« Amulette » de Carl Rakosi

 

Quelqu’un doit parler?

Quels sont les faits?

Sous les feuilles du chêne,

toi et moi sommes allongés

loin des âtres éternels

et réalisons l’idéal

par une passion interne.

 

Le soir tombe doucement

sur la maison et l’herbe

et sur toutes les branches

et les sommets nous tombent

dessus comme nous sommes allongés

sur les feuilles du chêne

couvant les herbes nocturnes.

Carl Rakosi est connu en français comme l’un de ceux qui fut aux origines de ce que l’on nomme le mouvement objectiviste. Alors que les trois autres poètes américains objectivistes (sans parler même de ceux qui, sans en être à l’origine, peuvent peu ou prou y être rattachés, comme Pound ou Williams par exemple), Charles Reznikoff, Georges Oppen ou Louis Zukofsky, ont fait l’objet depuis longtemps de traductions en français, aucun livre n’avait encore été consacré à la poésie de Rakosi. De là à faire germer dans l’esprit du lecteur francophone de poésie (si si il y en a…) l’idée que Carl Rakosi n’était qu’un initiateur chanceux et rien de plus, il n’y avait qu’un pas. Comme si son mérite s’était limité à avoir été au bon endroit au bon moment et qu’il n’avait pu, par la suite, développer de ton propre qui eût pu rivaliser avec celui de ces illustres « collègues ».

Cette première traduction en français d’Amulette (premier recueil de la seconde partie de la longue carrière de l’américain, publié en 1967 après 25 années de silence éditorial) vient heureusement démontrer que Carl Rakosi est bien plus qu’un faire-valoir.

Ce sont les données brutes.

Un mystère les traduit

en sentiment et perception ;

puis vient l’imagination ;

finalement, le quartz

dur et inévitable

figure de la volonté

et du langage.

L’objectivisme de Carl Rakosi (objectivisme dont il n’eut de cesse de rappeler qu’il était loin de constituer un groupe cohérent et monolithique) semble plus profondément incarné que celui dont on se construit souvent une image. Certes les faits, les « objets », – et non les « images », les « idées » ou les « mots » – sont la matière du poème. Ce sont bien les données brutes qui en irriguent le propos. Mais l’ « objet » de Rakosi n’est jamais un objet pris parmi d’autres, censé en représenter, au choix, l’essence, l’idéal ou la quiddité. Il est ce qu’il a devant les yeux ou ce qui émerge de ses souvenirs. L’arbre d’un poème est un arbre réel. La jeune fille est bien une jeune fille réelle. Mais plus encore que réel – caractéristique dont tout poème objectiviste pourrait se voir dotée -, l’ « objet » semble plus personnel chez Rakosi. Comme s’il était parvenu, alors que le processus de composition poétique en travaille profondément la matière, à conserver à l’ « objet » sa réalité individuée. Entrent alors en résonance la prise de distance qu’institue l’objectivation qu’accomplit le poète d’avec son « objet » et l’intime personnalité propre qu’il lui conserve.

A l’opposé des long poems objectivistes, les poèmes les plus aboutis de Rakosi sont sans doute ses plus courts. Car c’est dans ceux-là que ce pas-de-deux entre « l’objectif » et « l’intime » parait le plus subtil et le plus fragile. Comme s’il était parvenu là, sans sortir de son programme « terre à terre », à mâtiner l’objet d’un mystère qui le révèle.

Carl Rakosi, Amulette, 2018, La Barque, trad. Philippe Blanchon.

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