« Morphine » de Szczepan Twardoch.

Et je ne dors pas de la nuit. Au lieu du sommeil : des questions. Qui suis-je? Pourquoi suis-je? Ou plutôt, surtout : pourquoi suis-je une enflure, un porc, un néant moral, un scélérat. J’aurais pu être qui bon me semblait, j’ai tout pour être un grand, on m’a dressé pour la grandeur, j’aurais pu être un grand dans la moitié de l’Europe, à Berlin et à Varsovie, on m’a donné tant de possibilités, on en donne rarement autant à quiconque, et moi, je ne fais que boire, j’ai bu au Cristal et au Gastronomia, je bois, je m’assomme et je dessine des gonzesses à poil, et chaque gonzesse à poil que je dessine est mon vainqueur, elle m’étrille, elle me bat à plates coutures, chaque gonzesse à poil que je dessine prend possession de moi. C’est pourquoi je ne dessine presque plus. Je ne suis pas un artiste, j’ai seulement fait un peu semblant. Je ne suis personne, et d’autant plus qu’on m’a tellement donné, et plus j’ai reçu et plus grande est ma vilenie, ma bassesse, ma misère et ma défaite. Moi, pas moi, rien-moi.

1939, alors que Varsovie est envahie par les troupes allemandes, Konstanty Willemann est tiraillé entre ses origines et ses faiblesses. Père de famille dissolu, morphinomane à ses heures, noceur, allemand par son père, polonais par sa mère, l’arrivée de l’envahisseur allemand le ramène à ses contradictions et ses doutes. Et, alors qu’il continuera d’espérer avoir une emprise sur son avenir, ce sont les diverses femmes de sa vie (Hela, Salomé, sa mère, Dzidzia, Hida) qui vont l’emmener vers son destin.

Il n’y a là aucun signe, rien que des coïncidences; nulle chose ne recèle plus que la chose elle-même, le référent égale le signe.

Szczepan Twardoch nous entraîne à la suite de son héros « sans cœur et sans patrie » dans un un récit aussi sombre que virtuose. Comme Konstanty paraît ballotté par les événements de l’Histoire et ses pulsions, le lecteur est emmené d’un passage à l’autre comme si aucune logique n’y présidait. Tout comme les « décisions » de son personnage central lui viennent malgré lui, comme si la parole par laquelle il en faisait état était indépendante de lui-même et n’était plus l’expression de sa volonté, la phrase de l’auteur polonais semble épouser le chaos du monde dans lequel évolue ses personnages. Et ainsi son chaos rend-t-il compte à la perfection de celui de l’Histoire.

Car est-ce que tu sais, mon bien-aimé, que rien n’est étrange et qu’il n’y a pas de concours de circonstances, le monde est chaos, les circonstances ne font pas de concours, mais elles flottent les unes à côté des autres, étant parfaitement indifférentes, comme sont indifférentes entre elles les pierres et les étoiles?

Szczepan Twardoch, Morphine, 2012, Noir sur Blanc, trad. Kamil Barbarski.

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