« Holyhood » de Alessandro Mercuri.

On voit donc parfois la vérité sortir du puits à moins qu’elle ne s’y soit déjà noyée.

Tout est dans tout. De cette antienne, consacrée par le postmodernisme, a découlé une masse considérable d’écrits pas tous aussi intéressants les uns que les autres. Souvent prétexte à la bizarrerie facile, la rencontre dans un même contexte de choses fort peu appariées au préalable – le vrai & le faux, le réel & la fiction, le vulgaire & l’érudit, l’attesté & le spéculatif, etc. – s’arrête la plupart du temps à cette volonté de rencontres des contraires. Bref, en bon popphilosophe qui se respecte – et le bon popphilosophe ne respecte que soi – on se contente de produire du bizarre – et si possible, un bizarre « pop » -, gageant que le bizarre seul attirera le chaland. Ce qui incitera peut-être ce dernier à construire au monstrateur de bizarre un piédestal. Oh gloire aisée!

La fiction a ses raisons que la raison ne connaît point.

Le narrateur d’Holyhood revient sur l’excavation, sur une plage de Californie, d’un vestige de l’histoire du cinéma. Un sphinx, enterré depuis 1922, a été retrouvé il y a peu. Celui-ci, en carton-pâte, servit au décor du colossal péplum Les dix commandements de Cecil B.Demille. Est déterré, et, ce faisant, ressortit de l’archéologie, un élément utilisé par la fiction – et son commerce – pour illustrer des pages célèbres qui mêlent Histoire et mythes. Et c’est en 1922, que l’on découvrit, dans le sable d’Egypte, la tombe intacte de Toutankhamon. Dans Holyhood, réel et fiction s’entrecroisent, s’entremêlent. C’est un croiseur japonais dont on construit une réplique à l’échelle dans un désert californien qui est destiné à l’entrainement des aviateurs américains. C’est un film, avec des images bien réelles, une voix humaine, des décors terrestres, qui rend compte de l’expérience extraterrestre d’une femme abductée.

L’expérience d’Holyhood n’est pas « gratuite ». Le postmodernisme n’est pas ici l’énième occasion sexy de faire oeuvrette sur l’articulation réel-fiction. S’il pose bien la question de la primauté causale de l’un sur l’autre – qui est produit par l’autre du réel ou de la fiction? -, Alessandro Mercuri le fait en organisant l’indiscernabilité d’une éventuelle réponse. En recourant habilement aux procédés mêmes du postmodernisme (dont l’abondance ludique et contaminante des notes de bas de pages), il insère son lecteur dans un écheveau dont les mailles sont si finement tressées que les catégories mêmes de « fiction » ou de « réel » deviennent inopérantes. Et c’est sans doute dans cette indiscernabilité-là que réside tout l’intérêt de la question…

Comment mettre en relation le souvenir inventé d’un enlèvement qui n’a jamais eu lieu et le fait si improbable ou catégoriquement impossible soit-il d’avoir été ravi(e) par des créatures extraterrestres? Ou bien faudrait-il imaginer à l’inverse un rapprochement sans fin du dire et du faire? L’enlèvement extraterrestre serait-il le fruit d’une prophétie autoréalisatrice? Dire l’enlèvement aurait pour effet de le faire advenir en un sens rétroactif comme un nouveau souvenir (réel ou inventé) longtemps enfoui, refoulé, qui sans prévenir jaillirait dans sa fulgurance traumatisante.

Alessandro Mercuri, Holyhood, vol1 Guadalupe, California, 2019, art&fiction.

Lien Permanent pour cet article : https://www.librairie-ptyx.be/holyhood-de-alessandro-mercuri/

Laisser un commentaire

Votre adresse ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.