« Le Commis » de Bernard Malamud.

Le commis

– Non. Qu’est ce que c’est?

– Un roman.

– Moi, je préfère les choses vraies.

– Un roman, c’est la vérité.

Alors qu’il a de plus en plus de difficultés à nouer les deux bouts, Morris Bober, vieil épicier juif de Brooklyn, est victime d’un braquage. Quelques temps après, il fait la connaissance de Frank Alpine qui, contre un salaire ridiculement bas, se propose de l’aider à redonner du lustre à son magasin.

Que me réserve l’avenir? se dit-il. Le sort de tous les Bober?

Le génie de Malamud tient d’abord ici dans son obstination à rester collé à son sujet de départ. Nous sommes dans une épicerie de quartier et nous n’en sortirons pas. Le tenancier, sa fille, sa femme, les clients, les concurrents, le propriétaire, les fournisseurs, et bien entendu le commis… Sans jamais s’empêtrer dans le souci documentaire ni le descriptif foisonnant, il nous enserre, par la grâce d’une dramaturgie intense et pensée dans ces moindres rouages, dans un microcosme aussi ténu que riche de possibles. Les « petits soucis » quotidiens, la soif d’avenir d’une jeunesse en mal d’espoir, le classique amour déçu, les contraintes de la convenance, en un mot la vie quotidienne dans ce qu’elle offre de plus banal est ici transcendée par un savant dispositif narratif, ancrant d’autant mieux le lecteur dans le récit que l’auteur a su le rendre discret.

En somme, se disait Frank, ces gens-là ne vivent que pour souffrir. Et le plus honoré d’entre eux, le pur des purs, le Juif modèle est celui qui supporte le plus longtemps la douleur qui lui ronge les tripes avant de se précipiter aux toilettes.

Mais Bernard Malamud ne se contente pas de brosser un portrait, aussi passionnant soit-il, du Brooklyn des années cinquante, ni de cet arrière-fond en guise d’argument pour faire haleter un lecteur. Aussi discrètement qu’il tisse les fils de son intrigue, il s’en sert pour « répondre » à cette question : c’est quoi un juif?

Depuis longtemps il avait remarqué sur un rayon de la bibliothèque un volume intitulé « Histoire des juifs ». Un jour, par curiosité, il l’emprunta et l’emporta chez lui. La première partie l’intéressa mais, après les Croisades et l’inquisition, quand les juifs commencèrent à être salement persécutés, il dut se forcer pour continuer. Il passa rapidement sur les périodes sanglantes et s’attarda longuement sur tout ce qui avait trait à leur civilisation et aux grands faits de leur histoire. Il apprit aussi ce qu’étaient les ghettos où des prisonniers barbus et décharnés de demandaient pourquoi ils étaient le Peuple élu. N’y comprenant rien non plus, il referma le livre et le rapporta à la bibliothèque.

Par de très adroits détours, de discrètes allusions, et des parallèles aussi subtilement mis en oeuvre que l’intrigue qui les sert, il parvient, entre sérieux et dérision, sans nous servir les plats indigestes et rabattus de l’histoire, à nous conter autrement l’éternelle et éclairante histoire du juif. En la parant, l’air de rien, des atours de l’universel.

Bernard Malamud, Le commis, 2016, Rivages, trad. J. Robert Vidal.

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