« L’inquisitoire » de Robert Pinget.

de voir remuer les lèvres sans comprendre ça me fait du bien

Un homme répond à des questions que lui pose un autre. Ou des autres. On ne connait rien du contexte ni des raisons de la mise à la question. Tout ce qui nous est donné dans la suite c’est ce que nous apporte le jeu des questions et des réponses. On y apprend que le questionné était domestique pour deux frères riches et excentriques, férus d’art, aux amitiés nombreuses et parfois étranges. On y apprend que des meurtres sordides ont eu lieu dans la région. On y découvre les rivalités, les hypocrisies, les luttes d’influence et de cloché qui parcourent, toutes classes sociales confondues, la vie de province. Mais aussi, peu à peu, passant parfois discrètement d’un genre narratif à un autre, nichées dans les réponses détaillées parfois jusqu’à l’infime, par deçà les rappels à l’ordre formel du questionneur, par devers l’interdit tacite qu’il y a pour lui à sortir du cadre factuel pour lequel il est questionné, on découvre à ce domestique une vie intime, un passé douloureux, une pensée. Peu à peu, le questionné, de simple véhicule de faits, se dévoile bouleversant sujet.

mais la plupart du temps je lis mon journal et je pense, ma méditation comme dit Marthe je pense beaucoup voyez-vous ma méditation à ma table le journal me tombe des mains, ça va faire une année que j’ai quitté ces messieurs d’avoir connu des choses et des gens tout d’un coup personne rien pour me dire va ici fais ça rien qui m’oblige je me rends compte comment dire, on continue par habitude le premier pas on l’a fait autrefois plutôt l’effort mais sans trop savoir, les autres les autres c’est vite dit mais à eux qui leur disait la raison j’y pense maintenant tout ça terminé on continue nulle part, mon verre devant moi le porte-manteau la vitre avec la place et sa fontaine Henriette à la caisse les hommes au comptoir et les clients du tabac, Monnard le matin qui rend la monnaie les fonctionnaires à neuf heures moins le quart ils arrivent à la mairie on les connaissait tous et de plus en plus quand on n’a pas à répondre on ne cherche plus ça n’a plus d’importance c’est des gens, ils pourraient être autres dans une autre ville moi un autre à une autre table est-ce que je ne penserais pas pareil ayant fait je ne sais pas trois ou quatre guerres ou des révolutions ou coupeur de têtes j’aurais passé entre les gouttes trouvé une planque, assis à cette table ailleurs est-ce que je ne penserais pas pareil ces gens tous les mêmes vivants ou morts leurs mêmes histoires brèves ou non dures ou douces avec le même visage en souci pour enterrer sa mère ou prendre le train ou payer une facture, le même sourire à vingt ans devant une femme la même fatigue tous les jours à s’acharner tous les jours s’acharner ni mieux ni moins bien qu’un autre pour rien que ne pas crever je ne sais plus ce que ça veut dire je n’entends plus, voir seulement les mêmes yeux les mêmes oreilles les costumes les souliers les vélos les chiens tous pareils tous pareils à cette heure maintenant devant mon verre le journal le porte-manteau ou chez ces messieurs battre les tapis sur le pré astiquer une théière le secrétaire prendre la voiture Marthe éplucher les pommes de terre mon journal qu’est ce que je dis, arrive un jour où tout ça ne vous intéresse plus à quoi bon tant d’histoires tout à coup elles s’effacent du tableau noir avec écrit quelque chose que je ne savais pas lire je ne peux plus tout à coup je ne sais plus je tâte sous mon pupitre, le petit casse-croûte de dix heures dans une minute les oiseaux est-ce que vous n’entendez pas les oiseaux je veux dire parfois les oiseaux comme les sonneries restent là vous tenant compagnie, à mon pupitre autrefois pensant qu’un jour reviendrait le tableau sans les voix personne autour ni jeudis ni dimanches ni la table ni la cuisine ni elle tout seul devant moi le tableau disparaît le dernier mot à lire qu’est-ce que c’est tout ça on avait trop à faire, la commode en marqueterie les service à poisson dans mes mains c’est quelque chose on ne se demande pas ça y est c’est à faire, une course au village le boulanger ma sœur à voir dans ma tête quelque chose qui ne demande pas de réponse bel et bien ma vie alors quoi je pourrais refaire les mêmes choses récurer ma chambre mais ce n’est plus nécessaire elles sont ailleurs ailleurs chez les autres qui vous disent faites l’argenterie brossez mon complet je n’ai plus rien à moi mon journal me tombe, Cyrille éteindrait la lumière il fermerait le rideau je ne m’en rendrais pas compte je ne suis pas plus au Cygne que chauffant mon café ou servant l’apéritif au salon j’ai disparu de mes mains comme le verre sur la table comment dire oui disparu, ce qui me forçait à y être c’était de n’être pas mon maître et voilà je voudrais bien voir ma sœur plus souvent qu’elle me dise viens le dimanche ou viens le jeudi pour ficeler quelque chose là, retenir mon journal c’est ça le pire on est perdu pour tout le monde

Le vrai peut-il surgir du discours normé? Un discours chargé de rendre compte aussi précisément que possible du réel ne l’altère-t-il pas irrémédiablement? Comment un sujet peut-il se constituer dans le sein des contraintes que lui impose un ordre extérieur? Le vrai plaisir d’une lecture ne dépend-t-il pas moins des réponses qu’obtiendrait le lecteur à ses questions qu’à ce qui surgit indépendamment de tout questionnement? Robert Pinget parvient ici à englober dans un même écrin performatif les questions les plus « métaphysiques » et l’art de se les poser.

C’est dans la tête toute la vie pareil

Nous sommes depuis longtemps étonnés du peu d’écho que trouve de nos jours l’oeuvre de Robert Pinget. Alors qu’est parfois associée à l’évocation du Nouveau Roman (dont se réclamait bien l’auteur suisse) l’image d’un formalisme creux et cérébral (ce qui peut, par exemple, être légitimement reproché à certains livres de Robbe-Grillet), l’Inquisitoire est précisément à la fois la revendication d’une littérature incarnée, et sa mise en forme radicale. Seules, pour le découvrir, y suffiront la patience et la foi. Pour ceux qui en disposeront – sachez-le, la patience est toujours récompensée chez Pinget! – ce chef-d’oeuvre distillera cette émotion d’autant plus intense qu’ils ne s’attendaient pas à l’y trouver…

je fais l’effort je le fais même trop et le vrai se trouve à côté

Robert Pinget, L’inquisitoire, 1962, Minuit

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