« Art incendiaire » de Kevin Salatino.

 

Art incendiaire

Un feu d’artifice n’est pas qu’un simple divertissement. De nos jours encore, s’ils célèbrent des événements (ou plus exactement leurs jubilés)  clés pour un état, une collectivité (souvenir d’un armistice, d’une victoire guerrière, d’une indépendance) et paraissent donc dès leur abord comme relevant d’une logique autre que simplement ludique, ils le sont aussi par delà les raisons qui président à leurs tenues. Un feu d’artifice de nouvel an ou d’ouverture de Jeux Olympiques, sous leurs apprêts ludiques et esthétisants, est aussi, et tout autant que les premiers, un exercice de pouvoir. En centrant son propos sur les feux d’artifice au début des Temps modernes, Kevin Salatino exhume d’abord cela, cette réalité de l’artifice sous le vernis de l’artifice.

Symbole d’un pouvoir absolu, grâce rendue à ses serviteurs émérites, le feu d’artifice est, au moyen de ses métaphores guerrières (le feu des armes) et naturelles (le feu du Vésuve), une possibilité essentielle de démontrer devant les masses et les autres pouvoirs voisins, la puissance du commanditaire. Métaphore d’un ordre rétabli par le chaos, d’un infini produit par le désordre, le feu d’artifice est une des plus éclatantes manifestations du sublime auxquelles aient pu avoir accès un public nombreux. Public qu’il s’agissait d’élargir encore par delà l’événement.

La valeur de propagande de ces divertissements aussi coûteux qu’éphémères résidait moins dans l’événement lui-même que dans ce qu’il entraînait : la représentation de cet événement.

Le feu d’artifice est, par définition, le fugace, l’éphémère. Si, de nos jours, l’image dynamique permet d’en saisir et en retranscrire le déroulement, sa représentation aux Temps modernes soulevait des questions d’interprétation de l’événement et de ses buts bien plus larges. Quel format? Sous quels angles? Fallait-il représenter le public? Quid de la couleur? Quels moments du spectacle représenter? Moins relation de l’événement – ainsi n’en découvre t’on jamais les échecs – que volonté d’en inscrire dans le temps et l’espace une interprétation, la gravure du feu ne s’ancre dans le moment du feu que pour mieux en faire sentir les intentions du pouvoir qui y ont présidé.

Ces messagers de papier s’avéraient machines de propagande politique plus efficaces que les festivités qu’il représentaient.

Plus encore que le spectacle en lui-même, déjà célébrant le triomphe de l’art – de l’artifice – sur la nature, en jetant sur la même page des événements du feu s’étant succédé dans le temps, sa représentation statique exacerbe cet assujettissement de la nature. Au-delà des désirs du graveur ou de celui qui raconte (montrer la maîtrise d’artificiers et, en découlant, celle du pouvoir qu’ils célèbrent), la soumission du chaos à l’ordre semble inhérente aux modes de représentation dont ils disposent. Et subtilement – tellement parfois qu’il en paraît involontaire -, cet Art incendiaire questionne la possibilité même de toute représentation.

Une histoire des fêtes du début des Temps Modernes n’est autre qu’une histoire du dialogue souvent conflictuel entre le réel et le fictif, le terrestre et le céleste, l’espace urbain et l’espace sacré, les citoyens et le régent, la ville et l’empire. L’apaisement publiquement constaté de ces tensions inhérentes témoigne du pouvoir de l’artifice.

Art incendiaire 2

Kevin Salatino, Art incendiaire. La représentation des feux d’artifice en Europe au début des Temps modernes, 2014, Macula, Trad. Alexandre Ngyuen Duc Nhuân.

Les sons ci-dessus sont tirés de l’émission « Les glaneurs » sur Musique 3, présentée et produite par Fabrice Kada, réalisée par Katia Madaule. Nous étions accompagnés ce soir-là par les impeccables Muriel Andrin et Pierre de Jaeger.

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