« Robledo » de Daniele Zito

 

Elle avait fini par travailler dix à douze heures d’affilée par jour pour le pur besoin de travailler, sans prétendre à la moindre rétribution ou satisfaction personnelle, acceptant des conditions souvent humiliantes qui étaient une offense à sa dignité de travailleuse et de femme. Dominée par cette obsession, elle avait décidé de s’ôter la vie précisément là où, selon ses propres mots, tout avait commencé, à savoir chez Décathlon.

Et si le travail, de valeur qu’il est encore souvent, se transformait en idéal. Et si, du désespoir désargenté dans lequel ils végètent, les sans-emplois s’adonnaient, jusqu’à ce que mort s’ensuivent, au travail pour le travail. Et si tout cela devenait bel et bien réel…

Constitués en groupuscules secrets, les membres de TPT (TravailpourleTravail) s’affublent des tenues de travail des grandes enseignes (Ikea, Décathlon, etc.) et prestent dans une joie retrouvée les heures normales d’une journée de travail normale. À la différence notable qu’ils n’ont ni contrat ni salaire. Seul compte le travail exercé pour lui-même jusqu’à la parfaite réalisation de celui-ci, le décès sur le lieu de travail même.

Personne ne se demandait qui il était. Personne ne lui demandait qui il était. Il n’avait pas de contrat, il n’avait pas de salaire, il n’avait rien, il se contentait de travailler, de manière irréprochable. Plus il travaillait, plus son inquiétude disparaissait. Il n’avait pas besoin d’autre chose.

Véritable lecture de ce qu’est le travail salarié lorsqu’il est pensé jusque dans les derniers retranchements de sa logique, Robledo est à la fois une fiction sur le monde du travail, l’une de ses analyses les plus lucides, et une fantastique mise en question des procédés par lesquels une réalité peut se dévoiler à nous. En se présentant comme une sorte de rapport-expertise-testament d’un journaliste dont il est rappelé constamment qu’il convient de s’en méfier, Robledo joue intelligemment sur les fractures infimes qui séparent parfois la réalité la plus triviale et le fantastique gore. L’absurde naît ainsi moins de la contradiction d’avec le réel que d’avec sa continuation abrupte la plus naturelle. Le travail décrit dans Robledo est bien le nôtre…

ce sont les mots qui créent les faits et non le contraire.

Daniele Zito, Robledo, 2019, Bourgois, trad. Lise Chapuis.

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