« Qui est Charlie? » de E.T.

emmanuel toddNous lisons tout ce qui nous arrive à la librairie.  Quand bien même cela éveillerait le scepticisme d’aucun, c’est, en plus d’être vrai, parfois pénible.  Bien entendu, notre objectif étant de jauger un livre avant de décider s’il ne dépareillerait pas nos tables, il s’agit d’abord, en première ligne, d’un défrichage.  Pour l’expliquer plus clairement donc : on prend un livre, on l’ouvre et on le lit jusqu’au moment où, avec autant de certitude que se peut, on peut décider s’il revêt un quelconque intérêt…  ou pas.

Il est donc heureux, voire salvateur – même si, sous la plume d’un libraire, cela peut paraître paradoxal – que certains auteurs aient pensé à ne pas cacher leur jeu trop longtemps.  Tant qu’à être génial, ou con, autant le paraître tôt.  Ca aide le libraire.

Nous remercions donc E.T., dans son effort de « revenir à la scienticité », de n’avoir pas été trop lent à la détente et de nous avoir gratifié de ce qui suit dès la page 28 :

l’adhésion à l’islamophobie d’inspiration houellebecquo-zemmourienne est limitée, par nature, à ceux qui ont les moyens d’acheter des livres et le temps de les lire, des gens d’un certain âge, donc, appartenant aux classes moyennes.  Ni les milieux populaires qui votent pour le Front National, ni les jeunes diplômés dont les revenus baissent n’ont les moyens ou le temps de lire Zemmour ou Houellebecq dans le texte.

Hum comment dire?  Par quels bouts détricoter tant d’inepties en si peu de mots? A certains niveaux, la bêtise en arrive à épouser à ce point l’évidence qu’elle semble se suffire à elle-même, qu’elle parait échapper par nature à toute tentative de la saisir…  On va donc être un peu systématique et utiliser des numéros pour pas se perdre.

1. On pourrait faire remarquer à E.T. que « adhérer à des idées de certains livres » n’est possible, de fait que pour les personnes qui lisent ces mêmes livres, que c’est évident parce qu’on peut pas adhérer à des idées de livres qu’on a pas lus, et que dire une évidence à ce point, ça s’appelle émettre des tautologies, ce qui est pour le dire autrement « parler pour ne rien dire » ou « brasser de l’air » et donc que ça sert à rien de le penser et encore moins de l’écrire. Mais bon.  Fallait quand même remplir des blancs…

2. Les gens qui ont les moyens d’acheter des livres et le temps de les lire ont un certain âge.  C’est encore une fois une certitude indubitable.  Si du moins on prend le vocable « certain » pour ce qu’il peut définir, à savoir « indéterminé ».  Car personne ne connaît quelqu’un qui ait acheté un livre et qui n’ait aucun âge!  En effet, ni un mort, ni un non-né, donc un non-âgé n’a les moyens d’acheter quoi que ce soit, fusse un livre…  De même, si le vocable « certain » est utilisé pour parler de personnes « un peu âgées mais sans trop préciser l’âge », là encore c’est imparable.  Car tout le monde sait que il y a que les vieux qui lisent.  C’est à ce point évident d’ailleurs qu’on comprend parfaitement pourquoi E.T. ne nous assomme pas à nous le démontrer dans sa petite rédaction.

3. Les gens d’un certain âge appartiennent à la classe moyenne.  Ici, on avoue être un peu perdu.  E.T. veut-il nous dire que tous les gens d’un certain âge font DONC partie de la classe moyenne?  Ou que tous les gens qui ont les moyens d’acheter des livres ET qui ont le temps de les lire – on remarquera ici qu’il existe donc aussi une catégorie de gens (les cons?) qui ont les moyens d’acheter des livres mais pas le temps de les lire – appartiennent DONC aux classes moyennes?  Quelle est donc la fonction de ce « donc » et où doit s’insérer cette marque du lien de causalité?  On pourrait se questionner longtemps sur la chose ou laisser tomber, tellement, dans les deux cas, cette phrase nous paraît complètement con…

4.Le ni ni qui suit, dans sa rigueur rhétorique entière, démontre, si besoin en était, qu’aucun « jeune diplômé dont les revenus baissent » ne fait partie des « milieux populaires qui votent pour le Front National ».  C’était évident.  D’où l’utilité de le rappeler. C’était évident.  D’où l’inutilité de l’étayer.

5.Les « milieux populaires qui votent pour le Front National » et « les jeunes diplômés dont les revenus baissent » ont ceci de commun qu’ils n’ont ni les moyens ni le temps de lire Zemmour ou Houellebecq.  On n’est ni des « milieux populaires qui votent pour le Front National » ni un « jeune diplômé dont les revenus baissent » et pourtant on se sent un gros point commun avec eux.

6. L’expression « dans le texte » rallongera utilement votre phrase sans rien y apporter – comme le vocable « utilement » dans cette même phrase.  A l’image d’un texte embrassant le rien comme jamais, on se demande ici s’il ne s’agit pas d’une trouvaille formelle d’E.T. : subrepticement insérer dans le corps du texte une marque formelle du projet d’ensemble.

E.T., Qui est Charlie?, 2015, Le Seuil.

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