« Ustrinkata » de Arno Camenish

L’Helvezia va fermer. Après soixante années de libations, le bâtiment qui abrite le café a été racheté par des investisseurs. En ce mois de janvier pluvieux, sa gérante, dite la Tante, a rassemblé une dernière fois autour d’elle tous les habitués. Il y a l’Alexi, le Luis, l’Otto, le Gion Baretta, la Silvia, le Giacasepp, la Grand-mère. Il pleut. Ça se souvient. Ça fume. Et ça boit. Sans discontinuer, ça se souvient, ça fume et ça boit.

La Silvia se lève et va derrière le comptoir se préparer un café-goutte, Alexi, elle dit, c’est quoi donc ce cœur noir aujourd’hui, tu peux pas nous faire ça, des années qu’on picole de concert et qu’on se fait la belle vie, nous tous qu’on est là avec nos drôles de belles frisures que tu nous a faites avec la plus grande peine aussi bien que tu pouvais et le dernier soir tu nous laisses seuls avec toute cette bière, c’est vraiment pas très gentil, aide-nous voir un peu à tout boire.

Tous les livres d’Arno Camenish sont des actes de dupe. Ainsi, dans l’Helvezia, à l’emporte-pièce, on parle d’un milieu villageois, entouré par les montagnes. Les protagonistes sont tous « du cru », hauts en couleur, vieux, un tantinet infirmes, gros buveurs, gros fumeurs. Leurs paroles, échevelées, est lardées de patois, d’approximations. Les faits et gestes qu’ils se remémorent, sans nostalgie ni accusation des temps présents, sont ceux du village, des petits événements qui en ont émaillé l’existence. Bref c’est drôle. C’est cocasse. Et c’est, au sens premier du terme, pittoresque. Mais le pittoresque, de même que le rire qu’il suscite, chez l’auteur suisse, n’est pas un aboutissement. Il est la possibilité d’autre chose. L’originalité des situations et des personnages décrits, comme de la langue qui en rend compte, n’empêche jamais ni de s’en émouvoir ni d’y saisir ce qu’ils ont de commun avec « notre monde ». L’Helvezia est terriblement original et particulier. Il est un monde « à part ». Mais plutôt que d’être saisi comme une exception à notre monde, sous la plume d’Arno Camenish, il devient une forme de microcosme, une sorte de vivarium via l’observation duquel, nous sont renvoyés, sans jamais les pointer directement, nos propres travers, nos propres farces, nos propres dérisions.

On y aurait même pas pensé et comment qu’on aurait fait, vu qu’on est coincé ici-bas comme au fond d’une bassine, on en serait encore à croire que le monde s’arrête derrière ces montagnes.

Avec Arno Camenish, l’éclat de rire est la condition de l’empathie et le pittoresque l’occasion de l’universel.

Arno Camenish, Ustrinkata, 2020, Quidam, trad. Camille Luscher

Sort en même temps, du même auteur, chez le même éditeur, traduit par la même traductrice « Derrière la gare »

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