrète, mais aussi grisouilles, diffuses et indistinctes que le voile de brume au-dessus de l’herbe.

Premier roman de Peter Nadas paru en 1967, La Bible s’affirme déjà comme un condensé des thèmes que le génial auteur hongrois n’aura de cesse d’explorer encore et encore dans les opus suivants : l’ambivalence de notre rapport aux choses et aux autres, l’impossibilité à communiquer vraiment, la relativité morale, etc. Mais, surtout, il s’affirme déjà, dès cette entame, comme l’un des esthètes les plus subtils de la littérature. Déjà dans La Bible, toute la complexité de son sujet fait corps avec son récit. Comme l’enfant est désemparé face aux pulsions contradictoires qui l’animent et ne peut reconnaître clairement à quels impératifs moraux il convient de les subordonner – ni même s’il convient ou non de les subordonner à quoi que ce soit -, le lecteur se retrouve confronté frontalement à la complexité inhérente au sujet. Chez Nadas, c’est le récit qui fait tout. Nous sommes seuls, sans narrateur, sans surplomb épistémique, comme l’enfant est lui aussi seul face à la violence dévastatrice et contradictoire de ses aspirations. Peter Nadas parvient à dire ce qui est inconscient, ce que nous enfouissons au plus profond de nous, précisément parce qu’il se refuse à le dire, mais se « contente » de nous le conter…

Peter Nadas, La Bible, 2019, Phébus, trad. Marc Martin.

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« Les droits de l’homme rendent-ils idiots? » de Justine Lacroix & Jean-Yves Pranchère.

Lors du discours prononcé en direct d’Eric Zemmour devant les caméras d’une chaîne de télévision française et qui fit grand bruit, on glosa beaucoup sur la virulente islamophobie et les raccourcis du polémiste ainsi que sur la publicité douteuse que lui offrit cette retransmission. On entendit en revanche très peu parler des bases formelles et conceptuelles qui l’innervaient. Et à aucun moment de l’une d’entre elles, pourtant répétée à plusieurs reprises : sa charge contre les droits de l’homme.

Justine Lacroix et Jean-Yves Pranchère, dans ce livre de moins de cent pages, reviennent précisément sur cette attaque récurrente dont les droits de l’homme sont depuis des années les victimes. Accusés d’affaiblir celui qui lutterait contre un ennemi civilisationnel, d’individualiser chacun jusqu’à rendre impossible tout lien social, d’être le refuge d’une bien-pensance bêlante devenue dogmatiquement incapable de sortir de son cadre universaliste, les droits de l’homme en prennent depuis longtemps, et tous azimuts, pour leur grade. Accusés donc de rendre « faibles » ou « crétins », ils doivent alors, au choix, être amendés, suspendus, supprimés, relativisés, réservés. Et s’ils ne font pas toujours nécessairement l’objet d’une critique aussi frontale et ouvertement « rénovatrice », il devient commun, dans des cercles de plus en plus étendus, de ne plus penser les droits de l’homme comme un inaliénable.

En proposant une généalogie des récentes tentatives, plus ou moins adroites, plus ou moins pernicieuses, d’atteindre aux droits de l’homme, et en les désamorçant (non, les droits de l’homme ne peuvent être assimilés à un dogme, ou une religion; non, les droits de l’homme ne peuvent être considérés comme une cause au néolibéralisme; non, les droits de l’homme ne sont pas une variable du politique ou de la démocratie, ils en sont l’assise ; etc.), les auteurs ne se contentent pas de dresser un tableau synoptique des dangers auxquels ces droits doivent faire face. À l’heure où ils subissent des attaques sans précédent, et dans une indifférence qui ne fait que croître, ils en rappellent l’urgence. À l’heure où des régimes politiques gouvernent ou sont élus sur des promesses ouvertement « accommodantes » envers ces droits et où certains intellectuels se montrent encore complaisants ou « relativistes » face à certaines critiques émises à leur encontre (on pense à celles d’un Gauchet ou d’un Deleuze, par exemple), ils nous rappellent que les droits de l’homme ne sont que parce qu’ils sont inaliénables. Et que c’est sur cette base solide et elle seule que pourra se bâtir un avenir politique fort et serein. À lire toute affaire cessante!

Justine Lacroix & Jean-Yves Pranchère, Les droits de l’homme rendent-ils idiots?, 2019, Le Seuil.

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Poévie et gnagnagna…

Dernièrement un astrophysicien chevelu s’est fendu d’une chronique dénommée « Résistances poétiques » dans un autrefois glorieux journal français. À celle-ci un analyste politique bien moins chevelu répondit par une très justement nommée « Lettre au chevelu » dans le même journal. Vous trouverez ici la niaiserie 1 et là la niaiserie 2.

Alors, en tant que lecteur, éditeur et vendeur (7.5 % du chiffre d’affaire d’une librairie tout de même) de poésie, nous pourrions paraître fort ingrats en critiquant ce joyeux ping-pong d’esthétique poétique. Après tout, toute velléité d’inscrire la poésie dans un champ médiatique un tantinet avare de qualités esthétiques ces derniers temps devrait être vantée et leurs porte-paroles, chevelus ou non, portés en triomphe et ceints de lauriers. Pour une fois qu’on en parle, de poésie. Et non seulement qu’on en parle, mais, en plus, en en signalant la puissance, l’actualité, l’urgence même. En déclarant l’aimer, la servir. En réclamant pour elle une place qui ne soit plus subsidiaire mais parfaitement opérante, vitale. Sauf que voilà, n’en déplaise à ceux qui se sont empressés de s’extasier devant leurs gnagnagna, ces auteurs n’en touchent pas un mot de la poésie. Ils causent politique, écologie, beauté, activisme et tutti quanti, mais de poésie point. Ce qu’ils affublent du mot de poésie ne sont ni plus ni moins que leurs propres désirs.

Non, « poétique » n’est pas un terme vague, une sorte de succédané à « beau » qui peut être accommodé par n’importe qui, fût-il Astro Boy, à la sauce de son choix. Non, [la poésie] ne jubile pas face à l’incroyable. Non, [la poésie] ne tente [pas] d’exister, de s’extraire, de se désarrimer. Non la poétique n’est pas une fenêtre pour saisir le réel. Non la poésie n’est pas un acte politique. La poésie est un acte sur le langage. Point. Non pas, évidemment, que cet acte soit hors contexte, foncièrement a-politique ou a-écologique. Mais il n’est ni politique, ni quoi que ce soit d’autre que poétique par destination. Vêtir ses propres désirs du vocable prestigieux de « poésie », ça fait peut-être joli, ça fait peut-être « engagé » ou cultivé, mais ça ne veut rien dire hormis le niveau de méconnaissance abyssal de la poésie de celui qui tente maladroitement d’en usurper la légitimité.

Sans parler même du discrédit dans lequel les auteurs, chevelus ou non, font sombrer leurs luttes mêmes à force de clichés et de mièvreries éculées. Habiter poétiquement le monde donne précisément envie de le fuir en Hummer tuné, résister face aux mitraillettes qui dégueulent donnent furieusement envie de les retourner, ces mitraillettes, contre celui qui ose écrire résister face aux mitraillettes qui dégueulent… Pour ces scribouilleurs de lieux communs, la poésie, quand bien même ils s’en défendent expressément, c’est le joli (le joli politique mais le joli tout de même), l’engagé en mots, la métaphore, l’oiseau qui fait piou-piou, le nuage qui passe dans le ciel, le « corps qui hurle sous la pression de l’étron » (pour les « vrais de vrais », la poésie doit être exactement l’inverse des clichés qu’ils s’étaient eux-mêmes formés à force de non-lectures).

Chevelu et Pas-chevelu sont en fait des aboutissements parmi les plus remarquables d’un désinvestissement général et de longue haleine du champ poétique francophone. Où l’on enseigne dès l’école primaire que Maurice Carême est un poète (quod non…). Où les auteurs catalogués « poésie contemporaine » se déplacent exclusivement en déambulateurs. Où l’on se refuse presque hermétiquement à considérer comme il se doit des langues et/ou des poètes traduits partout ailleurs depuis des lustres, tout en considérant sa propre littérature comme le seul et unique centre du monde. Où l’on octroie le « Goncourt de la poésie » (mwouarf) à des tissus de fadaises qui font passer le « cacaboudin » de n’importe quel gamin pour une rupture esthétique majeure. Où des pouvoirs publics investissent des montants confortables dans des éditeurs de « thérapie poétique » (qui font aussi dans l’arbrothérapie, le tirage de cartes et l’oncologie par imposition des mains). Et tout cela a contrario de ce que l’on peut vérifier dans bien d’autres contrées ou langues…

Finalement, oui, on récolte ce que l’on sème. C’est ballot…

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« Poèmes retrouvés » de Georges Oppen

Ses pieds s’enfonçaient insensiblement dans le sable. N’emplissant rien.

En 2015, un jeune chercheur américain, David B. Hobbs, découvrait 21 poèmes de Georges Oppen que celui-ci avait envoyé en 1930 à Louis Zukofsky et qui, depuis lors, avaient sommeillé à l’insu de tous. La découverte était d’autant plus intéressante que nous ne possédions pour ainsi dire rien qui précède la parution de son premier recueil Série discrète. À la joie de pouvoir encore lire un peu plus de la poésie d’Oppen s’y ajoutait alors celle de peut-être pouvoir mieux encore aborder l’une des œuvres poétiques majeures du siècle passé.

Exister ; être au milieu des choses.

Plutôt que de seulement donner à lire en français ces poèmes écrits avant 1930, les éditeurs et le traducteur ont décidé de faire suivre ceux-ci de poèmes non recueillis en volume, d’un choix de poèmes inédits, ainsi que des 26 fragments de texte retrouvés dans la chambre où Oppen fut hospitalisé à la fin de sa vie. L’ensemble, accompagné des Poésies complètes (qui ne l’étaient donc pas tout à fait) publiées en 2011 constitue donc l’oeuvre poétique complète de l’auteur objectiviste.

Nous sommes dignes de vivre

Uniquement parce que certaines choses ont été dites

Pas répétées

Dites

Alors certes, c’est la loi du genre, la chose est inégale. Si certains poèmes ou fragments peuvent être considérés comme faisant partie du meilleur de l’auteur, d’autres, si l’on fait fi de leur intérêt pour comprendre la genèse de l’oeuvre, peuvent paraître plus anecdotiques. Il n’empêche, du Oppen reste du Oppen. Et – la grandeur d’un poète se mesurant aussi à l’aune de ce qui paraît plus « accessoire », moins construit, dans son oeuvre – non seulement, la moindre parcelle d’Oppen vaut quelques tonnes de papiers imprimés sous d’autres noms, mais aussi ce contact peut-être plus direct que permet justement la mise à plat de tous ces fragments nous rend-t-il le poète encore plus proche, plus intime. Et ces derniers poèmes, ces derniers fragments punaisés sur les murs de sa chambre, arrachés à la maladie, résonnent avec une profondeur d’autant plus émouvante.

le poème est

une conviction aussi violente

que la lumière

Georges Oppen, Poèmes retrouvés, 2019, Corti, trad. Yves di Manno.

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« La traversée des sentiments » de William Reddy.

L’histoire, en tant que pratique, ne s’est intéressée que récemment aux sentiments. Partagé entre le risque de réductionnisme d’une approche psychologique et celui d’inamovibilité de l’approche anthropologique, l’historien est resté longtemps (et le reste encore, surtout dans le champ francophone) prudemment à l’écart de cette émotion, dont il ne savait par quel bout l’appréhender. Avec La traversée des sentiments, William Reddy fait non seulement figure de pionnier, mais il donne aussi un véritable cadre conceptuel à l’histoire des émotions.

Dans les deux première parties, l’auteur dresse un tableau synoptique des attitudes de la psychologie et de l’anthropologie à l’égard de l’émotion. Pour combler l’écart entre l’attitude de l’anthropologie et celle de la psychologie, sans privilégier l’un ou l’autre versant par trop dogmatique de chacune de ces pratiques, il développe ensuite un double concept de traduction et d’énoncés émotifs. Il ne conviendrait ainsi plus de juger de la pertinence d’un énoncé selon des critères in fine basés sur un axe signifiant/signifié mais bien en l’envisageant comme une traduction (la formulation d’un « je t’aime » n’est plus le plaquage langagier signifiant d’un état signifié, mais la traduction dans un système d’un « même » état dans un autre). De même l’axe vrai/faux ne serait-il plus opérant pour analyser l’énoncé d’émotion, mais bien plutôt celui d’efficace/inefficace (la formulation d’un « je t’aime » ne décrète aucune vérité en soi, mais elle décrit, crée une relation et, éventuellement, la modifie. L’énoncé émotif est avant tout performatif). Fort du cadre conceptuel préalablement défini, il passe alors à l’analyse d’un cas historique particulier : la période 1700-1850. Au cours de celle-ci il apparaît que le sentimentalisme, qui fut développé « en sous-mains » dans des cadres réduits pour tenter d’échapper au pouvoir d’ancien régime autoritaire et centralisateur, tout à la fois grandit avec ce dernier et fut l’une des raisons de sa chute. Le déluge de 1789 à 1794, fut aussi celui des sentiments. Et la réaction politique qui suivit fut aussi celle d’un retour à un mode d’expression des émotions moins démonstratif et, surtout, moins opérant. La révolution fut donc aussi, et ce jusque dans ses délires les plus sanguinaires, la trace d’une foi inébranlable en la capacité d’action du sentiment et la volonté de construire un espace de liberté émotionnelle pour tous.

En se refusant à donner dans les clichés polémiques d’une discipline ou de l’autre et en préservant envers et contre tout l’intérêt d’un critère d’analyse malgré les errements et les attaques tous azimuts qu’il suscite, Willam Reddy produit un livre déterminant. Non seulement, il ouvre un champ d’analyse neuf (l’émotion devient un domaine de recherche historiquement valide) mais il offre également à nombre de disciplines des outils rénovés (l’histoire, éclairée par celle des sentiments, n’est plus la même). Ainsi peuvent s’enchevêtrer, avec rigueur, l’anthropologie, l’histoire, la psychologie et la politique. Pour qui s’intéresse vraiment à l’articulation de ces domaines ou à l’un de ceux-ci, ce livre est absolument indispensable…

William Reddy, La traversée des sentiments, Un cadre pour l’histoire des émotions (1700-1850), 2019, Les Presses du réel, trad. Sophie Renaut.

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« Acedia » de Erik Lindner.

Depuis de nombreuses années maintenant Erik Lindner compose une poésie hantée par l’image. Ou plutôt par le rapport qui existe entre celle-ci et les mots qui en rendent comptent. Rapport dont il constate, en voyageur promoteur de la poésie hollandaise à travers le monde, combien il peut être sujet à d’infinies variations selon l’endroit du monde où l’on se trouve et la langue qui se charge de l’exprimer. Chez Erik Lindner, poète majeur de l’espace néerlandophone contemporain, si c’est bien l’œil qui perçoit, c’est le mot qui crée la cohérence.

Ne doute pas que la raison,

la raison, la raison, la raison.

Une mouche passe du bord

au milieu de la table

et retour, suit la tranche

sur quelques centimètres,

pénètre à nouveau dans le vide

du blanc-cassé, essaie à nouveau

ce que je ne sais pas et s’envole.

Dans Acedia, chaque poème est né d’une image. Tout y est clair, précis, limpide. Le poème, en mots toujours simples, décrit bien ce sur quoi un regard s’est posé. Lecture après lecture cependant quelque chose en émerge qui diffère de la seule image décrite. Comme si, à la circonscrire toujours mieux et plus profondément, les mots étaient parvenus à extirper de l’image originelle quelque chose qui en débordait. Comme s’il s’agissait toujours, en disant plus précisément, de dire autre chose. À laquelle l’idée de bonheur n’est sans doute pas étrangère.

nous sommes témoins sur le seuil

personne n’entre

et quand même toujours quelque chose est compris.

Comme l’explique Erik Lindner lui-même : « Dans l’un de ses tout derniers écrits, Sur le concept d’histoire, Benjamin emploie le terme acedia. Il l’emploie pour indiquer la paresse du cœur quand l’historiographe, désespérant de saisir une période antérieure, cherche à oublier tout ce qu’il « sait du cours ultérieur de l’histoire ». Il compare l’acédie au vacillement de la flamme d’une chandelle qui empêche qu’on ait devant les yeux l’image réelle. Naturellement le philosophe oppose à cela d’autres méthodes pour écrire l’histoire – les artefacts, la tradition. Mais le vacillement de cette flamme, je le reconnais dans la quête d’une image qui persiste en poésie, d’une observation fidèle, ou d’une image qui jouerait le rôle d’un déclencheur. »

Erik Lindner, Acedia, 2019, Vies Parallèles, trad. Emmanuel Requette.

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« Du principe de contradiction chez Aristote » de Jan Lukasiewicz.

Si le principe de contradiction, dit comme tel, ne dira pas grand chose à tous ceux qui auront oublié ou séché leurs cours de logique basique, on peut le circonscrire par un adage populaire simple : une chose ne peut être à la fois elle-même et son contraire. Ramenée à ses composantes logiques strictes, définies dans La Métaphysique d’Aristote, cette « évidence » se subdivise en trois déclinaisons : une ontologique :

Une même chose ne peut pas être attribuée et ne pas être attribuée, à la fois, du même point de vue, à quelque chose ;

une logique :

Le principe le plus sûr de tous est celui qui établit que deux jugements contradictoires ne sont pas vrais à la fois;

et une psychologique :

Personne ne peut croire qu’une même chose est et n’est pas, selon certains, disait Héraclite ; car celui qui parle ainsi ne doit pas croire ce qu’il dit.

Si Aristote considérait bien que la première, l’ontologique, chapeautait en quelque sorte les deux autres, il ne s’était jamais à proprement exprimé sur les différences entre chacune. Mais, plus important encore, alors qu’il asseyait la logique même sur ce principe de contradiction, il n’en avait jamais réellement apporté une preuve solide et irréfutable de sa validité. La postérité, pourtant, continuera à lui donner sa valeur cardinale.

Comment se fait-il qu’un principe contestable, que personne n’est capable de prouver, puisse passer pour tellement certain que toute tentative de le mettre en question semble illégitime?

Dans cette enquête aussi jouissive que déterminante publiée en 1910, le philosophe polonais démontre que ce principe considéré comme fondateur n’est en aucun cas prouvable logiquement. Le principe de contradiction, aux antithèses du rôle cardinal qu’on lui a conféré (et que l’on continue à lui octroyer dans la logique populaire) et contrairement à l’aura de rigueur indéboulonnable dont il est nimbé, se révèle bien friable. Mais Du principe de contradiction d’Aristote n’est pas qu’un ouvrage de logique dont l’ambition se limiterait à la critique nihiliste d’un système. En démontrant avec brio, et avec les arguments de la science elle-même, la faiblesse d’un pilier logique de la science, Jan Lukasiewicz prouve aussi qu’il est possible de se défaire d’une tutelle sans en sacrifier tous les bénéfices acquis de longue date. Et aussi, si la logique, et la science qui s’y appuie, ne peut reposer entièrement sur des arguments eux-mêmes logiques, et donc prouvables, peut-être est-ce alors l’occasion de lui reconnaître d’autres bases.

La valeur du principe de contradiction n’est pas d’ordre logique, mais d’ordre pratique et éthique, et cette valeur pratique et éthique est d’une telle importance que, face à elle, l’absence de valeur logique n’entre pas en ligne de compte.

Si Aristote peine à prouver le principe de contradiction, s’il semble parfois s’en énerver, et continue cependant à en faire le ciment de sa pensée logique, c’est peut-être parce qu’il a lui-même compris que cet échec remet plus en cause que la logique. Que si, effectivement, c’est bien sur l’éthique que s’épaule le principe de contradiction, alors son ébranlement dans le champs logique ébranlerait également notre vivre-ensemble. Sous la plume du philosophe polonais, l’édifice logique soutient et est soutenu par l’édifice moral. À l’heure où d’aucuns, de plus en plus nombreux, tendent à présenter logique, science, éthique et politique dans des perspectives antagonistes (il faut se défaire de la science, le politique peut se passer de l’éthique, etc.), le rappel intelligent d’une intrication congénitale est plus que bienvenu…

Jan Lukasiewicz, Du principe de contradiction chez Aristote, 2019, L’éclat, trad. Dorota Sikora.

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