« Poèmes épars et fragments » de Anna Akhmatova.

 

Que laisse un auteur au bord de son chemin éditorial? Que n’inclut-il pas dans ce qu’il désire voir éditer de son vivant? Que rejette-t-il de ce qui, pour lui, constitue recueil? Que laisse-t-il en dehors?

……………………………

…. Et là-bas un jonc oscille

Sous la main légère d’une ondine.

Ensemble le soir nous rions

De ce qui n’est plus, de ce qui fut,

Mais ce jeu singulier

Je l’ai tant aimé, soumise…

Certes, on peut laisser de côté ce qui ne convient pas, qui est imparfait, qui, quand bien même sans cesse on l’ait remis sur le métier, ne satisfera jamais. On peut aussi écarter du recueil ce qui ne s’y insérera pas, car échappant à sa « thématique », son « ambiance » ou sa « chronologie ». Mais parfois l’auteur est aussi amené à laisser de côté des pans de son travail pour la raison même qu’ils sont parfaits. C’est souvent cette impression que laissent en nous les poèmes d’Akhmatova rassemblés ici.

Parfois achevés, qu’ils soient de circonstance ou adressés à quelqu’un de sa connaissance alors qu’elle travaillait sur un recueil, parfois juste constitués d’un simple fragment, les poèmes rassemblés ici, s’ils n’étaient tous pas destinés à être publiés, ne l’étaient donc certainement pas tous pour les mêmes raisons. A côté de ceux qui furent « abandonnés » pour des raisons évidentes, et qui, souvent achevés, nous rappellent la Akhmatova des grands recueils, nous touchent surtout ces fragments, ces bouts de quelque chose issus d’on ne sait où ou arrachés d’on ne sait quoi. A la beauté fragile, ils  paraissent nous renvoyer à ce qui fonde, précisément, le charme et la raison d’être même du fragment. Parfaits car incomplets, hors contexte car trop originaux que pour être rattaché à aucun, ils semblent n’être restés à l’état fragmentaire que parce que son auteure n’avait pu se résoudre à voir s’en dissoudre l’originalité et la force dans quelque chose de plus large. Comme si elle avait senti que c’est ce qui eût pu l’achever ou le continuer qui en eût rompu l’équilibre. Comme si, complétés, ou insérés dans un ensemble qui les eût subsumé, ces fragments en avaient perdu irrémédiablement ce qui faisait leur substance. Ces poèmes épars et fragments sont des joyaux. Ils brillent d’eux-mêmes, seuls et parfaits.

Pensez à moi,

Je vis dans un piège,

J’ai peur des rencontres imprévues

Anna Akhmatova, Poèmes épars et fragments, 2017, Harpo &, trad. Christian Mouze.

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