« Acedia » de Erik Lindner.

Depuis de nombreuses années maintenant Erik Lindner compose une poésie hantée par l’image. Ou plutôt par le rapport qui existe entre celle-ci et les mots qui en rendent comptent. Rapport dont il constate, en voyageur promoteur de la poésie hollandaise à travers le monde, combien il peut être sujet à d’infinies variations selon l’endroit du monde où l’on se trouve et la langue qui se charge de l’exprimer. Chez Erik Lindner, poète majeur de l’espace néerlandophone contemporain, si c’est bien l’œil qui perçoit, c’est le mot qui crée la cohérence.

Ne doute pas que la raison,

la raison, la raison, la raison.

Une mouche passe du bord

au milieu de la table

et retour, suit la tranche

sur quelques centimètres,

pénètre à nouveau dans le vide

du blanc-cassé, essaie à nouveau

ce que je ne sais pas et s’envole.

Dans Acedia, chaque poème est né d’une image. Tout y est clair, précis, limpide. Le poème, en mots toujours simples, décrit bien ce sur quoi un regard s’est posé. Lecture après lecture cependant quelque chose en émerge qui diffère de la seule image décrite. Comme si, à la circonscrire toujours mieux et plus profondément, les mots étaient parvenus à extirper de l’image originelle quelque chose qui en débordait. Comme s’il s’agissait toujours, en disant plus précisément, de dire autre chose. À laquelle l’idée de bonheur n’est sans doute pas étrangère.

nous sommes témoins sur le seuil

personne n’entre

et quand même toujours quelque chose est compris.

Comme l’explique Erik Lindner lui-même : « Dans l’un de ses tout derniers écrits, Sur le concept d’histoire, Benjamin emploie le terme acedia. Il l’emploie pour indiquer la paresse du cœur quand l’historiographe, désespérant de saisir une période antérieure, cherche à oublier tout ce qu’il « sait du cours ultérieur de l’histoire ». Il compare l’acédie au vacillement de la flamme d’une chandelle qui empêche qu’on ait devant les yeux l’image réelle. Naturellement le philosophe oppose à cela d’autres méthodes pour écrire l’histoire – les artefacts, la tradition. Mais le vacillement de cette flamme, je le reconnais dans la quête d’une image qui persiste en poésie, d’une observation fidèle, ou d’une image qui jouerait le rôle d’un déclencheur. »

Erik Lindner, Acedia, 2019, Vies Parallèles, trad. Emmanuel Requette.

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« Du principe de contradiction chez Aristote » de Jan Lukasiewicz.

Si le principe de contradiction, dit comme tel, ne dira pas grand chose à tous ceux qui auront oublié ou séché leurs cours de logique basique, on peut le circonscrire par un adage populaire simple : une chose ne peut être à la fois elle-même et son contraire. Ramenée à ses composantes logiques strictes, définies dans La Métaphysique d’Aristote, cette « évidence » se subdivise en trois déclinaisons : une ontologique :

Une même chose ne peut pas être attribuée et ne pas être attribuée, à la fois, du même point de vue, à quelque chose ;

une logique :

Le principe le plus sûr de tous est celui qui établit que deux jugements contradictoires ne sont pas vrais à la fois;

et une psychologique :

Personne ne peut croire qu’une même chose est et n’est pas, selon certains, disait Héraclite ; car celui qui parle ainsi ne doit pas croire ce qu’il dit.

Si Aristote considérait bien que la première, l’ontologique, chapeautait en quelque sorte les deux autres, il ne s’était jamais à proprement exprimé sur les différences entre chacune. Mais, plus important encore, alors qu’il asseyait la logique même sur ce principe de contradiction, il n’en avait jamais réellement apporté une preuve solide et irréfutable de sa validité. La postérité, pourtant, continuera à lui donner sa valeur cardinale.

Comment se fait-il qu’un principe contestable, que personne n’est capable de prouver, puisse passer pour tellement certain que toute tentative de le mettre en question semble illégitime?

Dans cette enquête aussi jouissive que déterminante publiée en 1910, le philosophe polonais démontre que ce principe considéré comme fondateur n’est en aucun cas prouvable logiquement. Le principe de contradiction, aux antithèses du rôle cardinal qu’on lui a conféré (et que l’on continue à lui octroyer dans la logique populaire) et contrairement à l’aura de rigueur indéboulonnable dont il est nimbé, se révèle bien friable. Mais Du principe de contradiction d’Aristote n’est pas qu’un ouvrage de logique dont l’ambition se limiterait à la critique nihiliste d’un système. En démontrant avec brio, et avec les arguments de la science elle-même, la faiblesse d’un pilier logique de la science, Jan Lukasiewicz prouve aussi qu’il est possible de se défaire d’une tutelle sans en sacrifier tous les bénéfices acquis de longue date. Et aussi, si la logique, et la science qui s’y appuie, ne peut reposer entièrement sur des arguments eux-mêmes logiques, et donc prouvables, peut-être est-ce alors l’occasion de lui reconnaître d’autres bases.

La valeur du principe de contradiction n’est pas d’ordre logique, mais d’ordre pratique et éthique, et cette valeur pratique et éthique est d’une telle importance que, face à elle, l’absence de valeur logique n’entre pas en ligne de compte.

Si Aristote peine à prouver le principe de contradiction, s’il semble parfois s’en énerver, et continue cependant à en faire le ciment de sa pensée logique, c’est peut-être parce qu’il a lui-même compris que cet échec remet plus en cause que la logique. Que si, effectivement, c’est bien sur l’éthique que s’épaule le principe de contradiction, alors son ébranlement dans le champs logique ébranlerait également notre vivre-ensemble. Sous la plume du philosophe polonais, l’édifice logique soutient et est soutenu par l’édifice moral. À l’heure où d’aucuns, de plus en plus nombreux, tendent à présenter logique, science, éthique et politique dans des perspectives antagonistes (il faut se défaire de la science, le politique peut se passer de l’éthique, etc.), le rappel intelligent d’une intrication congénitale est plus que bienvenu…

Jan Lukasiewicz, Du principe de contradiction chez Aristote, 2019, L’éclat, trad. Dorota Sikora.

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« Bubblegum » de Adam Levin

Si vous rechignez à me faire confiance, je ne peux que le comprendre.

Belt Magnet entend et peut communiquer avec des moquettes, des chaises, des savonnettes ou des briquets, c’est-à-dire avec ce qu’il nomme des « inans ». Belt Magnet, entendant ainsi le cri de détresse des balançoires abandonnées à la rouille, a donc décidé de mettre fin à leur souffrance en les détruisant, ce qui fit de lui, très jeune, un héros. Belt Magnet ne porte pas un nom fort commun. Belt Magnet perdra sa maman très jeune. Belt Magnet est ce que l’on appelle un psychotique. Belt Magnet sera l’un des premiers, en 1988, à recevoir un cure, alors encore dénommé « Botimal », être créé de toute pièce, robot de chair et de sang qui, à l’époque, était destiné à favoriser le soin des victimes de psychoses diverses mais qui deviendra bientôt un phénomène commercial d’une ampleur colossale. Belt Magnet a écrit un roman qui s’appelle Non pitié pas ça. Belt Magnet vit dans un monde bouleversé par la révolution du mignon. Belt Magnet, aujourd’hui âgé de 38 ans, entreprend de rédiger ses Mémoires.

Et le monde est rempli de balançoires rouillées, donc si je veux me convaincre qu’il est utile d’aller partout aider les balançoires rouillées, il faut que j’aie un moyen de choisir lesquelles aider, et le meilleur moyen de réduire le choix est de ne m’occuper que de « celles qui demandent ».

À première vue, le monde de Belt Magnet ne paraît pas être tout à fait le nôtre. Des attentats ont bien eu lieu, mais le 13 septembre 2001, chacun sait, dans « notre » monde, ce qu’est un animal domestique ou un tamagotchi mais personne n’a jamais vu ni possédé un cure, et qui se souvient « ici » d’avoir entendu parler d’une révolution du mignon… Et pourtant ces quelques changements qui le différencient de celui dont nous avons l’habitude, aussi étrange que cela puisse paraître, ne nous rendent pas son monde aussi lointain qu’envisagé. La difficulté à communiquer dans ce monde, les excès soudain d’empathie qui se transmuent en rage exterminatrice, la défaite de l’art devant la technologie ne sont ni des descriptions d’un autre monde, ni des préfigurations de ce que le nôtre deviendra. Sous la plume inventive d’Adam Levin, le monde de Belt devient incontestablement le nôtre.

que ces nouvelles formes que prennent des désirs anciens effraient certaines personnes et les changent, et donc qu’elles changent aussi la société, parfois pour le meilleur, parfois pour le pire, et qu’on ne peut pas dire si ce sera pour le pire ou le meilleur avant de nombreuses années, et même alors ce ne sera pas sûr, et donc c’est pour ça qu’il est important de ne pas juger si ces désirs étranges ou nouveaux sont bons ou mauvais en ayant peur, et surtout pas en ayant peur des terrains glissants, parce que les désirs étranges ou nouveaux ne doivent être jugés que sur le fait de savoir si leur assouvissement blesse ou non des gens ou s’il aide ou non des gens, car on peut tous être d’accord qu’on ne peut juger les choses que sur cette base.

Les tenants de l’adage « la réalité dépasse la fiction » en seront pour leurs frais avec Adam Levin. Avec lui, il n’est jamais question du dépassement ou du débordement de l’une par/sur l’autre mais bien de la tension permanente qu’elles entretiennent. Plutôt que de dépassement ou de débordement, il est question ici d’épaulement. Le monde de Belt, autant celui qui est un résultat de sa psychose (et qu’il sait lui-même être sujet à caution), que celui dans lequel il évolue en tant que personnage, n’est pas « autre ». Cette fiction est notre réel. Notre réel prend appui sur cette fiction. Comme celle-ci s’appuie sur tout ce qui fait notre réel. Ainsi, sans cependant que leurs différences deviennent jamais indiscernables, (alors que la fiction aurait normalement pour fonction de les faire disparaître aux yeux du lecteur), ces deux mondes deviennent-ils l’occasion pour chacun de se révéler à soi-même. Et ça c’est un fameux tour de force!

Il s’est dit que l’art pouvait faire ce que la technologie était incapable de faire, et… voilà que non. Soudain plus du tout. De son point de vue, il s’avère que la technologie peut tout faire, et mieux.

Adam Levin, Bubblegum, 2019, Inculte, trad. Maxime Berrée.

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« Mon oncle le jaguar & autres histoires » de Joao Guimaraes Rosa

Rien n’a précisément un début et nulle chose n’a de fin, puisque c’est un petit point d’une boule que les événements surviennent; et l’espace est l’envers d’un silence autour duquel le monde poursuit sa course. Sphère aux mers bleues, qui embrassent des terres d’autres couleurs. Les montagnes s’y figurent par de petites rangées de rayure. Les fleuves sont représentés par des traits, plus ou moins sinueux. Là, et chaque ville est un centre, une goutte ou pas formant un tout petit cercle.

Un chasseur indien reçoit la visite inopinée d’un voyageur et l’invite à boire de la cachaça. Sous l’influence de l’alcool, il relate ses faits de chasse et sa passion presque viscérale pour les panthères. Au fil d’un monologue de plus en plus sauvage et haletant, l’homme semble se transformer – ou se transforme vraiment – en une bête primitive et dangereuse : un jaguar. Autour de cette histoire emblématique qui donne son nom au recueil, l’écrivain brésilien nous fait assister aux dernières heures d’un riche vieillard excentrique, au combat mortel entre un homme et un serpent, aux histoires que conte lui-même un vacher, « le plus grand des vachers ».

ce qui est trop réel ressemble à une plaisanterie ou à un tour de magie imaginés.

La force de Joao Guimaraes Rosa est (au moins) double. Premièrement, il parvient à donner une langue à un pays. Non pas que ses histoires fassent couleur locale, qu’elles « dépaysent » le lecteur, qu’elles « l’embarquent autre part ». Non, mais chez lui, c’est comme si c’était bien le pays qui s’exprimait. Comme si, très prosaïquement, il lui avait vraiment DONNÉ une langue, dont l’auteur ne serait alors plus que le véhicule par lequel celle-ci pouvait arriver sous les yeux du lecteur. Deuxièmement, cette langue, ces êtres humains, ces animaux, ces régions ne nous content jamais une histoire qui pourrait être dite indépendamment d’eux-mêmes ou indépendamment de la façon de la dire. L’histoire, chez Rosa, ne préexiste pas entièrement à l’acte de la dire. C’est l’acte de conter qui fait bien l’histoire. Et c’est sous cette double égide organique que se déploie l’une des œuvres les plus passionnantes et novatrices du vingtième siècle.

Je t’écoute facilement, Zé Mariano, le plus grand des vachers, sous les traits d’un conteur. Le véritable cœur, qui est à toi, de tes traversées, tu ne pourras jamais me le transmettre. Ce que l’oranger n’apprend pas au citronnier et ce qu’un bœuf ne peut dire à un autre bœuf. De même,, ce qui fait briller tes yeux, ce qui donne de l’autorité à ta voix et de la douceur à tes mains. Car les histoires n’émanent pas seulement du conteur : elles le font ; raconter, c’est résister.

Joao Guimaraes Rosa, Mon oncle le jaguar & autres histoires, 2016, Chandeigne, trad. Mathieu Dosse.

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« Les Couleurs de boucherie » d’Eugène Savitzkaya

Ici meurt et pue, recommence à parler, de charpies fabriqué, d’épées coloré.

Après s’être (un peu trop, ou exclusivement, ou mal) abreuvé à Artaud, Guyotat ou Bataille, d’aucuns croient qu’il leur suffit d’intégrer les mots « sperme », « étron » ou « remugle » à leur tentative poétique pour la croire aboutie. Forts de leur envie « d’en être » – « en être » suppose pour eux « être en marge » -, et tout disposés à croire qu’il y arriveront à moindre frais, ils fondent leurs prétentions sur la reprise de ce qui leur saute aux yeux. Ce faisant ils oublient que la littérature a pour fonction cardinale de ne pas abouter le mot et la chose, mais, entre autres, de mesurer leur relation. En d’autres mots, dans toute littérature qui vaille la peine, le « mot-étron » n’a pas pour objectif la « chose-étron ». Cette réédition d’un des textes majeurs de la poésie contemporaine, qui avoue et revendique sa filiation à l’oeuvre de Guyotat, est l’occasion de vérifier une fois encore cette antienne.

De couleur douce, de douceur l’ogre fut étouffé, de l’ogre la couleur, la fontaine de nuit, de la fontaine, de la couleur le garçon apparut, innocent satisfait de la peinture, de la boucherie blanche. De couleur jaune, d’horreur, peinte sur la portière du véhicule, la main de cet archer indécis, cet archer doux, transpercé, garçon libre de couleur, de nuit.

Comme le dit très intelligemment la quatrième de couverture, Les couleurs de boucherie est un texte envoûté. Non pas que le texte subjugue, envoûte qui le lit, comme on l’entendrait d’une façon figurée, imagée. Non, l’écriture est ici totalement opérante, efficace. Ce qui y est décrit est bien l’effigie par laquelle un auteur agit magiquement sur le lecteur. Et non seulement l’opération est réellement pratiquée par l’auteur, il envoûte, c’est-à-dire qu’il prononce, très pragmatiquement, des paroles dans le cadre d’une cérémonie de laquelle il attend un effet. Mais aussi cet effet est ressenti, tel que pensé par celui qui l’a créé, par celui qui y assiste. L’écriture est vraiment magique. Elle fonctionne.

firmin mon petit garçon rassemble ton troupeau et dévore-le avec toute la salive nécessaire, ainsi que les morveux attaquant ta ferme, incendiant le colombier de porcelaine, dévore-les car tu es puissant et livide, car tu es un ogre en ta demeure

Les couleurs de boucherie ne décrit pas un monde supposément sordide. Ou glauque. Il n’est pas un théâtre de cruauté. Il est une voûte commune à l’auteur et au lecteur d’où les catégories apprises sont absentes, les limites brouillées. Où joie, douleur, mort, sang, sperme, vie peuvent se succéder, se conjoindre, être l’une l’autre. Il nimbe le corporel dans sa grâce. Il est la préciosité faite corps. Il est un charme et la mise à nu de ce qu’est charmer. Il est (il l’est car, à ce point de perfection, les mots ne décrivent plus, ils sont), au plus près, en des mots à la bride laissée libre, le monde de l’enfance.

Eugène Savitzkaya, Les Couleurs de boucherie, 2019, Flammarion.

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« La science sociale comme vision du monde » de Wiktor Stoczkowski

Comme l’avertit le sous-titre de ce livre, Wiktor Stoczkowski revient ici sur les fondements de la pensée sociologique durkheimienne. On le sait, et cela plus largement encore que dans le seul cadre des études sociales, la pensée de Durkheim, qui fonda la science sociale, est profondément imprégnée de théologie chrétienne. La conception d’un monde dysfonctionnant, l’idée que la science puisse en guérir les imperfections, il va de soi que ces concepts à l’oeuvre dans tout son travail sont grandement inspirés par la conception chrétienne du Mal, comme par celle du Salut. La science sociale est donc bien, dès ses débuts, une « vision du monde ». Mais, si l’auteur revient sur ce cas connu et déjà bien analysé, ce n’est pas simplement pour y ajouter une couche supplémentaire. En revenant en profondeur et avec une extrême minutie sur le cas de l’initiateur français de la sociologie, il cherche à détailler, aux travers du détricotage des ses aspirations rédemptrices, les failles mais surtout les impasses dans lesquelles la science sociale tend à verser.

Au fil de cette patiente et fascinante analyse, on découvre une science sociale prise dans l’inextricable quadrature du cercle de son ambition : se porter, via la raison, au secours d’une société dont les liens moraux se désagrègent sur l’autel d’un christianisme sacrifié. Autrement dit, Durkheim prétend poser les bases d’une analyse inédite du monde – et d’une action à poser sur celui-ci – sur la reprise des termes et des bases d’un état censément précédent de ce même monde. Cela alors même que c’est sur la perte, ou l’abandon, de ce monde précédent (le monde de la foi chrétienne) que repose pour une grande part le drame (selon Durkheim) du monde présent. On reprend ainsi les mêmes grilles d’analyse, jusqu’à reprendre celles qui fondent le constat d’une supposée déshérence de l’état présent du monde, que l’on tente d’appliquer à deux mondes supposément divergents. La science sociale est pensée, dès ses débuts, comme une sotériologie. En cela – et l’auteur le démontre ici d’une façon éclatante – elle ne fait que reprendre les discours communs de son temps. Elle ne propose pas une vision du monde. Elle reprend à son actif, à l’usage d’autres cercles, la vision de son temps.

De cette analyse aussi précise que démystificatrice des origines d’un domaine devenu aussi prestigieux que les sciences sociales émerge l’impression d’un éternel recommencement. Car dans les errements du début s’originent pour une bonne part ceux de maintenant. Le Mal et le Salut, si on leur a fait épouser des noms différents depuis, restent bien les linéaments théologiques de la science sociale aujourd’hui. Et les actes de reprise à son compte des clichés de son temps d’un Durkheim, et de sa réactualisation à destination d’un public cible, ne sont pas très éloignés de ceux qu’ont pu poser Levi-Strauss, et que peut poser aujourd’hui quelqu’un comme Bruno Latour. Entre philosophie (dont elle reprend le modèle conceptuel ou la méthode dialectique) et théologie (dont elle a hérité de sa préoccupation pour le mal et de l’aspiration au salut), la science sociale parait parfois, à lire le livre de Wiktor Stoczkowski, une longue suite de renoncements. Cet exercice critique – désenchanté, jouissif, douloureux – s’avère cependant indispensable pour qui reste attaché à l’ambition des sciences sociales. Ne pas se voiler la face sur ses errements est sans doute la première condition à accomplir pour ne pas la trahir.

Une fois le monde réduit à [des] fragments maniables, on soumet chacun d’eux aux formules explicatives d’un prêt-à-penser théorique. Ainsi, tout phénomène humain peut être interprété tantôt comme un dispositif favorisant ou empêchant la cohésion sociale (Durkhein), tantôt comme l’expression tangible des structures qui circonscrivent l’espace dont la pensée et l’action humaines réalisent les possibilités combinatoires (Lévi-Strauss), tantôt comme un résultat des mécanismes occultes de la compétition pour la domination sociale (Bourdieu), tantôt comme les fruits d’un travail créatif d’actants qui collaborent pour construire un monde commun (Latour). On tire de ces systèmes des formules explicatives dont l’administration mécanique donne les gages d’appartenir au monde académique et, en particulier, à un clan théorique qui ne manquera pas d’accueillir favorablement les travaux conformes à sa doxa préférée. Il s’agit d’un mécanisme trivial de fonctionnement de toute science dite normale, c’est-à-dire ordinaire, laquelle consiste non pas à faire de grandes découvertes ou à proposer des idées inédites, mais à étendre le champ d’application des procédures stéréotypées et institutionnellement avalisées. […] L’exemple de Lévi-Strauss, de Bourdieu et de Latour, non moins que celui de Durkheim, témoigne de la réutilisation systématique de la méthode discursive dans les travaux académiques. Cela se traduit avant tout par une propension à faire entrer toutes les entités du monde empirique dans les cases préétablies d’un système d’oppositions binaires, pour présenter ensuite le « dépassement » de ces oppositions comme le nec plus ultra de la pénétration intellectuelle.

Wiktor Stoczkowski, La science sociale comme vision du monde, Emile Durkheim et le mirage du salut, 2019, Gallimard.

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« Un livre de martyrs américains » de Joyce Carol Oates.

Et dans une guerre, des innocents périssent.

Le 2 novembre 1999, Luther Dunphy prend la route du Centre des femmes d’une petite ville de l’Ohio et tire sur le Dr Augustus Voorhees, l’un des médecins avorteurs de l’hôpital et son garde du corps. Ces derniers meurent sur le coup. Luther se rend immédiatement sans résistance. Avec un talent confirmé, Joyce Carol Oates, en suivant les deux familles, celle de l’assassin et celle du médecin abattu, détaille les événements qui ont précédé ou suivi le meurtre.

Bien sûr, je sais! Je sais… « Pas de dialogue avec l’ennemi ».

Alors que l’avortement est vu par les uns comme un principe essentiel du droit humain, il est considéré par les autres, comme une déviance morale absolue. On est « pro-choix » ou on est « pro-vie ». On pose en droit cardinal soit celui de disposer de son corps, soit celui du caractère sacré de toute vie. Et non seulement rien ne semble pouvoir rassembler ces deux certitudes antagonistes, mais la seule idée même d’un dialogue paraît impossible. Alors qu’en Europe aussi, les positions se crispent encore autour de ce sujet douloureux, l’auteure américaine y revient mais sans jamais se décider entre l’une ou l’autre, sans jamais soutenir une version contre l’autre. Non pas parce qu’elle même n’aurait pas fait un choix, ou même parce qu’elle prétendrait qu’aucun choix ne serait possible ou souhaitable. Mais bien, parce qu’elle a très bien compris qu’en dépit de l’assurance affichée par les tenants de chaque camp, aucune supériorité morale d’une position sur l’autre ne pourra jamais être dégagée.

Moralement, l’avortement est neutre.

Le martyr (qu’il soit ici le militant pro-vie, le docteur courageux, l’enfant avorté, l’enfant de l’assassin ou l’enfant de l’assassiné) ne naît pas, à proprement parler, de deux points de vue différents sur ce qu’est la vie. Il naît de l’inconnu mâtiné de haine dans lequel on cherche à laisser ce qui nous dérange. Pour le « pro-choix », le « pro-vie » est un dangereux bigot rétrograde, pour le « pro-vie », le « pro-choix » est un assassin. L’autre est dépouillé de sa raison ou de sa fonction morale. Il est le Mal ou le Fou. Il est l’ennemi. Et il n’est que cela. C’est-à-dire celui avec lequel il ne convient pas de discuter mais contre lequel il s’agit de combattre. Dans ce Livre de martyrs américains, Joyce Carol Oates laisse pleinement sa place à la fiction. Ses personnages ne sont jamais uniquement les bras armés d’une faction ou de l’autre. Ils ne sont jamais des archétypes. Ils doutent tous, en ce compris ceux dont les actions apparaissent comme étant les plus extrêmes. En cela incarnent-ils, mieux sans doute que nombre de savants discours, la relativité morale de chacune des positions. En faisant l’économie d’un partage des responsabilités, aussi illusoire qu’inutile, elle revient ainsi sur l’importance qu’il y a à reconstruire un dialogue avec l’autre. Seule possibilité sans doute pour que se fasse jour la fragilité partagée de nos désaccords moraux et, à travers la constatation par chacun de celle-ci, si pas un accord, du moins un apaisement respectueux*.

Joyce Carol Oates, Un livre de martyrs américains, 2019, Philippe Rey, trad. Claude Seban.

*et, diantre (ou « grand Dieu »), c’est peu de dire que nous en avons bien besoin…

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« Capital & Idéologie » de Thomas Piketty

Dans ce second opus fébrilement attendu, Thomas Piketty, s’il prolonge (voire répète) les analyses de son premier livre Le Capitalisme au XXIème siècle, entend également les dépasser en leur adjoignant une part prospective. Comme précisé (et abondamment détaillé) dans son premier texte, devenu best-seller international, les inégalités, dont le niveau a grandement baissé à la suite des deux conflits mondiaux du vingtième siècle, ont repris de la vigueur ces dernières décennies, jusqu’à ce que leur niveau actuel flirte peu à peu avec celui d’avant-guerre. Imparablement expliqué dans le livre sorti en 2013, le constat de la hausse des inégalités ne peut plus être ignoré. Ici, élargissant le constat, l’économiste croise la collection des données, leur remise en perspective, l’histoire au long cours et la recherche de solution avec un leitmotiv clair et répété à l’envi : l’inégalité n’est ni économique, ni technologique, elle est toujours idéologique et politique.

La sacralisation de la propriété privée est au fond une réponse naturelle à la peur du vide.

Comment en est-on venu à sacraliser la propriété? Quels sont les types de répartition des richesses, des revenus, des terres, de redistribution du capital que l’homme a inventé à travers le temps et l’espace? Comment les divers régimes inégalitaires ont-ils non seulement justifié l’inégalité mais aussi acquis l’adhésion du plus grand nombre à cette justification? Comment ces mêmes systèmes sont-ils issus ou ont été modifiés par les expériences coloniales ou esclavagistes? En quoi et pourquoi les systèmes communistes et sociaux-démocrates ont-ils failli dans leur volonté affichée de restreindre les inégalités? Au fil des tentatives pour répondre à ces questions (et à bien d’autres), apparaît, si pas une solution simple (faut pas déconner non plus!) au problème de l’inégalité, du moins des constantes qui permettent de renouveler le regard qu’on jetait sur elles, et surtout de bien vérifier qu’il n’est nullement une fatalité. Ce qui tranche pour le moins avec une bonne partie des discours en place.

Si l’auteur admet humblement ne pas pouvoir trouver de solution-miracle, le livre s’achève quand même sur une proposition à même, selon lui, de mettre un frein aux principes constitutifs de tout système inégalitaire. Cette proposition s’ancre dans deux mesures phares : un meilleur partage du pouvoir dans les entreprises (en ouvrant réellement les organes décisionnels à tous ceux qui travaillent dans l’entreprise sans qu’ils ne possèdent nécessairement du capital) et la mise en place d’un principe de propriété temporaire du capital (via un principe de redistribution progressive par l’impôt annuel de l’ensemble des actifs, sans exception). Ces deux mesures, adoptées selon des modalités à préciser, pouvant alors financer une forme de dotation en capital à chacun. Le tout étant associé à un panel de mesures relatives à l’éducation, à la décarbonification de l’économie, à la justice internationale, à l’organisation de la démocratie, etc.

Si on veut pinailler un peu on pourra dire que le texte de Thomas Piketty n’est certes pas sans failles*. Le focus mis sur l’inégalité l’incite parfois à passer un peu vite (épistémologiquement s’entend, non éthiquement) sur d’autres concepts, comme l’équité ou la liberté. On peut lire aussi une certaine ambivalence entre sa volonté d’éviter absolument tout déterminisme ou tout naturalisme et à considérer les variations d’une seule variable – l’inégalité – comme responsable du pire ou du meilleur. On peut aussi légitimement émettre certaines réserves sur son analyse des glissements électoraux du vingtième siècle. Il n’en demeure pas moins que ces 1200 pages forment un des ensembles tout à la fois les plus rigoureux et le plus généreux** d’économie politique qu’il nous ait été donné de lire. Et que sa lecture reste absolument indispensable pour tout qui constate l’inégalité actuelle et se refuse à s’en satisfaire.

Thomas Piketty, Capital & idéologie, 2019, Le Seuil.

*d’aucuns d’ailleurs s’y sont engouffrés, gonflés d’une joie mauvaise, pour déverser sans vergogne les poncifs habituels. À la mauvaise foi d’un jugement à l’emporte-pièce, ils ont ajouté celle de critiquer un livre qu’ils n’avaient manifestement pas lu.

**un livre généreux (et diantre qu’ils sont rares) est un livre dont l’auteur envisage avec sérieux l’opinion contraire à ses convictions, sans la considérer a priori comme dissimulant des intérêts cachés, privés, et/ou inavouables. Ce faisant, il nous rappelle que ce n’est pas en proférant des oukases, en hurlant au « fascisme », en se complaisant dans le procès d’intention, que nous parviendrons à déconstruire une idée et les actes qu’elle sous-tend, mais bien en s’attachant à déconstruire cette idée, et elle seule…

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« La minuscule maman » de Bénédicte Muller

La métaphore est chose fort pratiquée en littérature. Et quand on n’a pas fait de cette figure de style un cache-misère pour y dissimuler son indigence, en usant alors à tout-va, elle peut devenir très utile. Mais, même alors, il faut à ses commandes quelqu’un qui puisse vraiment en saisir les enjeux et les possibilités. Ainsi la cantonne-t-on généralement à sa définition stricte de l’analogie, souvent imagée, entre une chose et une autre. Ce faisant, dans le chef de l’artiste (ou de celui qui aspire à ce qu’on le désigne comme tel), c’est bien à une et une seule autre idée (ou chose, ou situation, ou personne, ou…) que l’idée (ou chose, ou situation, ou personne, ou…) métaphorique est censée renvoyer.

Dans La maman minuscule, Elvire retrouve un matin sa maman en pleurs, minuscule dans son grand lit. Elvire, étonnée, un peu désemparée, tente alors tout pour l’aider.

Dans ce récit tout en retenue aux couleurs superbes, Bénédicte Muller réussit le pari d’utiliser la métaphore comme si celle-ci n’était pas forcée d’aboutir. Comme si la force d’une métaphore résidait, précisément, dans le fait de laisser l’autre pendant de l’analogie indéterminé. Pourquoi la maman d’Elvire est-elle devenue minuscule? Est-elle momentanément débordée? Couve-t-elle une dépression? Est-ce une image d’un changement de regard dans le chef d’Elvire? Est-ce une image de la charge de travail qui accable toujours les mères? La puissance de ce livre superbe tient dans ses questions laissées en suspens. Comme si, pudeur oblige, l’auteure n’avait pas voulu aller plus loin que la description du regard que portait une enfant sur sa mère, comme sur le monde qui l’entoure. Comme si, ce regard se suffisant à lui-même, le rôle de l’artiste devait « se limiter » à en donner une illustration la plus juste possible. Avec ce livre merveilleux, les éditions Magnani prouve encore une fois qu’il est tout à fait possible d’aborder les sujets les plus complexes, avec chaleur et tendresse, sans en atténuer la complexité.

Oh maman, parfois on est vraiment petit!

Bénédicte Muller, La minuscule maman, 2019, Magnani.

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« Ce que l’on sème » de Regina Porter

Il y a Hamlet, le personnage de Shakespeare, consacré par l’histoire, intégré à la culture à tel point qu’il parait s’y être dissout et en constituer une part essentielle, et puis il y a Rosencrantz et Guildenstern, eux aussi personnages inéluctablement liés l’un à l’autre de la même pièce de Shakespeare, mais ignorés ou presque de la culture. Il y a les premiers temps glorieux de l’aviation, ses héros, ses martyrs consacrés, ses Lindbergh, ses as de l’armée de l’air, et puis il y a Bessie Coleman, première femme de couleur à avoir obtenu un permis d’aviation international et tombée dans l’oubli général. Il y a le héro et le second rôle. Il y a l’Histoire et les histoires.

il y avait tant d’existences et de personnalités dans un seul corps.

Regina Porter nous raconte la destinée de deux familles, l’une d’ascendance irlandaise, l’autre noire, pendant les soixante années qui précéderont l’accession de Barak Obama à la présidence des États-Unis. Irrémédiablement liées l’une à l’autre, mais sans que les membres des deux familles en aient nécessairement conscience, leurs histoires permettent à l’auteure de dresser un portrait en creux d’une Amérique pétrie de contradictions.

Regina Porter, non seulement, manie avec un talent consommé les outils du roman choral, mais parvient, en leur en adjoignant d’autres, à leur faire servir des fins inédites. Ultra factuelle tout en épousant des registres narratifs très divers, son écriture permet d’approcher au plus près de ses personnages, en en faisant ressentir au lecteur les faiblesses, les errements, mais aussi la force du hasard qui pèse sur eux. En réussissant à attacher le lecteur d’abord aux personnages seuls, avant de distiller subtilement les indices qui les lient entre eux (et non, comme souvent dans le roman choral, en un grand événement catalyseur), l’auteure parvient à faire ressentir et remarquer au lecteur cette puissance qui s’applique à lui aussi. Comme lui dilués dans un ensemble dont ils ne maîtrisent jamais tous les enjeux, les personnages de Regina Porter tentent, eux aussi, de s’arranger du tissage subtil qui les enserre et qui menacerait de les étouffer, s’ils ne prenaient garde de s’arroger la maîtrise de certains fils.

J’ai un an de plus que ma petite sœur. Il y a des choses dont elle ne se souvient pas, ou qu’elle veut oublier. Je me rappelle Papa qui mangeait ses sandwichs au salami en regardant les infos du soir sur CBS. Je me rappelle Papa qui répondait à Nixon à l’écran. Je me rappelle le silence de la chambre quand il est mort. La façon dont l’air l’a quitté, tout simplement, la façon dont il n’y avait plus de différence entre son corps et le lit métallique sur lequel il reposait.

Regina Porter, Ce que l’on sème, 2019, Gallimard, trad. Laura Derajinski.

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