« Histoire des zoos par les animaux » de Violette Pouillard.

la mort de ceux qui valent peu n’est rien pour ceux qui vivent d’eux.

L’animal est sentient! Si, d’ici quelques dizaines d’années, on pourra rétrospectivement attribuer au siècle vingtième et au début du vingt-et-unième les palmes d’une découverte scientifique majeure, c’est certainement aussi à celle-là qu’on fera référence. Mais, si le fait que ce qui arrive à un animal lui importe est aujourd’hui scientifiquement reconnu, il faut bien reconnaitre que ce même fait reste souvent peu porteur de conséquences ambitieuses. Et cela tant au niveau conceptuel qu’au niveau pragmatique. Soit on sait – ou on feint de savoir – qu’un animal est un individu capable de sentience, mais sans prendre en compte tous les aspects que ce savoir induit. On construit alors de grands ensembles conceptuels qui, aussi séduisants qu’ils soient, paraîtront éthérés car déconnectés de la réalité individuelle qu’ils disent circonscrire. Soit on fait fi de tout appareil critique – la criticité étant jugée comme trop anthropocentrée – pour s’adonner, aux côtés de l’animal, à une descente en règle de tout ce qui est humain. On bâtit alors un temple uniquement fondé sur l’opinion et habitable pour ceux-là seuls qui partagent les mêmes a priori. Violette Pouillard nous rappelle ici que la radicalité d’un propos ne pèse efficacement qu’en fonction de la rigueur conceptuelle avec laquelle on le construit. Et qu’aucun édifice intellectuel un peu ambitieux ne peut se bâtir sur l’autel d’une souffrance tue. Parti-pris et rigueur n’évitent la stérilité qu’en s’épaulant.

Le zoo crée […] des familiarités avec des captifs qui conduisent certains visiteurs à se dresser contre le sort qu’il leur réserve. Mais il fait dans le même temps largement disparaitre des esprits collectifs les animaux eux-mêmes, dont les vécus s’effacent derrière les représentations.

De l’aube du dix-neuvième siècle jusqu’à nos jours, l’historienne retrace ici l’histoire des trois grands zoos que sont le Jardin des plantes de Paris, le zoo de Londres et celui d’Anvers. Chronologiquement, elle revient en détail sur leur création, leurs modes de fonctionnement au travers des années, leurs modes de légitimation politique, économique ou éthique. Comment justifie-t-on l’enfermement de ce qu’on vend – littéralement « vend » – comme l’expression paradigmatique du « libre » ? Comment organise-t-on la capture du cheptel? Comment montre-t-on le libre, une fois celui-ci enfermé? Comment construit-on, parfois par devers soi, un système capable d’occulter les contradictions du conservationisme, à défaut de les réduire? Comment la pratique impérialiste du zoo laisse-t-elle ses marques sur les corps des animaux comme sur ceux des « humains de l’en-bas »? En explorant jusque dans ses moindres recoins l’histoire de ces trois grands zoos, Violette Pouillard fait bien plus qu’écrire une histoire des zoos. Elle déconstruit les rapports d’une espèce à d’autres, comme elle déconstruit ceux que les dominants de la première entretiennent de force avec ses dominés. Elle éclaire d’un jour cru les atermoiements, les « gênes aux entournures » ou les petits arrangements dont une conscience collective se dote pour dissimuler – et parfois se dissimuler à elle-même – les conséquences de découvertes qu’elle sait profondément remettre en cause ses propres pratiques.

Si le zoo avait voulu être un monde, le monde est en train de devenir un zoo.

En se saisissant avec intelligence d’une énorme masse de documents et en l’organisant avec à-propos, en conciliant parfaitement empathie du récit et rigueur académique, l’auteure donne véritablement une voix au corps animal. Et, ainsi, c’est par l’entremise sans fard des souffrances qu’il lui inflige que le zoo trouve ici son histoire. Et c’est dans ces conditions (on dirait presque « dans ces conditions seules ») qu’une histoire peut se dessiner qui tout à la fois atteigne à une certaine vérité et éclaire plus loin que son champ strict. Tout comme l’animal singulier est […] un reflet grossissant de l’expérience collective du zoo, le phénomène zoo en est un de notre rapport au monde.

Magistral!

Violette Pouillard, Histoire des zoos par les animaux, impérialisme, contrôle, conservation, 2019, Champ Vallon.

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Hit connection 2019!

C’est pas tout de refuser de vendre des livres à succès et de causer de livres invendables! Encore faut-il vendre les livres invendables…

  1. La Mort par les plantes de Helmut Eisendle
  2. Poésies de Hans Faverey
  3. Voguer de Marie de Quatrebarbes
  4. Embrasse l’ours de Marc Graciano
  5. Un hiver de neige de Peter Kurzeck
  6. Sérotonine de Michel Houellebecq
  7. 4 d’Alexandre Laumonier
  8. Caravage, juste un détail de Jérémie Koering
  9. Réservoir 13 de Jon Mc Gregor
  10. Les rigoles de Brecht Evens
  11. Esthétique de la charogne de Hicham-Stéphane Afeissa
  12. Mascaro, le chasseur des Amériques de Haroldo Conti
  13. La femme aux cheveux roux de Orhan Pamuk
  14. La Marque de naissance de Susan Howe
  15. Khounan-Kara, une épopée touva
  16. Considérations sur le homard de David Foster Wallace
  17. Acedia de Erik Lindner
  18. Fair-Play de Tove Jansson
  19. Le Dernier loup de Laszlo Krasznahorkai
  20. Les droits de l’homme rendent-ils idiots? de Justine Lacroix & Jean-Yves Pranchère

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« Écrire l’art »

Écrire l’art reprend, après avoir été éventuellement retravaillées, la somme des expériences menées depuis onze années par la Kunsthalle de Mulhouse lors d’une résidence proposée régulièrement à des poètes. Pendant dix ans, la centrale d’art contemporain a ainsi proposé à des auteurs de venir interagir avec les expositions plastiques proposées. Lors de chaque résidence, le même canevas devait être respecté : un lien avec une exposition d’art contemporain, un texte écrit en trois-quatre jours, une lecture publique immédiate. Lors de ces dix années se sont ainsi succédés 21 poètes qui, tous, se sont emparés et du processus et de la proposition plastique qui l’accompagnait avec leur propres sensibilité, leurs propres désirs formels. Donnant lieu à performance ou à simple lecture, parfois élaborées plus autour d’un geste que d’un texte, chacune des traces écrites qui en a résulté se veut avant tout l’écho de l’expérience inaugurée par La Kunsthalle. Mais, c’est au final bien plus qui nous est ici donné à lire.

Si, en effet, la proposition qui leur était faite cadrait leur propos autour d’un champ précis, celui de l’esthétique, et donc, quelque part, en limitait la portée, cette contrainte permettait aussi de niveler le terrain de base de chacun. Ainsi, dans la précision (toute relative) de la contrainte à laquelle tous étaient soumis, pouvaient le mieux s’exprimer les différences inhérentes à chacun. Au lieu de voir en sourdre différentes particularités d’un rapport à l’art, la procédure initiée et répétée pour chacun permet de mettre à jour l’inventivité d’une relation formelle de celui-ci. En d’autres mots, même si l’on ne connaît pas l’œuvre ou l’exposition qui l’a suscitée, ce qui ressort de la version ici écrite et éditée, c’est la chair formelle de son expression poétique. En ce sens, les poètes ayant été particulièrement bien choisis*, Écrire l’art, dans sa forme écrite, permet de lire une forme d’histoire en acte de la poésie d’expression française d’aujourd’hui. Pour tout qui désirerait ainsi se « former » à l’expression poétique contemporaine, il offre un kaléidoscope absolument remarquable.

Écrire l’art, édité par Jennifer K. Dick & Sandrine Wymann, 2019, Les Presses du réel.

*c’est peu de le dire : Jérôme Mauche, Virginie Poitrasson, Frédéric Forté, Véronique Pittolo, Jean-Michel Espitallier, Daniel Gustav Cramer, Michaël Batalla, Stéphane Bouquet, Cécile Mainardi, Martin Richet, Eric Suchère, Hyam Yared, Anne Portugal, Andrea Inglese, Christophe Fiat, Dominique Quélen, Frank Smith, Christophe Manon, Sandra Moussempès, Deborah Heissler, Luc Bénazet.

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« Manuscrit corbeau » de Max Aub

C’est en février 1939 que fut créé le camp de concentration du Vernet, en Ariège. Censé « accueillir » les « indésirables » fuyant la défaite de la république espagnole, le camp verra bien vite sa fonction évoluer, mais en gardant le même principe : il faut enfermer ce qui fait peur… Sympathisants communistes, juifs fuyant l’Allemagne, anarchistes espagnols, français d’origine allemande (où dont parfois le seul patronyme le laissait suggérer), étrangers du POUM, avant même le déclenchement de l’offensive allemande vers l’ouest, le camp du Vernet (qui était loin d’être le seul) concentrait déjà une bonne partie de ce que la France craignait. Après la défaite française, les autorités de Vichy n’auront plus qu’à reprendre ce principe et à le raffiner avec l’aide des autorités allemandes, pour mieux complaire à ces dernières. C’est sept jours après l’invasion de la Hollande qu’y fut incarcéré Max Aub. Juif par sa mère, allemand par son père, espagnol et socialiste par choix, il cumulait les qualités requises…

Les hommes font ce qu’ils ne veulent pas. Pour parvenir à cette fin, de notre point de vue si absurde, ils ont inventé ceux qui les commandent. Ceux-là, à leur tour, ne font pas non plus ce qu’ils veulent, mais ce qu’on leur commande. Ceux qui commandent le plus ne font pas non plus exactement ce qu’ils désirent, car ils dépendent toujours d’une force obscure qu’ils ont peut-être inventée eux-mêmes, la Bureaucratie. Le Mensonge et la Bureaucratie sont les dieux des externes, c’est-à-dire d’une caste inférieur, qui commandent leurs supérieurs, les internés.

Manuscrit corbeau est un manuscrit censément écrit par un corbeau, répondant au nom de Jacobo, dont l’objectif est de donner à ses congénères corbeaux une vision synthétique de ce qu’est l’être humain. Pour ce faire, le dit Jacobo a analysé en profondeur cette portion caractéristique de l’humanité que lui offrait le camp du Vernet. On y perçoit un homme dont l’absurdité des comportements n’a d’égale que l’assiduité qu’il met à tenter de la justifier. C’est drôle. C’est terrible. Et à l’heure où l’on enferme à nouveau les innocents à tour de bras, la lecture de ce point de vue corvin sur l’être humain nous semble pour le moins urgente*.

L’homme, du fait d’en être un, n’est rien. […] Malheureux animal prodigue de ce qu’il n’a pas, son imagination le conduit sur des chemins impossibles et là il se perd, sans retour, et meurt de croire que les choses sont comme il se les figure.

Max Aub, Manuscrit corbeau, 2019, Héros-limite, trad. Guillaume Contré.

*et si cela pouvait en plus remettre au goût du jour le chef-d’œuvre absolu de Max Aub, Le labyrinthe magique, ce serait magnifique!

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« Journal intégral 1919-1940 » de Julien Green.

Depuis bien longtemps, le journal de Julien Green était devenu un classique de la littérature française du vingtième siècle. Édité depuis 1938, puis repris de son vivant dans la prestigieuse édition de La Pléiade, ce journal, qui couvre près de quatre vingt années du siècle passé, était cependant expurgé d’une part considérable de sa matière. Conscient de l’impossibilité qu’il y avait a révéler de son vivant les détails intimes de sa vie homosexuelle ainsi que ceux du milieu littéraire de son temps, l’auteur avait lui-même censuré son colossal journal. Mais il avait aussi laissé libre choix à ses ayants-droits de rétablir un jour l’intégralité du texte.

L’autre soir fait l’amour avec Robert. Je lui ai sucé le trou du cul; c’est la forme de plaisir que je préfère. Pourquoi? Je ne peux le dire. Est-ce parce qu’elle est plus indécente que les autres? Je ne le crois pas. Mais le trou du cul qui est au centre même de l’être en est la partie la plus secrète et qui l’a, qui le suce, peut se flatter de vraiment posséder cet être. Du reste ces raisons d’ordre cérébral sont sans doute fausses. J’aime ça parce que j’aime ça.

Dans cette version complète, un cul est un cul, une pine est une pine, un imbécile est un imbécile. Dans la version intégrale, Julien Green aime et est aimé. Il baise et est baisé. Et comme beaucoup d’autres (alors que ces autres, parfaitement hypocrites, entretenaient parfois un discours tout autre sur la sexualité) il se livre, souvent avec délectation, à l’assouvissement de sa chair, sans d’ailleurs toujours prendre fort garde à l’âge de ses amants. Quand on sait à quel point les textes de Green posent la question du rapport à la chair ou à la foi, et sont travaillés par le poids de la culpabilité morale, voir mis à nu les linéaments biographiques sexuels de l’auteur sont bien entendu précieux pour l’exégète. Comme la relation sans fard des faits et gestes du monde « inverti », ainsi que du monde littéraire de son temps, offriront à l’historien des outils absolument remarquables.

Mais qu’est ce que l’intégralité fait à l’œuvre elle-même? Autrement dit, qu’est ce que le dévoilement aujourd’hui de la part dissimulée du texte ajoute ou retranche au chef d’œuvre institué que ce texte formait déjà? Dire tout est-il dire plus vrai? Dire tout, est-ce dire mieux?

Ce qui me gêne dans ce journal que je tiens depuis trois ans, c’est la place de plus en plus grande qu’y prend l’instinct sexuel. Je ne puis m’empêcher de croire que ces pages, si on les lisait, donnerait de moi une idée fausse, du moins fort incomplète, car il y a autre chose dans ma vie que des aventures, il y a l’amour dont les mots ne traduisent ni la force ni la profondeur et qui est au-delà du désir, il y a mon travail dont je parle assez peu : ce livre qui se crée en moi à toute heure du jour; en dernier lieu peut-être, il y a ces plaisirs dont je parle tellement, comme pour m’en étourdir de nouveau. Mais ce qui est la plus voyant est sans doute moins vrai que le reste.

Nous vivons à l’ère de l’exigence de la transparence à tout prix. Et dans ce contexte, la parution d’un journal complété de ses passages auto-censurés nous parait plus juste, plus vraie. Au jugement esthétique porté sur l’œuvre augmentée vient ainsi s’abouter un jugement moral fabriqué par les habitudes de l’époque. Ainsi serait-ce mieux parce qu’on ne cacherait plus rien. C’est oublier que Julien Green était de ces écrivains qui dégraissent copieusement leurs textes (comme d’ailleurs il le rappelle dans le journal même) et que son journal, qu’il préparait lui-même à la publication, était envisagé dans son chef comme partie prenante de son œuvre. Si, bien entendu, de nombreux passages coupés l’étaient évidemment pour des raisons de « bienséance », les mêmes ou d’autres l’étaient aussi pour des raisons de rythme, de souffle ou d’intérêt d’un lecteur.

Il ne nous appartient pas de juger quel journal de Green est le meilleur. Sans doute le premier est-il plus « littéraire » car – parce qu’il répond à une logique de composition chère à son auteur – plus « fidèle » à l’idée que son concepteur se faisait de la littérature. Sans doute le second est-il plus « vrai » dans le sens où il donne libre place à l’importante vie sexuelle, alors inavouable, de son auteur. Quoi qu’il en soit, et en sus du génie même de son auteur, c’est la coexistence des deux qui nous parait révélatrice. Car c’est elle qui interroge en profondeur notre rapport à la mémoire, à la littérature et au statut de la vérité. C’est elle qui nous rappelle que littérature et vérité, même dans un journal, ne font pas toujours bon ménage et que sous le prétexte martelé d’épargner les deux, on confère souvent à l’une ou l’autre la prééminence, sans même s’en rendre compte. Ainsi, en marquant différemment les passages « rétablis » – en italiques ou bâtons – du texte édité préalablement situe-t-on le texte intégral dans un rapport à la vérité qui est plus celui de notre temps que de celui de l’auteur. En signalant bien la différence, on marque bien qu’il s’agit ici d’un « rétablissement », d’un « comblement ». On marque l’importance que l’on confère non pas nécessairement à l’intégralité de ce texte là en particulier, mais à « l’intégralité » elle même. Comme si, ainsi – et fort inconsciemment -, c’était l’acte de mise à nu qu’il s’agissait de rappeler.

Il faudrait de longues heures pour noter chaque jour tout ce qu’un homme ressent, tout ce qui lui passe par la tête.

Quand on sait l’échec auquel, dès son début, Julien Green avait condamné son journal, la question du « tout dire ou pas » paraît in fine secondaire. Car il savait bien que la moindre seconde d’un être nécessite plus d’une vie pour en rendre approximativement une pâle nuance. Intégral ou non, le journal de Julien Green reste la superbe histoire d’un échec…

Juilen Green, Journal intégral 1919-1940, 2019, Robert Laffont

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« Le livre d’un été » de Tove Jansson

Le livre d’un été nous conte les « menus » événements qui émaillent la vie de la jeune Sophie et de sa grand-mère sur l’île du golfe de la Finlande où elles passent l’été. Alors que sa maman vient de mourir et que son père s’absente fréquemment ou se laisse aller à ses marottes, la jeune fille passe le plus clair de son temps avec sa grand-mère. Entre leurs promenades, leurs jeux naïfs, leur intrusion sur une île récemment privatisée, un épisode de sécheresse, une tempête, le lecteur voit se dérouler devant lui une existence dont les riens attendus deviennent soudain considérables et les choses proclamées comme importantes des détails à peine perçus. Avec la grand-mère espiègle et sa petite fille curieuse de tout, c’est le monde tel qu’on le connaît qui se retrouve, en toute simplicité, bouleversé.

Elle se tourna sur le côté et enfouit sa tête dans son bras. Entre les manches de son chandail, son chapeau et les roseaux blancs, elle apercevait un triangle de ciel, de mer et de sable, un tout petit triangle. Dans le sable à côté d’elle, il y avait un brin d’herbe desséchée qui, entre ses feuilles découpées en dents de scie, tenait un duvet d’oiseau de mer. Elle en étudia attentivement la structure. Au centre la blanche nervure rigide, et tout autour le duvet brun clair et aérien, mais plus foncé et brillant vers la pointe qui s’achevait en une petite courbe coquine. Le duvet frissonnait dans un courant d’air qu’elle ne percevait pas. La grand-mère constata que le brin d’herbe et le duvet se trouvaient juste à la bonne distance de ses yeux. Elle se demanda si le duvet venait de s’accrocher maintenant au printemps; pendant la nuit peut-être, ou s’il était resté là tout l’hiver. Elle remarqua le renfoncement circulaire dans le sable au pied du brin d’herbe et le tortillon d’algue qui s’était enroulé autour de la tige. Juste à côté il y avait un morceau d’écorce. Si on le regardait suffisamment longtemps, il grandissait et devenait une très vieille montagne dont le sommet était couvert de cratères et d’excavations qui ressemblaient à des tourbillons. Le morceau d’écorce était beau et dramatique. Il reposait au-dessus de son ombre sur un seul point de contact. Le sable était grenu, propre, presque gris dans la lumière du matin, le ciel était immense et vide et la mer aussi.

Tove Jansson est une maître de la perspective. Le monde qu’elle nous donne à voir n’est en aucun cas un autre monde que le nôtre, un monde fantasmé, ou une version exotisée de celui-ci. Comme seuls les grands écrivains peuvent se le permettre, elle se « contente » de le percevoir différemment et de le dire. L’imagination ad minima, elle voit et note les événements au plus près. Comme la grand-mère avec sa petite-fille (et la petite-fille avec sa grand-mère) elle prend au sérieux chaque chose. Avec elle, rien n’a d’importance si tout n’en a pas. Avec une tendresse pour chacune, elle confère à toute chose la même attention, et relie ainsi toutes les choses entre elles, qu’elles soient perçues ou juste pensées, qu’elles soient humaines, animales ou végétales. Avec Tove Jansson, le vent devient un protagoniste comme un autre. Elle a compris que la littérature n’est pas affaire d’imagination d’un monde mais des formes qui peuvent l’approcher. Qu’il sert souvent moins de prendre de la hauteur que de revenir aux ras des choses et des événements. Et quand s’y adjoint un immense talent, quel miracle!

Tout existe si on prend le temps de le chercher.

Tove Jansson, Le livre d’un été, 2019, La Peuplade, trad. Jeanne Gauffin.

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Prix ptyx 2019!

Tout comme Éric-Emmanuel Schmidt**, Florian Zeller**, Franz-Olivier Giesbert*, Patrick Besson*, Frédéric Beigbeder*, Andreï Makine*, Sylvain Tesson***, Philippe Tesson****, Éric Neuhoff*, nous remettons chaque année un prix. À leur différence, nous ne courons après aucun prix, nous nous contentons d’en donner. À leur différence aussi, l’attention médiatique que nous recevons, nous comme le prix décerné, est à peu près nulle, c’est-à-dire exactement inversément proportionnelle à la qualité de nos écrits littéraires respectifs (nous n’écrivons en effet strictement rien). De même – alors que nous aussi, nous nous aimons énormément – nous ne faisons pas de notre fonction de juré du prix ptyx un piédestal à notre moi-même, ni ne cherchons par là à accaparer une partie de la lumière dont, bon prince, nous prétendons illuminer quelqu’un d’autre. Contrairement à ces éminents personnages, nous ne sommes nullement éminents, et n’avons aucune prétention à l’être, ni ne tentons de déguiser notre désir insatiable de légitimité en un geste désintéressé.

Bref, bêtement, on donne un prix pour essayer de mettre un plus à l’honneur à l’honneur un texte qui, au cours de l’année écoulée, nous a paru particulièrement ressortir de la masse des textes produits, vendus et commentés.

So the winner is :

Parce qu’en sus de ce qu’on en disait ici, et qui serait susceptible d’être précisé encore et encore, après chaque lecture, tellement ce chef-d’œuvre semble irréductible à l’exégèse, ce texte est l’un des plus prodigieux qu’il nous ait été donné de lire. Et que ce serait manquer à notre devoir de libraire (ha oui, tiens, c’est vrai, on pense avoir des devoirs, c’est un peu con, certes, mais c’est comme ça…) que de ne pas encore un peu taper sur le clou…

Peter Kurzeck, Un hiver de neige, 2019, Diaphanes, trad. Cécile Wajsbrot.

*Tous ont obtenu un prix, voire plusieurs, et sont à ce jour membres des plus prestigieux prix français actuels, voire plusieurs. Tous ont fait de l’écriture avec moufles une spécialité. Tous sont à la littérature ce que la couenne de porc est à la pâtisserie vegan.

**prix du premier roman de l’université d’Artois

***qui a un jour réussi à écrire, à propos de l’anus : « Jusque-là, malgré l’attirance qu’il avait pour ce petit cercle rosé, il ne s’en était pas vraiment approché. […] Le petit orifice brillait comme une étoile noire.« 

****le fils de celui d’après

*****le papa de celui d’avant

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« L’enquête » de Juan José Saer

je veux que vous sachiez dès maintenant que ce récit est véridique

Dans le 11ème arrondissement parisien, un mystérieux assassin agresse, viole et dépèce des vieilles dames depuis neuf mois. Pour tenter de mettre fin à ces terribles agissements, un commissariat spécial est mis sur pied, avec à sa tête le commissaire Morvan. Peu à peu, alors que le meurtrier reste tout aussi insaisissable, le cercle des ses méfaits se rapproche du commissariat. Tout cela nous est conté lors d’une conversation exotique en Argentine entre Pigeon Garay et ses amis. Entre l’histoire racontée par Pigeon, la difficulté qu’ils ont, lui et ses amis, à attribuer ou non un manuscrit à un ami auteur décédé, la redécouverte d’un univers abandonné par Pigeon il y a plus de vingt ans, le lecteur est balancé d’un espace fictionnel à un autre.

Évidemment L’enquête trouve son origine dans les préoccupations postmodernes du questionnement de la fiction. En ce sens, ni les questions soulevées, ni même sans doute les techniques par lesquelles ces dernières sont mises en oeuvre par l’auteur ne sont à proprement parler originales : floutage des repères de reconnaissance, feuilletage des plans fictionnels, prise à parti du lecteur, enchâssement des ressorts du drame dans ceux de la mécanique narrative, etc. Mais si le labyrinthe conçu par le romancier argentin ne tranche pas par l’originalité de ses méthodes, il marque en revanche par l’extrême précision avec laquelle il les utilise. Et c’est de cette précision même (celle du récit, comme celle de chacun de ses « personnages ») et de ce qu’elle laisse par devers elle (au plus vous êtes précis, au plus ressort cette impossibilité à épouser la totalité du réel) que naissent le plaisir et le vertige de la lecture. Du tout grand Saer…

Depuis le commencement, j’ai eu la prudence, pour ne pas dire la courtoisie, d’énoncer des statistiques afin de vous prouver la véracité de mon récit, mais j’avoue que, de mon point de vue, ce procédé est superflu parce que, du simple fait d’exister, tout récit est véridique, et que si on désire en retirer quelque signification il suffit d’admettre que, pour atteindre la forme qui lui est propre, il lui faut parfois se plier, grâce à ses propriétés élastiques, à certaines compressions, quelques déplacement et pas mal de retouches sur les images.

Juan José Saer, L’enquête, 2019, Le Tripode, trad. Philippe Bataillon.

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« Poésies » de Hans Faverey

La connaissance que l’on peut avoir en langue française de ce qui compte dans le champ mondial de la poésie contemporaine (disons de l’après 1950) est d’une timidité qui ne cesse de nous étonner. Jusque dans les milieux dits « spécialisés », on se limitera fréquemment à quelques références du cru français ou anglo-saxon (souvent les mêmes d’ailleurs), agrémentées à la marge de rares allusions slaves, asiatiques ou autres, plus censées apporter une nécessaire couleur « exotique », gage d’ouverture d’esprit de celui qui la sait, que de conférer au texte en question une véritable importance intrinsèque. Le constat est d’autant plus troublant que d’autres espaces poétiques contemporains se traduisent l’un l’autre à tour de bras depuis longtemps. Du norvégien au néerlandais, du néerlandais au macédonien, du polonais à l’allemand, nombre de livres majeurs de la poésie contemporaine sont traduits depuis parfois de nombreuses années, à l’exclusion du français. Comme si l’amateur de poésie francophone ne pouvait reconnaitre à des langues moins « hégémoniques » (alors que le français ne l’est lui-même plus depuis belle lurette) le privilège de construire un rapport à elle-même qui fasse sens, et qui puisse dès lors légitimer les efforts et les frais nécessaires à une traduction ambitieuse. Comme si ne valait plus que ce que l’on connait déjà.

Si quelqu’un était obscur,

alors un tel dieu de lumière est obscur.

Quelqu’un dit : le grain
est beau, il sera a-
néanti. Avant que tu penses

voir quelqu’un, c’est déjà un autre.

Chaque poème d’Hans Faverey instaure un mystère. Mais un mystère dont, peu à peu, il donne des clés, et dont le dernier poème de chaque cycle peut être vu comme une sorte de résolution possible. Aux antipodes de l’hermétisme auquel elle fut d’abord cantonnée, la poésie de Hans Faverey s’affirmera comme une poésie généreuse, souvent drôle, au lecteur qui la lira lentement, en se ménageant des pauses, des silences, comme l’y invite sa disposition parcimonieuse sur la page. La poésie de Faverey réussit cette gageure de réunir l’étrangeté et le familier.

Je jette une pierre :
aucun oiseau ne s’envole.
Tu fais claquer ta langue :
aucun cheval n’arrive en trottant.


Je me tais, tu te tais.
Mais nous n’avons
rien des couteaux qui se taisent.


La perte d’une seule question
fait de nous des sans-abris.


Si tu te mets a parler
je devrai te coudre la bouche
avec les fils du souffle auquel je suis pendu.

Lecteur curieux et attentif de la poésie de son temps (il connaissait remarquablement bien les poésies française, américaine ou asiatiques), Hans Faverey a composé (littéralement composé) une œuvre débarrassée du poids de la métaphore, aussi exigeante qu’originale. À l’écart des écoles esthétiques il a lentement construit un monument à la littérature. Alors qu’elle était depuis longtemps admirée, traduite et étudiée en de nombreuses langues, il manquait à cette œuvre essentielle une traduction française ambitieuse. Avec ces Œuvres complètes, c’est bien l’une des œuvres majeures de la poésie du vingtième siècle que nous vous proposons de découvrir…

Hans Faverey, Poésies, 2019, Vies Parallèles, trad. Kim Andringa, Erik Lindner, Éric Suchère.

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Combien ça coûte?

« C’est cher! ». Souvent, un libraire (ou un éditeur) se retrouve confronté à cette exclamation lors du passage en caisse d’un lecteur. Sans méconnaître la subjectivité à l’œuvre dans ce constat (une chose peut paraître chère à l’un alors qu’elle paraît bon marché à un autre) ni les critères très strictement matériels qui s’imposent à chacun (une même chose peut être chère à une bourse et légère à une autre), il est indéniable que la part objective de l’interjection est en règle générale ignorée par celui qui la profère. Celui qui dit « C’est cher! » ne sait en général que ce que cela lui coûte à lui et non ce que cela a couté à celui qui le lui vend. Si le constat est vrai de manière générale (au plus les actes que nous posons se limitent à ceux de la consommation, au plus on cherche à s’exonérer des raisons qui fondent ces actes, et donc à les connaître), il l’est plus encore pour un domaine culturel qui a toujours préféré mettre à distance la chose financière. Comme s’il répugnait à qui en « profitait » (le lecteur) ou en « vivait » (le libraire, l’éditeur, l’auteur, le traducteur, le distributeur, le diffuseur, l’imprimeur, le représentant, etc. ignorant souvent superbement les coûts afférant aux autres parties impliquées) de se rappeler que la chose d’esprit dont il s’occupe pouvait être entachée de préoccupations si bassement matérielles. Et pourtant! Et pourtant un livre a bien un coût objectivable!

Croyant sincèrement qu’il n’y a aucun avantage à rester dans le confort faussement douillet de la méconnaissance, nous avons désiré profiter de la sortie ces jours-ci d’un livre qui nous est cher pour répondre à cette question : « Un livre, ça coûte combien? ». Sans aucunement prétendre à l’exhaustivité ni à l’exemplarité de ce qui suit, nous pensons qu’il peut être utile à tout acteur du monde du livre (dont le lecteur est sans doute le plus important) de connaitre les tenants et aboutissants sonnants et trébuchants d’un livre. Voici donc combien Poésies d’Hans Faverey a coûté, la répartition des dépenses et celle des rentrées :

Coût total : 26.340 € HTVA réparti comme suit :

Traduction : 14.885 €. 45.00 €/poème soit le tarif officiel recommandé par le Fond des lettres néerlandais.

À-valoir sur les droits d’auteur : 750 €.

Graphisme : 3.000 €.

Impression : 7.205 €. Impression en Belgique (671 pages, dos rond, cousu, cartonné papier Fedrigoni, tranche-fil, etc. la classe quoi, en ce compris la livraison en deux endroits, France et Belgique).

Frais divers : 400 € (envois postaux, frais de transport, petites fournitures diverses, etc.)

Le livre a été imprimé à 750 exemplaires, dont 40 doivent être légalement cédés aux traducteurs, ayants-droits ou éditeurs. Nous avons reçu une aide (très généreuse) du Fonds des lettres néerlandais d’un montant de 12.500 €. Cette aide n’est perçue qu’après impression du livre, ce qui veut donc dire que tous les montants repris ci-dessus (en ce compris bien entendu les montants dus aux traducteurs) ont été financés pas l’éditeur. Ce qui donne un coût de revient à l’exemplaire de (26.340 – 12.500)/710 =19.22 €.

Il va de soi que l’éditeur ne perçoit pas 100 % du prix du livre à la vente. Dans le cadre de ce livre précis, la répartition se fait comme suit : 10 % pour le diffuseur, 10 % pour le distributeur, 37,5 % pour le libraire, 8 % pour l’éditeur original et les ayants-droits, 1 % pour les traducteurs. Reste donc à l’éditeur un pourcentage théorique sur le prix de vente de 33,50 %. Celui-ci doit être, en pratique, ramené à la réalité des faits. Premièrement, les pourcentages sur le prix de ventes versés aux traducteurs n’étant dus à ceux-ci qu’après amortissement des à-valoir leur ayant été payés, il est très rare, dans le cas de la poésie traduite que ce cas de figure se rencontre (il faudrait vendre 49.617 exemplaires de ce livre : cette chronique se transforme en rêve humide…). A contrario, il n’est pas impossible que des sommes doivent être payées aux ayants-droits en sus de l’à-valoir préalablement versé. Dans le cas qui nous occupe, après la 313 ème vente, 2,40 € serait dus à ces derniers. Ensuite, des ventes réalisées doivent être déduits les frais relatifs aux livres abîmés et donc définitivement invendables. D’expérience, ces frais peuvent être évalués à minimum 5 % du total. Bref, de manière très concrète, dans le cas qui nous occupe, l’éditeur percevra 29,5 % du prix de vente de chaque livre jusqu’au 312 ème et 21,5 % à partir du 313 ème…

Bref (encore), pour couvrir ses frais (et uniquement les couvrir, sans parler de gagner de l’argent ou de rémunérer son propre travail), notre éditeur aurait du vendre son livre à un prix de 65,15 €! Mais comme, à ce prix-là, il n’en aurait vendu aucun, il a décidé de les vendre à 30 €. Ce qui, il en met sa main à couper, ne lui épargnera certainement pas l’un ou l’autre « C’est cher! »… C’est ballot.

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