Prix ptyx 2013.

abreuver la machineLes prix c’est nul!  Certes.  Et face à ce constat navrant ne reste plus comme alternative que de laisser occuper le terrain par la médiocrité constatée et de le fuir, ou de l’investir encore, d’y glisser le grain qui viendra gripper ces rouages dégoulinant d’huile.  Nous avons choisi, courageusement (ou inconsciemment voire bêtement, c’est selon), de dresser notre frêle proue contre l’ennemi tant honni et moqué.  Et cela en remettant nous-mêmes un prix!  Car comment mieux tuer le prix qu’en l’étouffant sous le prix…  Le prix ptyx est donc notre modeste pierre à un édifice que, par cet ajout vicieux, nous espérons voir s’effondrer.

Entendons nous bien, cependant.  Le prix ajouté à la manne des prix, si sa finalité s’inscrit bien dans l’agonie désirée du phénomène prix, si son existence même ne tient qu’au supplément qu’elle suppose, ce prix, donc, ne doit pas être attribué au rabais.  Ce n’est pas parce que le prix est ridicule (en ce compris celui qui se donne pour objectif sa propre fin rédemptrice) que ce qu’il couronne doit l’être.   Pour ce faire, il fut donc nécessaire de définir des critères résolument infaillibles :

Le Prix ptyx est objectif, non démocratique, décidé à l’unanimité de son seul membre en un seul tour et sans scrutin.  Le livre qu’il couronne n’est pas lisible, ne s’adresse pas à une élite, ni à une non-élite.  Il n’est pas populaire.  Il n’a d’ailleurs que faire d’un lectorat.  Il n’a pas pour but de remonter les chiffres d’affaires des libraires.  Il n’est affublé d’aucun bandeau (ce qui, c’est vrai, l’en rend d’autant plus singulier).  Il n’a rien de commun.  Il se contente de briller de ses seules et rares qualités.  Le prix ptyx n’a de prix que le nom.  Enfin, et pour parler gros sous, le prix ptyx ne donne droit à rien.

Et en 2013, il est décerné à « Et ainsi de suite » de Paolo Virno.  Dont nous disions ceci :

Et ainsi de suiteLa régression à l’infini survient lorsque la solution d’un problème provoque la réapparition de ce problème lui-même.

Qui a des enfants (mais pas que) ne peut rester insensible à cette « faille » logique qu’est la régression à l’infini.  De la réponse à un pourquoi enfantin à la réponse au pourquoi du pourquoi, à la réponse au pourquoi du pourquoi du pourquoi, le cheminement, s’il n’en prend pas toujours les détours précis, trouve de nombreux échos avec celui de cette régression.  Différente du cercle (vicieux ou vertueux), la forme que prend la régression à l’infini est celle de la spirale.  Elle s’enracine dans l’éternel retour du même mais en passant des seuils logiques toujours plus élevés.  Elle fait toujours ré-advenir la même question mais en lui créant toujours une nouvelle réponse.  La régression à l’infini fait toujours réapparaître le même problème, certes, et à l’infini, mais modifié, comme toujours nouveau, comme plein des promesses qui les verront se résoudre.  Promesses fausses mais qui incitent, plein d’espoir, à poursuivre plus avant dans la spirale.

Paolo Virno se fait d’abord un devoir d’expliquer la régression à l’infini avant d’en trouver le pourquoi dans nos particularités humaines que sont  l’hyper-réflexivité, la transcendance et la dualité d’affects.  Mais, plus essentiellement, son analyse est avant tout destinée à montrer comment stopper cette régression.  L’arrêt pouvant résulter d’un choix, d’un procédé consciemment mis en œuvre.  Telle cette procédure interrompant la régression en recoupant le terme problématique par un autre issu d’un autre champs sémantique.  Ainsi, pour faire simple, de la peur.  On a peur.  Ayant peur, on a aussi peur d’avoir peur.  Et on a peur d’avoir peur d’avoir peur.  Et ainsi de suite.  Mais cette seconde peur (ou la deuxième, ou…), si elle fait ré-advenir le premier terme (ou celui qui le précède), ne s’y limite pas.  Son second terme en enrichit le second qui le dépasse pour, comme en changeant de registre, résoudre, ad minima, la régression.  Et ainsi, la peur devient angoisse.

Ancrée dans le langage (La régression à l’infini est la fatalité qui attend ceux qui veulent exprimer par des mots le fait que l’on parle.), la régression à l’infini est bien plus qu’une simple et bien identifiable faille logique.

l’histoire de la philosophie est dans une mesure très large, et même décisive, l’histoire des tentatives pour mettre un terme à la régression à l’infini.

Cet « ainsi de suite » vertigineux ne peut être résolu que par un « ça suffit comme ça ».  Alors que l’on tente souvent de faire de la philosophie un geste, un mouvement, puisant chez Kant, Wittgenstein et confrontant sa pensée à l’expérience politique, Paolo Virno nous rappelle qu’elle est avant tout arrêt, et que, comme les habitudes sont les cristaux de la pratique, ceux de la pensée sont les idées.  Et, en hissant ce détail qu’est la régression à l’infini à des niveaux d’interprétation inédit pour en redécouvrir l’aspect originaire, il en renouvelle l’urgence.

L’interruption de la régression est le geste adaptatif, manifestement linguistique, par lequel nous maîtrisons dès l’origine l’inadaptation que le langage même ne cesse de produire.

Paolo Virno, Et ainsi de suite, 2013, Editions de l’Eclat.

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