« Dialectique du monstre » de Sylvain Piron.

OpicinoNous savons apprécier des œuvres, être émus par elles, sans avoir la moindre idée de ce qui s’y trame.

Qui était Opicino de Canistri? Né en 1296 (le 24 décembre) près de Pavie à Lomello, mort en 1353 à Avignon, il fut enlumineur, prêtre, scribe à la pénitencerie apostolique. Il rédigea plusieurs traités dont certains à vocation opportuniste. Il est également l’auteur d’une oeuvre à caractère autobiographique et de cartes anthropomorphiques. Voilà le peu d’éléments réellement objectifs que l’on peut conserver d’une lecture éclairée de la page Wikipédia qui lui est consacrée.

Jusqu’à présent, cette oeuvre n’a été révélée à personne, si ce n’est à certains qui ne pouvaient comprendre, tandis que je gardais le silence.

Considéré comme psychotique ou comme premier praticien de l’art brut, Opicino de Canistri ne nous est parvenu que passé au crible des intentions du corps médical ou des milieux de l’art. Ceux-ci se montrant, dans ce cas précis, plus enclins à faire correspondre à leur grille de lecture respective ce qu’ils approchent, qu’à en explorer la complexité. Les filtres qui y ont été apposé s’imposant alors comme seules lectures possibles, toujours psychologisantes. Fou ou artiste en marge, Opicino n’est plus que cela. Et son oeuvre n’est plus explorée qu’au regard des preuves qu’elle apporterait en soutien d’une de ces hypothèses.

L’examen d’un cas très singulier nous offre ainsi des clés pour décrire un univers bien plus vaste.

Le premier travail d’un historien est de discerner dans le disponible d’un sujet d’étude, les teintes dont une spécialité (qu’elle soit scientifique, artistique ou politique) l’a badigeonné. Et de l’en dépouiller. Non pour en prendre à tout prix le contre-pied. Et remplacer alors un forçage par un autre. Mais bien pour rendre sa lecture à nouveau plurielle. Pour l’enlever à l’univocité – fallacieuse mais si puissante – de l’anachronisme.

Le point de vue sociologique est aveugle aux souffrances intimes.

Sans nier le sujet « Opicino de Canistri », Sylvain Piron (et son éditeur) nous ramène au contexte théologique, politique, sociologique, de l’Europe du quatorzième siècle. Son parcours, son oeuvre, sont issues d’un temps et des craintes, des espoirs que celui-ci charrie. Ainsi du sacrement.

Comment être certain de l’efficacité des sacrements? Comment, surtout, un chrétien fidèle peut-il faire face à ce doute?

Faire ressortir de la seule « explication » psychanalytique les « délires », les « visions » d’Opicino et y voir le seul ferment de ses œuvres ne se peut qu’en oubliant que l’efficacité du sacrement n’a pas toujours revêtu les oripeaux d’une aimable dispute théologique entre spécialistes. Il fut un temps où, de l’efficacité du sacrement dépendait, pour tous, la vie même. Si l’efficacité du sacrement est indépendante de la pureté de l’officiant, cela ne renforce-t-il pas d’autant le rôle de la parole qui l’actualise? La puissance des rites n’en est-elle pas renforcée? Ces questions imbibent l’époque. Le trouble d’Opicino, réaction intime à une inquiétude sacramentelle, est et reste le sien propre. Mais il s’inscrit dans un paysage dont les inquiétudes fondatrices sont partagées, communes. Non que la question sacramentelle déborde du cadre théologique. Mais c’est la théologie qui donnait au monde du quatorzième un cadre dont elle épousait tous les contours. Et ramener l’oeuvre d’Opicino à un cadre sans l’y réduire, c’est se donner l’opportunité de la comprendre enfin.

il énonce un « jugement » et apporte un témoignage contre lui-même.

Comme l’auteur revient à l’étude précise et documentée de l’époque pour sortir l’auteur des anachronismes dans lesquels la psychologie a tendance à le confiner, l’éditeur en revient à la chair de ses textes et dessins pour l’exhumer de ceux des critiques d’art brut. Dans ce remarquable et essentiel – et sublime – exercice de lecture, tous deux nous rappellent combien il est important – voire urgent – de nous départir de nos fascinations comme de nos désemparements. Que cela ne se peut qu’en revenant à la source dont ils proviennent. Et que loin d’en atténuer l’effet, cela permet, au contraire, d’en exalter, renouvelée, l’originalité radicale.

Tout ceci sont des paraboles dont le sens devra être exposé par des sages.

Sylvain Piron, Dialectique du monstre, 2015, Zones Sensibles.

Les sons ci-dessus sont tirés de l’émission « Les glaneurs » du 22/10/2015 sur Musique 3, présentée et produite par Fabrice Kada, réalisée par Katia Madaule. Nous étions accompagnés ce soir-là par les impeccables Laurent de Sutter et Michael Bianchi .

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