« Post-histoire » de Vilém Flusser.

La liberté est concevable, désormais, comme jeu absurde avec des appareils absurdes. Comme jeu avec les programmes. Accepter que la politique est un jeu absurde, accepter que l’existence est un jeu absurde. C’est à ce prix douloureux que nous pourrons un jour donner un sens à nos jeux. Ou accepter la leçon le plus tôt possible, ou devenir des robots. Devenir des joueurs ou des pions. Des pièces du jeu ou des meneurs du jeu.

Il devient chaque jour plus compliqué de détailler la complexité de l’architecture dans laquelle nous sommes tous engoncés. Et cela précisément parce que les mécanismes qui nous insèrent dans ce système deviennent toujours plus indiscernables des moyens par lesquels il nous serait possible de les analyser. À l’heure où consommer devient le seul acte, il est aussi vain que trompeur de chercher à se construire un espace échappant à la consommation. Sa pensée même s’érige sur le consommable. À l’ère du tout programmable, il est illusoire de croire que comprendre le programme conférera une quelconque liberté au programmateur. Ce dernier est lui-même est un produit du programme. Comprendre les rets dans lesquels nous sommes enserrés supposent au préalable de consentir qu’il n’en existe pas d’échappatoire. Être lucide, ce n’est pas prétendre l’être plus que le voisin et donc prétendre échapper aux chaines qui l’assujettissent. Être lucide suppose aussi la reconnaissance de ce qui pèse sur tous, nous-mêmes compris.

Au cinéma, la masse est programmée pour la consommation, et elle s’échappe du supermarché, où elle a consommé, pour être reprogrammée au cinéma.[…] Le ventilateur dont les ailes sont cinéma et supermarché n’est qu’un ventilateur parmi d’autres, qui nous poussent vers le progrès. Il est l’un des nombreux moulins à vent qui tournent au-dessus de nos têtes. Sa rotation, de plus en plus autonome, de plus en plus en dehors de toute intervention humaine, nous triture, tous sans exception. Nous voici tous convertis en farine. Tout engagement pour se battre contre ces moulins-là revient au don-quichottisme. Notre seul espoir est de ne pas perdre de vue que ce sont les moulins eux-mêmes qui font du vent. Derrière les moulins il ne se cache absolument rien. Ce sont eux la seule et unique réalité.

Souvent la lucidité s’accompagne de la position surplombante de qui l’exerce, du caractère désabusé de ses constats ainsi que des paradigmes idéologiques qui la sous-tendent sans nécessairement le dire. C’est le sérieux révolutionnaire d’un Debord, c’est l’analyse clinique d’un Marshall McLuhan, c’est la technophobie eschatologique d’un Baudoin de Bodinat. Comme si l’exercice de la lucidité ne pouvait déboucher que dans un désespoir clivant : « on est tous pris comme des rats, on va tous mourir, mais moi qui suis lucide, moi qui sais, je reste digne, je m’élève au-dessus du troupeau bêtifiant ». Chez beaucoup, la lucidité n’est alors qu’un moyen de se distinguer de la masse ignorante. Elle n’est pas une étape, elle est une fin en soi. Elle n’est pas planche de salut. Elle est le salut. Mais un salut qui ne sauve pas, sinon – et encore! – les apparences.

Pour le paysan qui vit dans un monde animé, le but de la vie est d’occuper sa « place juste » dans l’ordre organique des choses. Sa « place juste », c’est ses terres, et si on le chasse de là, il se rebelle. L’ontologie qui domine le paysan fait qu’il est conservateur. Pour l’ouvrier qui vit dans un monde de production, le but de la vie est de pouvoir jouir de son travail. Quand il constate qu’on l’empêche de le faire (la « plus-value »), il se révolte. Par son ontologie, l’ouvrier est révolutionnaire. Le cas du fonctionnaire est différent. Il vit dans un monde codifié, un monde programmé par des appareils. Ces appareils ont pour devoir de lui garantir ses droits. S’ils ne le font pas, c’est qu’ils ont été mal programmés. Il faut les réparer. Le fonctionnaire n’a pas d’impératifs. Ses jugements de valeur sont des propositions formelles, des « fonctions ». Par son ontologie, il est formaliste.

Avec Vilèm Flusser, si la lucidité se révèle bien toujours exercice douloureux, elle s’affirme comme condition d’une possible émancipation, non comme le constat d’une division inéluctable ou d’une condamnation par principe. Elle est une étape, certes cruelle, certes amère, certes nécessaire, mais aussi utile. Elle est un prix à payer, mais un prix en contrepartie duquel des possibilités s’ouvrent. Mariant avec autant de clarté que de brio lucidité et générosité, Post-histoire s’affirme comme une des lectures les plus précieuses qui soient.

La société pré-industrielle attendait les récoltes. La société industrielle attendait le progrès. La société post-industrielle se contentera d’attendre.

Vilèm Flusser, Post-histoire, 2019, T&P Work Unit.

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