« Comment saboter un pipeline » de Andreas Malm.

On ne compte désormais plus les livres dont le sujet essentiel est, au sens large, l’écologie. Collapsosophes, écologues profonds, arbrothérapeutes, néo new-age, résilients, en dehors de ceux qui, platement mais utilement, se limitent à dresser le constat scientifique du désastre en cours, l’écrasante majorité de ces livres prétend ériger ce désastre en prédicat de nouvelles formes de « pensée ». Formes dont il faut bien reconnaitre, en sus bien souvent de leur indigence, la terrible stérilité. Non seulement on déguise des évidences ou des lieux communs en les habillant d’un langage pseudo-savant (on est dans la muise + il faut bien faire avec = on est dans le chthulucène (sic) + il faut habiter le trouble (sic)) mais encore on fait mine de construire des solutions avec des arguties et des métaphores (atténuer les effets du changement climatique et/ou lutter contre le désastre capitaliste = bâtir des récits (sic), faire un avec Gaïa (sic), bâtir des cabanes (sic), réactiver les possibles (sic), poétiser le monde (sic)). Tout ce baratin 2.0 ne prêterait qu’à rire s’il ne contribuait pas à jeter le discrédit sur des constats scientifiques aussi irréfutables qu’alarmants et à donner le sentiment qu’il est encore temps de se perdre en conceptualisations foireuses. Si ça pense – pour autant qu’on puisse appeler ça penser – , ça agit très peu. Si ça dit – là par contre, ça dit beaucoup -, ça ne fait pas grand-chose.

Quand commencerons-nous à nous en prendre physiquement aux choses qui consument cette planète – la seule sur laquelle les humains et des millions d’autres espèces peuvent vivre – et à les détruire de nos propres mains?

L’auteur de ce livre part d’un étonnement sincère : comment se fait-il qu’aucun acte terroriste n’ait encore été commis au nom du climat? Et, plus généralement encore, comment faut-il comprendre le refus obstiné de toute forme de violence professé par l’immense majorité des militants environnementaux?

En revenant sur l’histoire d’autres mouvements sociaux, souvent associés dans l’imaginaire collectif au pacifisme et dont s’inspirent ouvertement nombre d’initiatives actuelles, Andreas Malm démontre que la réussite de ces luttes ne repose souvent pas autant qu’on le croit sur les postulats pacifistes dont on les recouvre aujourd’hui. C’est en général bien plus de l’articulation entre la lutte pacifique et la violente (quoi que revête d’ailleurs cet adjectif, du sabotage ludique à l’acte terroriste visant des personnes) que résulte l’accomplissement des objectifs initiaux. Une fois l’argument historique – implacablement – invalidé, l’auteur s’attelle à questionner l’idée de la lutte « violente » sous l’angle de la pragmatique et de l’éthique et désamorce avec brio nombre d’idées reçues et de discours encore communément acceptés. Non, rayer une carrosserie de SUV n’est pas un acte violent. Non, mettre à bas une infrastructure polluante n’est pas en soi un acte terroriste et/ou disproportionné.

Contrairement à ce que pourrait laisser penser son titre, ce livre n’est en aucun cas une suite de recettes pour saboteur impénitent, ou pour adolescent en manque de défouloirs. Il n’est pas non plus un manifeste qui n’aurait d’autre but a priori que la légitimation fallacieuse d’un biais naturel. Ce que fait l’auteur c’est d’abord démonter le fétiche qu’était devenu le pacifisme pour ensuite réactiver les dimensions pragmatiques, politiques et éthiques du sabotage. Le sabotage est bien un moyen. Et comme tout moyen, sa légitimité n’est jamais à rechercher dans sa prétendue substance mais bien dans les conditions – proportionnalité, urgence, pragmatisme – dans lesquelles il est exercé.

Le sabotage peut se pratiquer doucement, délicatement même.

Aux bouffonneries néo-chamaniques en vogue, ce livre substitue en la réactivant toute la charge éthique et politique des actes. Et ça fait un bien fou!*

Andreas Malm, Comment saboter un pipeline, La Fabrique, trad. Étienne Dobenesque.

*tiens un acte, comme ça, en passant. Chaque SUV est muni de quatre pneus volumineux remplis d’air. L’intérieur de chaque pneu (rempli d’air donc) est séparé de l’extérieur du pneu (rempli d’air aussi, vicié par le dit-SUV) par une membrane caoutchouc. Seul accès de l’un à l’autre : une valve Schrader. Celle-ci est fermée par un capuchon à visser. Dévissez-le. Logez-y un petit élément dur d’environ 3 mm de diamètre (un petit roulement métal, ou, plus simple encore et plus disponible, un petit gravier bien dur). Il suffit de l’y placer. Tout simplement. C’est aussi rapide que simple. Et efficace. Revissez. Effectuez cette opération sur les quatre pneus. Placez un mot sur le pare-brise expliquant à l’heureux propriétaire du dit-SUV que vous ne le détestez pas particulièrement mais que quand même, faut pas pousser bobonne, et surtout, surtout, qu’il doit faire attention quand il démarre parce que vous avez, grâce au procédé susvisé, fait passer l’air de l’intérieur des pneus du SUV en question à l’extérieur des pneus. Répétez cette opération sur plusieurs SUV de la même rue ou du même quartier. Voilà. Vous n’avez rien détruit. Vous n’avez rien endommagé. Vous avez juste rendu de l’air à l’air. Et en faisant cela, vous avez respectueusement fait passer un message qui n’avait manifestement pas été entendu. Parce que si on a un SUV maintenant, c’est qu’on est franchement un tantinet bouché. Faites-ça de nuit de préférence. Avec des copains et des copines. (et sinon, vous pouvez aussi aller planter des arbres sur des green de golf, c’est pas mal non plus…)

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