« Hymnes contre les hérésies » de Éphrem De Nisibe.

 

Enseignons à l’innocence

à mettre son espérance en Un seul

et à renier les nombreux,

Si l’on connait assez bien la littérature gréco-latine des débuts des temps chrétiens, il faut bien reconnaître que l’éclat dont on l’a affublée a laissé dans l’ombre les pans arméniens, coptes ou syriaques de la tradition. Éphrem est né à Nisibe (ville actuellement turque, non loin de la frontière syrienne) vers 306 et mort non loin, à Édesse, en 373. Membre important du clergé chrétien, il œuvra, comme beaucoup de ses pairs, à la légitimation de la foi chrétienne, et à l’établissement de son orthodoxie. Comme les autres pères de l’église chrétienne, dès Irénée de Lyon ou Justin, il s’employa à réfuter les arguments théologiques avancés par ceux qu’on regroupe aujourd’hui sous le nom générique d’hérétiques mais qui donnaient à voir, dès les débuts du succès du christianisme, une pléiade d’opinions aussi diverses qu’incompatibles entre elles. Tout occupés à asseoir, dans des temps troublés, la légitimité de leur culte encore neuf, les premiers penseurs chrétiens se devaient, aussi bien politiquement que théologiquement, de construire l’image d’une communauté unie autour de principes forts et unanimement partagés. Comme ses pairs, Éphrem composa donc une importante littérature pour affirmer son opposition aux hérésies de Mani, de Marcion, de Bardésane ou d’autres. Mais, alors que cette littérature est majoritairement dominée par des textes rhétoriques – qu’il s’agisse de textes expressivement « contre » ou d’apologétiques – , c’est la poésie qu’utilise Éphrem pour asseoir son orthodoxie.

Et tandis que cette parole

qui fut découpée

vit et donne à tous la vie,

elle est morte pour son voleur.

Une fois rétablie à sa place,

elle donne vie par sa lecture.

Composée en hymnes destinés à être chantés, probablement par des chœurs féminins, l’argumentation  d’Éphrem s’articule dans et par le langage car le message chrétien, il en a pleinement conscience, pose de façon aiguë la question de l’usage de la parole. Le verbe de Dieu, transmis par la parole du Christ, est parfait mais sa perfection se heurte, dans sa transmission, à l’imperfection de la prise de parole humaine. D’aucuns alors peuvent, avec plus ou moins de subtilité, s’ingénier à présenter de manière tronquée le message divin de façon à lui faire épouser les atours mensongers qui les arrangent. La parole divine, médiée par l’humaine, n’est plus elle-même. Du vrai, on peut alors verser dans le mensonge. Et si la rhétorique peut déjouer efficacement certains des pièges que nous tendent les hétérodoxes, c’est la poésie qui, en revenant au cœur du problème, la parole, peut le mieux faire survenir à nouveau la vérité.

Au-delà des problématiques strictement théologiques, passionnantes en soi, la poésie d’Éphrem peut être lue aujourd’hui selon des principes esthétiques contemporains cohérents. Ses jeux poétiques, ses principes formels, affirment que le langage est chose très sérieuse. Et cette puissance du mot que professe le père syriaque peut nous éclairer, aujourd’hui encore et sans crainte de verser dans l’anachronisme, sur ce qu’est une parole et sur le rôle que le poète a à jouer dans sa (ou ses) révélation(s). Quelque chose est mort, certes. Mais une parole demeure…

Éphrem De Nisibe, Hymnes contre les hérésies, 2018, Les Belles Lettres, trad. Fluvia Ruani.

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