« Ce que l’on sème » de Regina Porter

Il y a Hamlet, le personnage de Shakespeare, consacré par l’histoire, intégré à la culture à tel point qu’il parait s’y être dissout et en constituer une part essentielle, et puis il y a Rosencrantz et Guildenstern, eux aussi personnages inéluctablement liés l’un à l’autre de la même pièce de Shakespeare, mais ignorés ou presque de la culture. Il y a les premiers temps glorieux de l’aviation, ses héros, ses martyrs consacrés, ses Lindbergh, ses as de l’armée de l’air, et puis il y a Bessie Coleman, première femme de couleur à avoir obtenu un permis d’aviation international et tombée dans l’oubli général. Il y a le héro et le second rôle. Il y a l’Histoire et les histoires.

il y avait tant d’existences et de personnalités dans un seul corps.

Regina Porter nous raconte la destinée de deux familles, l’une d’ascendance irlandaise, l’autre noire, pendant les soixante années qui précéderont l’accession de Barak Obama à la présidence des États-Unis. Irrémédiablement liées l’une à l’autre, mais sans que les membres des deux familles en aient nécessairement conscience, leurs histoires permettent à l’auteure de dresser un portrait en creux d’une Amérique pétrie de contradictions.

Regina Porter, non seulement, manie avec un talent consommé les outils du roman choral, mais parvient, en leur en adjoignant d’autres, à leur faire servir des fins inédites. Ultra factuelle tout en épousant des registres narratifs très divers, son écriture permet d’approcher au plus près de ses personnages, en en faisant ressentir au lecteur les faiblesses, les errements, mais aussi la force du hasard qui pèse sur eux. En réussissant à attacher le lecteur d’abord aux personnages seuls, avant de distiller subtilement les indices qui les lient entre eux (et non, comme souvent dans le roman choral, en un grand événement catalyseur), l’auteure parvient à faire ressentir et remarquer au lecteur cette puissance qui s’applique à lui aussi. Comme lui dilués dans un ensemble dont ils ne maîtrisent jamais tous les enjeux, les personnages de Regina Porter tentent, eux aussi, de s’arranger du tissage subtil qui les enserre et qui menacerait de les étouffer, s’ils ne prenaient garde de s’arroger la maîtrise de certains fils.

J’ai un an de plus que ma petite sœur. Il y a des choses dont elle ne se souvient pas, ou qu’elle veut oublier. Je me rappelle Papa qui mangeait ses sandwichs au salami en regardant les infos du soir sur CBS. Je me rappelle Papa qui répondait à Nixon à l’écran. Je me rappelle le silence de la chambre quand il est mort. La façon dont l’air l’a quitté, tout simplement, la façon dont il n’y avait plus de différence entre son corps et le lit métallique sur lequel il reposait.

Regina Porter, Ce que l’on sème, 2019, Gallimard, trad. Laura Derajinski.

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