« La phrase urbaine » de Jean-Christophe Bailly.

phrase urbaineà peu près partout sur la Terre, avec des différences d’indignité, de cynisme, de violence, existent des maisons qui ne sont pas des maisons, des rues qui ne sont pas des rues, des espaces qui n’ont rien tenté d’autre dans l’espace que son occupation.  Et on le sait, c’est dans ces zones-là que sont rassemblées les masses humaines les plus nombreuses, les plus pauvres.

Ecrits entre 1981 et 2012, ces articles ici rassemblés sous le titre « La phrase urbaine » s’intéressent tous, comme son nom l’indique, à la ville.  La ville comme une diction, une parole, une phrase dont il s’agirait de tirer une grammaire et que Jean-Christophe Bailly décrit moins qu’il ne la déclame.

Ce sont les passants qui font l’architecture.

Les passants, qu’on voit passer dans la ville sans se rendre compte qu’ils la font aussi, cette ville.  Tous comme les matériaux et les techniques dans lesquelles, si l’on prend le temps de les découvrir, se décèlent d’insoupçonnées ruptures.  Telle l’invention du verre coulé qui permit la fabrication de grandes vitres et donc de changer radicalement les rapports du dehors au dedans.

Ce que la vitre et la grande fenêtre accomplissent, c’est le saut dans un monde qui, par la transparence et le reflet, par la fréquence des transactions entre le dehors et le dedans, devient un monde de l’immédiateté de l’image.

Passant lui-même, l’auteur se fait chambre d’écho de ce qui se tisse dans une ville, dans ses « monuments », dans ces architectures, ces vides, ces figures qui s’entremêlent et lui donnent un nom.  Dans ce qu’elle éloigne d’elle aussi, relègue à un ailleurs.

La banlieue […] c’est toujours là-bas, ailleurs et c’est toujours le moins lointain de tous les ailleurs […] mais c’est ailleurs et c’est un voyage; quand on n’y vit pas, quand on n’y est pas né, quand au contraire on vit à l’intérieur du cercle.

Dans cet ensemble de très beaux textes hétéroclites, un peu cabinet de curiosité, se dessine une poétique de la ville qui est aussi une politique.  Où la ville se définit comme territoire qui inclut et exclut.  Un centre qui relègue à la banlieue.  Mais qui n’est centre que par la grâce d’une banlieue.  On y lit une ville-territoire qui ne se saisit complètement qu’en incluant dans la saisie ce qu’elle laisse en dehors et dans les lignes de fuite qu’elle tend vers ce dehors.  Où, tout comme elle, l’homme qui y habite a ce besoin d’une unité de base, de repli à partir de laquelle il lui est possible de se redéployer.  Une histoire de déterritorialisation en somme.

Relier et assembler, et le faire de façon disparate, c’est là l’être même de ce qu’il faudrait appeler la « fonction urbaine ».

Jean-Christophe Bailly, La phrase urbaine, 2013, Le Seuil (coll. Fiction & Cie)

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