« Morphine » de Szczepan Twardoch.

Et je ne dors pas de la nuit. Au lieu du sommeil : des questions. Qui suis-je? Pourquoi suis-je? Ou plutôt, surtout : pourquoi suis-je une enflure, un porc, un néant moral, un scélérat. J’aurais pu être qui bon me semblait, j’ai tout pour être un grand, on m’a dressé pour la grandeur, j’aurais pu être un grand dans la moitié de l’Europe, à Berlin et à Varsovie, on m’a donné tant de possibilités, on en donne rarement autant à quiconque, et moi, je ne fais que boire, j’ai bu au Cristal et au Gastronomia, je bois, je m’assomme et je dessine des gonzesses à poil, et chaque gonzesse à poil que je dessine est mon vainqueur, elle m’étrille, elle me bat à plates coutures, chaque gonzesse à poil que je dessine prend possession de moi. C’est pourquoi je ne dessine presque plus. Je ne suis pas un artiste, j’ai seulement fait un peu semblant. Je ne suis personne, et d’autant plus qu’on m’a tellement donné, et plus j’ai reçu et plus grande est ma vilenie, ma bassesse, ma misère et ma défaite. Moi, pas moi, rien-moi.

1939, alors que Varsovie est envahie par les troupes allemandes, Konstanty Willemann est tiraillé entre ses origines et ses faiblesses. Père de famille dissolu, morphinomane à ses heures, noceur, allemand par son père, polonais par sa mère, l’arrivée de l’envahisseur allemand le ramène à ses contradictions et ses doutes. Et, alors qu’il continuera d’espérer avoir une emprise sur son avenir, ce sont les diverses femmes de sa vie (Hela, Salomé, sa mère, Dzidzia, Hida) qui vont l’emmener vers son destin.

Il n’y a là aucun signe, rien que des coïncidences; nulle chose ne recèle plus que la chose elle-même, le référent égale le signe.

Szczepan Twardoch nous entraîne à la suite de son héros « sans cœur et sans patrie » dans un un récit aussi sombre que virtuose. Comme Konstanty paraît ballotté par les événements de l’Histoire et ses pulsions, le lecteur est emmené d’un passage à l’autre comme si aucune logique n’y présidait. Tout comme les « décisions » de son personnage central lui viennent malgré lui, comme si la parole par laquelle il en faisait état était indépendante de lui-même et n’était plus l’expression de sa volonté, la phrase de l’auteur polonais semble épouser le chaos du monde dans lequel évolue ses personnages. Et ainsi son chaos rend-t-il compte à la perfection de celui de l’Histoire.

Car est-ce que tu sais, mon bien-aimé, que rien n’est étrange et qu’il n’y a pas de concours de circonstances, le monde est chaos, les circonstances ne font pas de concours, mais elles flottent les unes à côté des autres, étant parfaitement indifférentes, comme sont indifférentes entre elles les pierres et les étoiles?

Szczepan Twardoch, Morphine, 2012, Noir sur Blanc, trad. Kamil Barbarski.

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« Danube » de Claudio Magris

Souvent la lecture – ou la relecture – d’un texte tout imprégné de l’histoire du temps auquel il fut écrit permet, incidemment, de relire autrement le laps de temps écoulé depuis et d’éclairer mieux l’actualité la plus pressante. À l’heure où paraissent se fabriquer à neuf des clivages qui éloignent toujours plus deux portions d’une Europe souffreteuse, Danube est sans doute de ces livres qui permettent de les comprendre. L’Europe du Danube n’est pas celle du Rhin.

le mystère authentique n’est pas celui auquel cède avec complaisance l’esprit superstitieux, mais celui que la raison ne cesse de scruter avec les instruments dont elle dispose.

Le Danube traverse, longe ou effleure successivement l’Allemagne, l’Autriche, la Slovaquie, la Hongrie, la Croatie, la Serbie, la Roumanie, la Bulgarie, la Moldavie et l’Ukraine. Mais le fleuve que descend Claudio Magris, s’il épouse bien les contours géographiques du Danube, en épouse au moins tout autant l’histoire et les arts dont ses rives furent les témoins, ainsi que les hypothèses, délires et rêves qui naquirent sur ses bords. Ainsi le fleuve de Magris est-il peut-être – qui le saura jamais vraiment? – né d’un robinet. Ses eaux ont vu Eichmann, Kafka, Lukacs ou von Doderer. Elles ont séparé ou réuni est et ouest, Serbie et Slovaquie, nazisme et communisme. Le Danube de Magris est, au sens premier du terme, un prétexte. Quelque chose qui vient avant que ne s’y greffe un texte qui, tout à la fois, en dépend et s’en nourrit.

le fascisme, dans sa dimension la moins ignoble, mais non la moins destructrice, c’est aussi cette attitude qui consiste à savoir être un excellent ami pour son voisin immédiat, mais sans se rendre compte qu’il y a aussi d’autres hommes qui peuvent tout autant être les amis de leurs voisins immédiats.

Si le Danube de Magris est si utile maintenant, c’est parce que, précisément, il n’est pas qu’un document. Écrit en un temps dont il fait le récit, et dont il charrie donc les alluvions, il renseigne d’autant mieux sur ce qui nous en sépare ou nous y ramène, qu’il n’avait pas été pensé uniquement comme  son récit. Sur le pré-texte danube s’ente, in fine, tout ce qui n’est pas lui. C’est l’art, la pensée, l’irrépressible besoin de lutter ou d’aimer que les eaux du fleuve permettent à l’auteur de décrire avec d’autant plus de justesse qu’il feint de s’attacher à ce prétexte. Et alors, quarante années plus tard, le lecteur, revenant vers son objet supposé, perçoit ainsi plus clairement les linéaments de sa propre histoire, répétition désabusée et lucide d’une autre…

Tout récit est déjà en soi un paradoxe, un jeu de miroirs sans fin. Celui qui raconte une histoire raconte le monde, qui le contient aussi.

Claudio Magris, Danube, Gallimard, 1988, trad. Jean & Marie-Noëlle Pastureau.

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Vieux brol 28 : « La Guerre et la Paix » de Léon Tolstoï.

Ne subsiste bien souvent de certains livres, dans nos esprits assommés par la « nouveauté  » , qu’une vague idée, que le souvenir lointain (et bien souvent déformé) de commentaires.  N’en surnage que l’impression d’un déjà connu, d’un déjà lu, qui les fait irrémédiablement verser dans les limbes de ce qui n’est définitivement plus à lire.  D’où l’idée de cette série de chroniques de retours aux textes lus.  Sans commentaires.

-Si tout le monde ne se battait que par conviction, il n’y aurait pas de guerre

Déjà Anna Mikhaïlovna l’embrassait en versant des larmes. La comtesse en versait également. Elles pleuraient d’attendrissement sur leur bon cœur, sur leur parfait accord; elles pleuraient de honte à l’idée que cette chose vile, l’argent, entrait en tiers dans la noble amitié qui les unissait depuis l’enfance; elles pleuraient aussi de regret en songeant à leur jeunesse envolée… Mais ces larmes leur étaient douces à toutes deux…

Oui, tout est vanité, tout est mensonge en dehors de ce ciel sans limites. Il n’y a rien, absolument rien d’autre que cela… Peut-être même est-ce un leurre, peut-être n’y a t’il rien, à part le silence, le repos. Et Dieu en soit loué!..

On peut voler, assassiner et cependant goûter pleinement le bonheur…

la réputation de la comtesse Bézoukhov en tant que femme charmante et spirituelle était si bien établie qu’elle pouvait dire les plus grandes niaiseries, tout le monde ne se récriait pas moins d’admiration à chacune de ses paroles et y cherchait un sens profond, qu’elle eût été bien en peine de révéler.

Berg, qui jugeait les femmes d’après la sienne, les considérait toutes comme des êtres faibles et niais. Véra, jugeant les hommes d’après son seul mari et généralisant ses remarques, supposait que tous estimaient être les seuls êtres raisonnables mais qu’en réalité ils ne comprenaient rien, étant orgueilleux et égoïstes.

Hélène Vassilievna, se disait-il, qui n’a jamais aimé rien d’autre que son corps et qui est d’ailleurs parfaitement sotte, passe aux yeux des gens pour un miracle d’esprit et de finesse. Tant qu’il a été un grand homme, Napoléon Bonaparte s’est vu méprisé de tout le monde; mais, depuis qu’il est devenu un pitoyable histrion, l’empereur François brigue l’honneur de lui offrir sa fille comme concubine. Les Espagnols, par l’intermédiaire du clergé catholique, remercient Dieu de leur avoir accordé le 14 juin la victoire sur les Français, et, de leur côté, les Français en font autant, par l’intermédiaire du même clergé, pour avoir également le 14 juin, vaincu les Espagnols. Mes frères maçons jurent sur le sang qu’ils sont prêts à tout sacrifier pour leur prochain; cependant ils ne donnent même pas un rouble aux quêtes; en revanche, ils se mêlent des intrigues d’ « Astrée » contre les « Chercheurs de Manne » et se mettent en quatre pour obtenir le véritable tapis écossais, ainsi qu’une certaine charte dont nul n’a besoin et dont nul ne comprend le sens, à commencer par son auteur. Nous tous professons la foi chrétienne du pardon des injures et de l’amour du prochain; en vertu de cette loi nous avons érigé à Moscou quarante quarantaine d’églises; et cependant, pas plus tard qu’hier, nous avons passé par le fouet, jusqu’à ce que mort s’ensuive, un malheureux soldat fugitif, et le prêtre, ministre de cette loi d’amour et de pardon, a fait baiser la croix à cet homme avant le supplice.

Le roi, c’est l’esclave de l’histoire. L’histoire, c’est-à-dire la vie inconsciente, générale, grégaire de l’humanité, fait servir à l’accomplissement de ses desseins chaque minute de la vie des rois.

Ainsi donc il n’est plus! Il n’est plus et à la place où il était, il n’y a maintenant qu’un je ne sais quoi d’inconnu et d’hostile, un mystère terrible qui me fait frémir d’épouvante!

Peu lui importait la raison de son sacrifice, mais le sacrifice en lui-même lui procurait un nouveau sentiment de bonheur.

À Borodino, Napoléon a rempli son rôle de représentant du pouvoir aussi bien, sinon mieux, que dans les autres batailles. Il n’a rien fait de nuisible à la bonne marche du combat; il s’est rangé aux avis les plus sages; il n’a pas perdu la tête, ne s’est pas contredit; il a gardé son sang-froid et n’a pas abandonné le champ de bataille; son tact parfait, sa grand expérience de la guerre lui ont permis de jouer avec calme et dignité son rôle fictif de chef suprême.

Il ne put se contenir davantage et versa des larmes d’attendrissement sur les hommes, sur lui-même, sur leurs égarements et les siens.

Chaque fois que je vois s’ébranler une locomotive, j’entends son sifflet, je vois la soupape s’ouvrir et les roues tourner; je n’ai pas le droit d’en conclure que le sifflet et le mouvement des roues sont les causes de la marche de la locomotive.

En temps de paix, chaque administrateur croit que c’est grâce à son impulsion que marche toute la population confiée à ses soins; et il trouve dans la certitude d’être indispensable la principale récompense de son travail. Tant que dure la bonace sur l’océan de l’histoire, ce pilote-administrateur, monté sur son fragile esquif, s’appuie de la gaffe au navire de l’État pour avancer lui-même. Ce pilote peut croire, on le conçoit, qu’il fait avancer par ses propres forces le navire sur lequel il s’appuie. Mais si la tempête s’élève, si la mer devient houleuse, si le navire continue sa route, cette illusion devient impossible. Le navire poursuit seul sa marche imposante, indépendante; et le pilote de l’esquif découvre qu’il n’est pas le chef, source de toute force, mais un pauvre homme inutile, faible et nul.

Depuis que le monde existe et que les hommes s’entre-tuent, jamais un crime ne s’est commis sans que son auteur ait trouvé un apaisement à se dire que c’était pour le bien public, pour le bonheur supposé d’autrui.

Durant sa carrière diplomatique, il avait remarqué plus d’une fois qu’un mot dit au hasard semble soudain le comble de l’esprit, et à toute occasion il laissait échapper les premiers mots qui lui venaient aux lèvres.

Il sentait que le monde moral qui venait de s’écrouler en lui allait se réédifier sur d’autres bases, des bases toutes neuves, inébranlables en leur beauté.

Il faut nécessairement penser à une terre promise pour avoir la force d’avancer.

il reconnaissait à chaque homme le droit de penser, de sentir, de regarder les choses à sa façon ; il reconnaissait aussi l’impossibilité de convaincre un homme avec des mots.

Admettre que la vie de l’humanité puisse être dirigée par la raison, c’est nier toute possibilité de vie.

La question est de savoir comment la conscience que l’homme a de sa liberté s’allie aux lois de la nécessité auxquelles il est soumis.

Léon Tolstoï, La Guerre et la Paix, Gallimard, 1952, trad. Henri Mongault.

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« En vie » d’Eugène Savitzkaya.

Parfois on lit un texte trop tôt ou trop tard ou pour des raisons qui, à l’instant où l’on s’en saisit, ne sont pas les bonnes, ou du moins pas les meilleures. On veut lire en avance sur son âge. On veut lire un texte car on s’est donné pour objectif de tout lire d’un auteur. On veut lire un texte, car tout le monde en parle et on veut aussi pouvoir parler de quelque chose. Et quand, quelques années après, sur les conseils d’un ami, par distraction ou envie subite, on reprend le texte en question, celui-ci, parfois, pris indépendamment du contexte de sa première lecture, s’éclaire subitement. Dépouillé de toute circonstance, uniquement lui-même, il éblouit. Et il laisse sans voix.

Il y a dans le lundi pluvieux une petite fille qui touche à tout, passant sa main sur tous les objets comme on ébouriffe un plumage pour voir si les plumes se remettront en place. Et il y a une autre petite fille qui regarde. Et il y a un petit garçon qui regarde les deux petites filles. L’histoire commence et multiplie les personnages, car il pleut et, c’est bien connu, la pluie multiplie les apparences. Vint un jour où les petites filles qui touchent à tout soulevèrent les objets les plus incongrus comme pour en soupeser le sens. Elles soulevèrent des pneus de camion qu’elles laissèrent immédiatement retomber et les pneus se mirent à flamber. Elles soulevèrent des poteaux électriques qu’elles laissèrent retomber et les poteaux électriques se cassèrent en dix, irrémédiablement. L’irrémédiable venait tôt. Elles firent pivoter la statue équestre de Charlemagne et la renversèrent, dans un vacarme intolérable. L’intolérable avait repoussé les frontières de l’intolérable. Elles attrapèrent soudain un serpent dont la rigidité n’était qu’apparente et qui changea trente fois de forme avant de serrer les chevilles de petites filles, y laissant une légère auréole bleue. Les petites filles qui regardaient intensément regardèrent le feu qui fumait noir d’une opaque fumée continue. Elles regardèrent les tronçons du poteau qui avaient roulé tantôt à gauche, tantôt à droite de l’axe rompu. Elle regardèrent le cheval de Charlemagne qui ne présentait plus le même flanc à la lumière blême et, du pied, elles roulèrent en boule le serpent et le repoussèrent. Les petits garçons qui avaient assisté à tous ces prodiges ne firent ni ne dirent rien tant ils étaient estomaqués mais, le moment venu, ils se lancèrent dans une brusque cavalcade, ruèrent et piaffèrent à jamais. Et le monde naquit.

Rien d’extraordinaire ne se produira. L’extraordinaire n’aura pas lieu. Ou alors il a déjà cours, progressif comme un épanouissement ou un étiolement et fondu dans la vie courante comme une feuille dans le feuillage, et l’appréhender c’est comme décider de distinguer cette feuille parmi toutes les autres, d’en préciser la forme, la position sur la branche, le bord dentelé, la couleur changeante et d’en suivre les métamorphoses, jour après jour, jusqu’à sa chute sur terre et sa transformation en humus ou en cendre. Ainsi, une fois pour toutes, on aura vu l’extraordinaire tomber et se dissoudre dans la terre commune et y perdre ses principales caractéristiques, son apparence, ses raisons d’être.

Eugène Savizkaya, En vie, 1994, Éditions de Minuit.

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« Poèmes bleus » de Georges Perros.

Ma motocyclette avait de ces ruades

Comme parfois en ont les choses

Certes la poésie est bien pure forme appliquée au langage. Mais il n’est pas obligatoire, pour qu’on puisse la dire « bonne » (ou « intéressante », ou « intelligente », ou « novatrice », ou « originale », ou…) qu’elle doive à ce point être un laboratoire formaliste, que le lecteur, face à elle, doive absolument se forger de nouveaux outils de reconnaissance. Une « bonne » poésie se doit de « chambouler » le langage, auquel cas elle manque son but. Mais il n’est pas nécessaire qu’elle l’ « obscurcisse », le « déconstruise », le fasse « bégayer » (ou autres deleuzianismes déridiens, ces gimmicks de l’entre-soi). Elle peut « voler haut » sans se vêtir des ailes de la philosophie (ces ailes dissimulant d’ailleurs souvent les oripeaux de la prétention). En d’autres mots, elle peut être « bonne » sans être « compliquée ».

Quand dirai-je bien ce qui est

J’espère y parvenir un jour

Je vis pour cela je vis pour.

Georges Perros est de ces rares poètes qui sont parvenus à composer une oeuvre qui soit à la fois proche du lecteur et exigeante, « simple à lire » et constamment en recherche, « ordinaire » et profondément fascinante. Les Poèmes bleus est composé sans ordre préétabli. Il est tout entier fabriqué du quotidien et de la banalité de la vie de son auteur. Il n’est soutenu par aucune théorie. On y trouve de l’octosyllabe, du vers libre, du sonnet. Il y est fait état des parlers régionaux. Il y est beaucoup question d’amitié et d’amour. Toutes choses qui en 1962, année de son écriture, ne sont pas particulièrement à la mode dans le milieu de la poésie. Toutes choses ordinaires qui, combinée à un talent extraordinaire (car oui, fabriquer une « bonne » poésie qui ne soit pas « compliquée » n’est pas pour autant « simple »), permettent précisément à cette poésie de continuer à exister en dehors de toutes les modes. Et gageons qu’elle existera encore bien longtemps…

Le poète est celui-là qui ne cherche pas mais trouve

Par haute fidélité

À ce qui n’existe pas

Comme l’homme existe et s’en va.

Georges Perros, Poèmes bleus, 2019, Gallimard.

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« Holyhood » de Alessandro Mercuri.

On voit donc parfois la vérité sortir du puits à moins qu’elle ne s’y soit déjà noyée.

Tout est dans tout. De cette antienne, consacrée par le postmodernisme, a découlé une masse considérable d’écrits pas tous aussi intéressants les uns que les autres. Souvent prétexte à la bizarrerie facile, la rencontre dans un même contexte de choses fort peu appariées au préalable – le vrai & le faux, le réel & la fiction, le vulgaire & l’érudit, l’attesté & le spéculatif, etc. – s’arrête la plupart du temps à cette volonté de rencontres des contraires. Bref, en bon popphilosophe qui se respecte – et le bon popphilosophe ne respecte que soi – on se contente de produire du bizarre – et si possible, un bizarre « pop » -, gageant que le bizarre seul attirera le chaland. Ce qui incitera peut-être ce dernier à construire au monstrateur de bizarre un piédestal. Oh gloire aisée!

La fiction a ses raisons que la raison ne connaît point.

Le narrateur d’Holyhood revient sur l’excavation, sur une plage de Californie, d’un vestige de l’histoire du cinéma. Un sphinx, enterré depuis 1922, a été retrouvé il y a peu. Celui-ci, en carton-pâte, servit au décor du colossal péplum Les dix commandements de Cecil B.Demille. Est déterré, et, ce faisant, ressortit de l’archéologie, un élément utilisé par la fiction – et son commerce – pour illustrer des pages célèbres qui mêlent Histoire et mythes. Et c’est en 1922, que l’on découvrit, dans le sable d’Egypte, la tombe intacte de Toutankhamon. Dans Holyhood, réel et fiction s’entrecroisent, s’entremêlent. C’est un croiseur japonais dont on construit une réplique à l’échelle dans un désert californien qui est destiné à l’entrainement des aviateurs américains. C’est un film, avec des images bien réelles, une voix humaine, des décors terrestres, qui rend compte de l’expérience extraterrestre d’une femme abductée.

L’expérience d’Holyhood n’est pas « gratuite ». Le postmodernisme n’est pas ici l’énième occasion sexy de faire oeuvrette sur l’articulation réel-fiction. S’il pose bien la question de la primauté causale de l’un sur l’autre – qui est produit par l’autre du réel ou de la fiction? -, Alessandro Mercuri le fait en organisant l’indiscernabilité d’une éventuelle réponse. En recourant habilement aux procédés mêmes du postmodernisme (dont l’abondance ludique et contaminante des notes de bas de pages), il insère son lecteur dans un écheveau dont les mailles sont si finement tressées que les catégories mêmes de « fiction » ou de « réel » deviennent inopérantes. Et c’est sans doute dans cette indiscernabilité-là que réside tout l’intérêt de la question…

Comment mettre en relation le souvenir inventé d’un enlèvement qui n’a jamais eu lieu et le fait si improbable ou catégoriquement impossible soit-il d’avoir été ravi(e) par des créatures extraterrestres? Ou bien faudrait-il imaginer à l’inverse un rapprochement sans fin du dire et du faire? L’enlèvement extraterrestre serait-il le fruit d’une prophétie autoréalisatrice? Dire l’enlèvement aurait pour effet de le faire advenir en un sens rétroactif comme un nouveau souvenir (réel ou inventé) longtemps enfoui, refoulé, qui sans prévenir jaillirait dans sa fulgurance traumatisante.

Alessandro Mercuri, Holyhood, vol1 Guadalupe, California, 2019, art&fiction.

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Poésie néerlandaise contemporaine

Il parait normal, dans le paysage de la poésie traduite en langue française, que la moindre production objectiviste nous parvienne dans notre langue. Qu’il s’agisse, par exemple, de Reznikoff, Oppen ou Zukofsky, on trouve somme toute assez logique que la plus infime parcelle de leur oeuvre soit traduite et commentée et que le travail de traduction et de publication soit subsidié par les services publics. À peu de choses près, la démarche semble similaire en ce qui concerne la poésie russe jusqu’aux années 1970. Le moindre brouillon, la plus banale liste de course d’une Akhmatova, d’un Mandelstam ou d’une Tsvetaïeva mériterait d’être traduite en français. Sans vouloir contester la place indéniablement importante des poésies américaines et russes du défunt vingtième siècle, cette adhésion – et surtout la pléthore de publications qui vient la consacrer – nous parait parfois un tantinet aveugle. Devenues par trop automatiques, ces consécrations ont tendance à occulter non seulement la production poétique contemporaine dans ces mêmes langues, mais aussi celles, historiques ou actuelles, dans d’autres langues moins « courues ». À trop s’attacher à ce qui fit l’avant-garde en américain ou en russe, le champ de la poésie traduite en français en oublie les avant-gardes actuelles, tant dans ces langues là que dans d’autres. Ce faisant, la poésie française se coupe de ce qui peut la renouveler.

La poésie néerlandaise contemporaine est d’une vitalité absolument exceptionnelle. Enté sur un riche passé récent (Lucebert, Faverey ou Kouwenaar sont les trois grande figures tutélaires du vingtième siècle poétique hollandais) et porté par une dynamique publique remarquable (de nombreux prix très bien dotés, d’importantes villes qui ont leur poète officiel, des festivals internationaux de premier plan, un grand volume de traductions de poésie étrangère contemporaine, une politique très volontariste en terme d’extraduction, etc.), le champ contemporain de la poésie en néerlandais est aussi riche que varié. D’inspiration métaphysique ou de culture pop, en prose ou en vers, en long poems ou minimaliste, issus de la performance ou non, souvent drôles, impertinents, forgés dans l’intime ou imprégnés d’idéaux politiques, les extraits des auteurs présentés dans ce recueil sont l’occasion d’en découvrir un aperçu absolument passionnant.

Au vu de ces découvertes et alors que nombre d’auteurs néerlandais, contemporains ou « historiques », sont traduits depuis longtemps dans d’autres langues, la tiédeur du paysage éditorial francophone* à l’égard de cette poésie formidablement novatrice – comme d’ailleurs à l’égard de ce qui ne parait pas déjà consacré autre part – pose d’autant plus question. Autant celle-ci parait vive, dynamique, ouverte sur le monde, s’affranchissant presque naturellement des contraintes ou des formes imposées, autant, par contraste, le spectre poétique contemporain français paraît emprunté, timoré, et empêtré dans de rassurantes certitudes. La découverte de ce qui se fait aujourd’hui autre part peut être l’occasion de découvrir aussi que cette vitalité, cette originalité, est précisément le fruit d’un intérêt marqué et de longue date pour… ce qui se fait autre part.

Poésie Néerlandaise contemporaine, 2019, Le Castor Astral.

*On connait bien entendu des initiatives remarquables et on les relaie d’ailleurs ici (les éditions Unes, Circé, Joca Séria, la revue La tête et les cornes en sont des exemples). On ne nie pas les efforts fournis par d’aucuns. Mais, en tant qu’observateur attentif de ce qui se fait en poésie dans d’autres langues, le constat est malheureusement sans appel : globalement la francophonie a quelques guerres de retard…

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Vieux brol 27 : « Le retour au pays natal » de Thomas Hardy.

Ne subsiste bien souvent de certains livres, dans nos esprits assommés par la « nouveauté  » , qu’une vague idée, que le souvenir lointain (et bien souvent déformé) de commentaires.  N’en surnage que l’impression d’un déjà connu, d’un déjà lu, qui les fait irrémédiablement verser dans les limbes de ce qui n’est définitivement plus à lire.  D’où l’idée de cette série de chroniques de retours aux textes lus.  Sans commentaires.

Ces lèvres s’entr’ouvraient fréquemment, laissaient passer un murmure. La jeune fille semblait créée pour inspirer un poète : la bien décrire eût été la chanter.

Comme tout arrive autrement!

C’est parce que je m’ennuyais que j’ai allumé ce feu, déclara-t-elle alors ; parce que je m’ennuyais et que j’ai pensé qu’il serait amusant de vous attirer ici et de triompher de vous, j’ai décidé que vous viendriez et vous êtes venu. J’ai constaté le pouvoir que j’ai sur vous : un mille et demi pour venir et un mille et demi pour vous en retourner : trois milles dans la nuit pour l’amour de moi! Ne l’ai-je pas bien montré, mon pouvoir?

en apparence inerte et tranquille, la lande était en réalité frémissante de forces actives.

Je ne suis pas le seul, tu sais. Vous autres, petits enfants, vous vous imaginez qu’il n’y a qu’un seul coucou, un seul renard, un seul diable et un seul homme au rouge, tandis que nous sommes tous très nombreux.

Ah! soupira-t-elle, si j’avais une raison de vivre! Voilà ce qui me manque!

Yeobright aimait son prochain. Il était convaincu que la plupart des hommes manquent d’un savoir qui ferait passer la sagesse avant la prospérité matérielle. Il souhait d’élever une classe sociale aux dépens des individus, plutôt que les individus aux dépens d’une classe sociale. Mieux : il était prêt à être la premier individu sacrifié.

Il était un simple point brun dans une étendue vert olive.

Au lieu d’avoir, en face de lui, le pâle visage d’Eustacia et la silouhette d’un homme inconnu, il avait la lande – cette lande impassible qui, depuis le commencement des siècles, défiait les catastrophes et dont les traits couturés et antiques réduisaient l’insignifiance les plus sauvages tumultes d’un cœur humain.

On dit qu’il vient un temps où l’homme, à force d’avoir souffert, finit par rire de sa souffrance…

Thomas Hardy, Le retour au pays natal, 2019, Corti,trad. Marie Canavaggia.

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« Correspondances » de Mallarmé.

Peu d’œuvres si peu lues auront eu autant d’influence que celle de Stéphane Mallarmé. Alors que de son temps déjà sa poésie était considérée par beaucoup comme « élitiste », ou « illisible », ou « incompréhensible », on ne peut pas dire, de nos jours, que cette oeuvre soit devenue plus populaire. Cela alors qu’elle a infusé très profondément dans la pensée du vingtième siècle, au-delà même des frontières strictes de la poésie. Qu’on s’en rende compte ou non, la poésie mallarméenne nous constitue.

L’édition en un seul volume des lettres de l’auteur peut être l’occasion de découvrir « à hauteur d’homme » un auteur qu’on a trop tendance à confiner dans une sorte d’Olympe inatteignable de la pensée, où il vaquerait solitaire à la recherche désespérée d’une perfection saisissable de lui seul. Dans ses lettres, il est époux et père. Il est ami, aussi. Il est insatiablement curieux. Il est profondément ancré dans un temps et une époque dont il comprend et ressent les enjeux politiques et sociaux. Sa correspondance nous expose ses doutes, ses questions, ses douleurs. Le poète du sonnet en x est un professeur chahuté, un homme de famille sans histoire, un père blessé dans sa chair. Il est aussi un homme qui fait le choix de l’amour contre l’argent, de la création contre la renommée. Aux antithèses de l’image fantasmée de l’artiste coupé du réel, du pédant hermétique, le « poète de l’art pour l’art » se découvre dans ses lettres comme un infatigable travailleur, qui, de doute en doute, aura cherché sa vie durant à parfaire une intuition géniale et révolutionnaire.

Et sans doute, l’émotion ressentie à la lecture de ces lettres n’est-elle pas étrangère à ce que le lecteur y perçoit un sacrifice permanent de son auteur. Car Mallarmé n’avait pas le temps d’écrire des lettres. Père, époux, professeur, lecteur avide, ami fidèle, d’une santé fragile, chaque lettre était arrachée au temps qu’il devait consacrer à façonner son oeuvre. Ce sacrifice le rend d’autant plus proche à tous ceux qui savent ce qu’un seul bon poème demande de travail. Et ainsi, la recherche parmi cette correspondance des indices de germination ou d’évolution d’une des œuvres les plus remarquables de l’esprit humain, est-elle traversée d’intense moments de fraternité.

Stéphane Mallarmé, Correspondance 1854-1898, 2019, Gallimard.

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« Un futur » de Pascal Poyet.

Wovon man nicht sprechen kann, darüber muss man schweigen

Telle est, dans sa langue originale, la septième proposition du Tractatus logico-philosophicus de Ludwig Wittgenstein. Traduite chez Gallimard par « Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence », cette proposition – qui non seulement clôture le célèbre traité mais est aussi la seule qui ne fasse pas l’objet de sous-propositions – est presque devenue iconique. Prise en dehors de l’ensemble qu’elle parait conclure, elle est souvent ainsi ramenée à la bonne vieille antienne : « Si tu sais pas, tu te tais ». Et c’est peu dire que ramener l’épouvantail analytique qu’est Wittgenstein à une formule proverbiale directement intelligible par tous a quelque chose d’éminemment rassurant. Mais ce qui rassure est souvent réducteur…

On retourne un peu en arrière. Comment relier cette proposition aux précédentes? On lit, Voir le monde, Surmonter ces propositions, Pour en sortir. Par-dessus elles, Sur elles, Passant par elles. On lit encore, En ceci que, A la fin, Pour ainsi dire. Jeter l’échelle après y être monté. On retourne jusqu’à l’idée de départ : Le monde est tout ce qui arrive. A lieu. Tout ce qui « est le cas ».

Reprenant la proposition la plus rabattue du philosophe autrichien, en la remettant dans le contexte du traité lui-même, Pascal Poyet s’interroge sur la traduction de celle-ci et en déplie avec autant de facétie que de virtuosité toutes les possibilités : Ce dont on ne peut parler, il faut le taire ; De ce qu’il ne faut pas taire, il faut parler ; Sur ce dont on ne peut parler, on doit garder le silence ; Ce qu’on ne peut pas dire, il faut le taire, etc. Et on y voit, ou pressent, que « dire » n’est pas nécessairement « parler », que « falloir » n’est pas « devoir », que si ordre est donné de se « taire », d’autres moyens, peut-être, existent pour « s’exprimer ».

Si la démarche de Pascal Poyet se fonde ici dans un fait de traduction, elle ne s’y limite pas. Traduire est ici lire. Et dépecer un fait de traduction, apprendre à le lire, est d’autant plus riche, plus drôle aussi, quand ce fait, précisément, entend poser un interdit quant à ce qu’il convient ou non de taire. Si une chose doit être tue, il reste bien des manières de l’appréhender.

Pascal Poyet, Un futur, 2019, Héros-Limite via sa revue L’ours blanc.

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