« Trajectoires » d’Éric Suchère.

Sans doute, paresseusement, l’oublie-t’on au fil des années, mais l’accès à la lecture est bien de l’ordre de l’expérience. Quand bien même se sera-t’on échiné à lui en apprendre patiemment les codes un par un, l’enfant devra toujours faire l’apprentissage de ce qu’est lire en s’y livrant tout entier. Lire n’est pas de l’ordre de la recette ou du décodage qu’il suffirait à un lecteur en herbe d’appliquer à un texte pour l’appréhender dans son entier. Il lui faut s’y plonger pour s’y forger lui-même ses outils. Ceux-ci s’enrichissant alors, se complexifiant, de chaque nouvelle immersion. Lire, originellement, n’est pas mettre en pratique (un système, un code, des procédures…), mais bien expérimenter.

Dans le chemin, sa reprise, la descente et travaux en cours, dans le temps accordé au rituel déjà, dans le vieux monastère et les bruits de langue, le mélange des voix et des sonorités, la marche dans les rues au milieu des trafics, dans le parcours en accéléré, dans la course pour, l’attente au milieu des fonctionnaires, dans l’entour des bâtiments où une escapade improvisée devient une évocation filmique dans la suspension de la gravitation, dans la traversée, son coucher de soleil, dans les discussions en résumé de vie jusqu’à l’angle d’une rue.

Trajectoires est la résultante d’un voyage sur la côte ouest des Etats-Unis dont l’auteur a ramené un carnet annoté, des photographies et des sons. Justifiées différemment sur la page en fonction de leur origine, les diverses strates du texte sont également parcourues d’autres procédés formels : le « je » est absent, le sujet est expulsé ; les alinéas sont, au signe près, augmentés ou diminués de moitié suivant qu’on progresse ou régresse dans le livre ; les références précises aux lieux ont été gommées ; le rythme n’est pas, parfois, sans rappeler celui de l’alexandrin…

Au temps qui se dégrade dans la descente pédestre offre un cliché vu mille fois, dans le temps, ses modifications, toutes les tracasseries avant le commencement, les déceptions des unes ou d’autres, qu’est partiellement une reconnaissance de soi dans le temps passé à, la saturation de, le souvenir de quelques et l’arrêt au milieu, dans la vue d’un détail, les tentatives pour essayer de reconstituer les dialogues ou les imaginer d’après le regard sur la patine et horloges arrêtées.

Mais de ces procédés formels, qu’on reconnaîtra ou non, ce sont avant tout les effets sur sa lecture que le lecteur percevra. Déjà-vus, effets d’anticipation, confusions quant à « qui parle », temporalité chahutée, etc. tout du long et jusqu’à sa chute, Trajectoires invite le lecteur, en le déstabilisant, en rompant avec son cadre formel conventionnel, à se créer les outils lui permettant de cheminer dans sa structure. Et ainsi, sans même que ce lecteur en vienne à ressentir le besoin d’en expliquer les tenants et les aboutissants, puisque peu à peu il parvient à en goutter l’insigne beauté, il lui permet de revenir à cette expérience fondatrice que représente toute lecture qui vaille.

Éric Suchère, Trajectoires, 2019, Vies Parallèles.

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