Vieux Brol 30 « Procès et réalité » de Alfred North Whitehead.

Ne subsiste bien souvent de certains livres, dans nos esprits assommés par la « nouveauté  » , qu’une vague idée, que le souvenir lointain (et bien souvent déformé) de commentaires.  N’en surnage que l’impression d’un déjà connu, d’un déjà lu, qui les fait irrémédiablement verser dans les limbes de ce qui n’est définitivement plus à lire.  D’où l’idée de cette série de chroniques de retours aux textes lus.  Sans commentaires.

D’une façon ou d’une autre, le progrès consiste toujours à transcender l’évidence

Toute science doit forger ses propres instruments. L’outil que requiert la philosophie est le langage. Ainsi la philosophie transforme-t-elle le langage de la même manière qu’une science physique transforme des appareils préexistants.

Ce que la philosophie se propose d’expliquer est souvent mal compris. Son propos est d’expliquer l’émergence des choses les plus abstraites à partir des plus concrètes. C’est une erreur totale que de demander comment un fait particulier concret peut être bâti à partir des universaux. La réponse est : « D’aucune manière. » La vraie question philosophique est : comment un fait concret peut-il manifester des entités abstraites de lui-même, auxquelles cependant il participe par sa propre nature?

Dans la philosophie de l’organisme, ce n’est pas la « substance » qui est permanente, mais la « forme ».

Impossible de décrire, même de façon inadéquate, une entité actuelle à partir d’universaux ; et cela, parce que d’autres entités actuelles entrent effectivement dans la description de n’importe quelle entité actuelle. Dès lors, chaque prétendu « universel » est particulier en ce qu’il est seulement ce qu’il est, c’est-à-dire distinct de tout ce qui est autre que lui ; et chaque prétendu « particulier » est universel en ce qu’il entre dans la constitution d’autres entités actuelles.

Etre actuel, cela implique obligatoirement que toutes les choses actuelles sont pareillement des objets qui jouissent d’une immortalité objective en façonnant des actions créatrices ; et que toutes les choses actuelles sont des sujets, dont chacun préhende l’univers dont il est issu. L’action créatrice, c’est l’univers en tant qu’il ne cesse de devenir un dans une unité particulière d’expérience de soi-même, et ajoute par là à la multiplicité, qui est l’univers en tant que pluralité. Cette concrescence se pressant vers l’unité est le résultat de l’ultime identité à soi de chaque entité. Nulle entité – qu’elle soit « universelle » ou « particulière » – ne peut jouer de rôles disjoints. L’identité à soi requiert que chaque entité ait une fonction conjointe, cohérente, quelle qu’en puisse âtre la complexité.

La philosophie de l’organisme est une tentative pour retourner aux conceptions du « vulgaire », avec l’ajustement critique minimal.

La simple notion d’une substance qui dure et qui supporte des qualités persistantes, essentiellement ou accidentellement, exprime une abstraction utile à de nombreux buts de la vie. Mais à chaque fois que nous essayons de l’utiliser comme énoncé fondamental sur la nature des choses, elle se révèle indiscutablement erronée. Elle tire son origine d’une erreur et elle n’a jamais réussi dans aucune de ses applications. Mais elle a obtenu un succès : elle est incrustée dans le langage, dans la logique aristotélicienne et dans la métaphysique.

Chez Kant, le monde provient du sujet ; dans la philosophie de l’organisme, le sujet provient du monde.

La doctrine d’une âme persistante avec des caractères permanents est très précisément la réponse qui ne peut convenir au problème spécifique de la vie. Ce problème est le suivant : comment peut-il y avoir du nouveau? Et notre réponse explique que l’âme n’a pas à être plus originale qu’une pierre.

Le caractère primitif de la perception directe est héritage.

La philosophie de l’organisme soutient que la notion d’ « organisme » a deux sens, interdépendants, mais que l’esprit peut distinguer, le sens microscopique et le sens macroscopique. Le sens microscopique est relatif à la constitution formelle d’une occasion actuelle, considérée comme un procès de réalisation d’une unité individuelle d’expérience. Le sens macroscopique est relatif à l’être-donné du monde actuel, considéré comme le fait têtu qui à la fois limite l’occasion actuelle et lui permet de se manifester. La canalisation de la poussée créatrice représentée dans sa reproduction globale de nexus sociaux illustre, en dernière instance, pour le sens commun, le pouvoir du fait têtu. Dans notre expérience également, nous provenons pour l’essentiel de nos corps, qui sont le fait têtu du passé immédiat approprié. De même, le passé immédiat de notre expérience personnelle nous entraîne ; nous terminons une phrase parce que nous l’avons commencée. La phrase peut donner corps à une pensée nouvelle jamais exprimée auparavant, ou à une ancienne pensée reformulée en termes nouveaux. Il n’est pas nécessaire qu’il y ait une association banale entre les sons des premiers et des derniers mots. Mais il n’en demeure pas moins impitoyablement vrai que nous terminons une phrase parce que nous l’avons commencée. Nous sommes les esclaves du fait têtu.

Car une entité actuelle ne peut pas être membre d’un « monde commun », sauf si le « monde commun » est un élément constituant de sa propre constitution. Il s’ensuit que tout élément de l’univers, y compris toutes les autres entités actuelles, est un élément constituant dans la constitution de n’importe quelle entité actuelle.

La compréhension est une forme particulière du sentir.

Un voyageur qui a perdu son chemin ne devrait pas demander : « Où suis-je? », mais ce qu’il veut réellement savoir est : « Où est le reste du monde? »

Le caractère premier de l’immédiateté de présentation s’est si longtemps imposé qu’on a pris l’habitude de tenir pour une évidence. Nous ouvririons nos yeux et activerions nos autres sens : et nous serions devant le spectacle du monde contemporain avec son décor de visions, de sonorités, de goûts ; puis, aidés de cette seule information sur le monde contemporain et son décor, nous tirerions les conclusions que nous pourrions sur le monde actuel.

Mais les lois de la nature sont le produit du milieu social.

Une entité actuelle sent comme elle sent; afin d’être l’entité actuelle qu’elle est./ De cette façon, une entité actuelle satisfait à la notion spinoziste de substance : elle est causa sui. La créativité n’est pas le fait d’un agent extérieur nourrissant ses propres projets d’avenir. Toutes les entités actuelles partagent avec Dieu ce caractère d’être cause de soi. Pour cette raison, chaque entité actuelle partage aussi avec Dieu le caractère de transcender toutes les autres entités actuelles, y compris Dieu. L’univers est ainsi une avancée créatrice vers la nouveauté.

L’unicité de l’univers et l’unicité de chaque élément de l’univers se répètent eux-mêmes jusqu’à la fin des temps dans l’avancée créatrice qui fait passer d’une créature à une autre, chaque créature rassemblant en elle-même la totalité de l’histoire des choses et illustrant à la fois leur identité à elles-mêmes et leur mutuelle diversité.

Chaque acte créateur représente l’univers en tant qu’il s’incarne lui-même comme unique et il n’y a rien au-dessus de lui qui viendrait imposer une condition finale.

Mais dans le monde réel il est plus important, pour une proposition, d’être intéressante que d’être vraie. L’importance de la vérité, c’est qu’elle accroît l’intérêt.

La philosophie ne saurait négliger les milles facettes du monde – les fées dansent, et le Christ est cloué sur la croix.

Dieu ne doit pas être traité comme une exception aux principes métaphysiques dans leur ensemble et invoqué pour les sauver de la ruine. Il en est la manifestation maîtresse.

Il est aussi vrai de dire que Dieu crée le Monde, que de dire que le Monde crée Dieu.

Alfred North Whitehead, Procès et réalité, 1995 (1929 en anglais d’où l’appellation « vieux brol »), Gallimard, trad. Daniel Charles, Maurice Élie, Michel Fuchs, Jean-Marie Gautero, Dominique Janicaud, Robert Sasso & Arnaud Villani.

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