Van Eyck, une révolution optique

Flamands […] Vlaamse […] Flanders […] flamand […] Flandre […] flamands […] Flandre […] flamand […] Flanders […] flamand […] flamand […] nous espérons stimuler la juste fierté des Flamands envers ces maîtres anciens qui, aujourd’hui encore, continuent à fasciner et inspirer.

Dans l’introduction d’une demi-page (et douze rappels au caractère prétendument flamand de l’artiste) de ce très beau livre, le ministre-président de la Région Flamande, Jan Jambon, et sa ministre du tourisme, Zuhal Demir, tous deux membres de la NVA (le parti d’extrême droite au pouvoir en Flandre) nous présentent le peintre comme un pur produit du génie flamand. Les Maîtres sont « Flamands ». C’est la « Flandre » qui a inspiré les Beaux-arts de l’époque. Et le public « flamand » a toute raison d’être fier de ce glorieux passé, dont il est aujourd’hui encore l’émanation… Certes, on ne s’attendait pas à ce que l’extrême droite nationaliste flamande n’utilisent pas tous les moyens disponibles pour exalter les sentiments nauséabonds sur lesquels elle fonde son succès. Mais on ne s’attendait pas non plus à ce qu’elle le fasse de façon aussi tapageusement ridicule.

Fort probablement nés à Maaseik, en Principauté de Liège, les frères Van Eyck…[…] Ce n’est qu’après leur formation qu’ils migrent vers les villes de Gand et Bruges, en pleine mutation […] Il s’agit d’un monde polyglotte – du dialecte mosan parlé par les peintres et qui ressemble d’avantage à de l’allemand jusqu’à la version brugeoise du moyen néerlandais en passant par le picard d’Arras ou de Tournai ou le wallon liégeois, la langue régionale du Pays de Liège

Il n’y a pas que Jan Eyck, mais aussi son frère (et peut-être aussi ses frères et sœurs). Il ne sont pas nés en Flandres mais en Pays de Liège, où ils ont d’ailleurs suivi leur formation. Leur langue maternelle n’est pas du vieux néerlandais, mais un dialecte mosan. Dès les premières pages de Van Eyck, une révolution optique, le mythe du génie pur produit flamand prend du plomb dans l’aile. Et l’on y constate déjà que, décidément, le nationalisme s’accommode très mal du réel.

Van Eyck, une révolution optique n’est pas un ouvrage politique, au sens pragmatique du terme. Les analyses qui y sont faites – et ô combien magistralement – sont historiques et esthétiques. S’appuyant sur les dernières techniques d’imagerie, d’analyse pigmentaire ainsi que sur les multiples découvertes en histoire de l’art, l’objet des divers spécialistes est bien de donner au lecteur une vue aussi complète et exacte que possible du tournant extraordinaire que fut l’œuvre de Jan Van Eyck. Et c’est peu dire que l’objectif est réussi. Mais le récit des scientifiques offre aussi un contraste absolument remarquable d’avec celui que proposent les extrémistes qui l’introduisent. Le génie de Van Eyck n’est ni seulement théorique (connaissait-il les prémisses de ce qui allait déclencher la révolution perspectiviste?) ni seulement artisanal (sa seule coordination œil-main explique-t-elle le niveau de détails atteint?), il est le résultat des deux. Si c’est bien sur le territoire de la riche Flandre actuelle que s’épanouit le talent des Van Eyck, c’est bien parce que celle-ci était le théâtre d’échanges internationaux extraordinaires et que ceux-ci avaient été délibérément encouragés. Si c’est la Flandre d’alors qui put voir émerger le génie du « Maître flamand » c’est parce qu’elle fut le lieu où un jeune homme issu d’un pays liégeois, parlant un dialecte mosan, put, grâce à l’investissement considérable d’un empereur bourguignon, mettre en pratique les théories optiques d’un penseur arabe. Au récit nationaliste, méritant et unitaire, les scientifiques substituent la réalité, bien plus intéressante, du hasard et de la complexité.

Collectif, Van Eyck, une révolution optique, Hannibal.

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