« Grande tiqueté » de Anne Serre

Trois vagabonds, Tom, Élem et le narrateur baguenaudent dans la lande. Ils y croisent la mère de Tom à l’agonie, la Vierge, Alistair le pendu, qui hésite entre se dépendre et se pendre à nouveau, ou encore le beau marin de Poinsec. Entre jeux érotiques, fraternités, camaraderie et liens filiaux, les trois compères progressent, apprennent et redessinent ainsi la logique du conte d’apprentissage cher aux romantiques allemands.

La thématique du vagabondage, les types du pendu, du beau marin, de l’agonisante qui forme comme un pont avec l’au-delà, et l’intrication de tout cela avec un érotisme soutenu : en somme rien ici de bien nouveau, si ce n’est manifestement la parfaite connaissance des principes sur lesquels reposent ces « gimmicks » littéraires. Car, c’est certain, Anne Serre maitrise excellement les outils historiques de son métier. Mais son projet de réinscription d’un archétype romantique se double aussi d’une prodigieuse invention langagière qui tout à la fois la dégage de son carcan historique, lui fait prendre une consistance nouvelle, et éclaire d’un jour neuf cette même tradition. Car, oui, la langue est ici inventée.

Ce que j’aimais avec Élem et Tom, c’était parler une langue impossible. Cela nous rignait tout de suite dès qu’on se retrouvait. Tom vergait et se mettait à coruscer de toutes les fibres de son étam, Élem vandéguisait à son tour, et moi moi moi j’adorais ruisseter ainsi, c’était le seul tanon où je me sentais saire, la seul ergeance où rine ne me dérouillassait, j’aurais pu sutaniser ainsi pendant des heures et c’était mes compagnons qui devaient m’arrêter pour que je ne m’exquise pas dans les fourrés neigeux.

Parfois commun, parfois clairement transcrit de l’oral, parfois étymologiquement reconnaissable, parfois résultant juste d’un léger voilage du langage courant, parfois totalement étranger, l’alliage langagier composé par Anne Serre entraîne le lecteur dans une contrée étrange.

Le monde est ainsi fait que les apparitions succèdent aux disparitions et inversement sans cesse : à qui se fier?

Quelle langue parlent les morts? Quelle langue parlent les mourants? Et s’ils nous parlent, nous est-il possible de les entendre? Et si on les entend, qu’est ce qui permet de les comprendre, alors même que ce langage n’est pas le nôtre? En créant précisément un langage de l’entre-deux (entre celui des vivants, censément partagé par tous, et celui des agonisants, dont la logique est censément fantasmée), Anne Serre brouille nos codes de représentation et de perception. Mais ce faisant, plutôt que d’enceindre le lecteur dans un univers totalement étranger et inconnaissable, en le dessinant sur fond d’un héritage culturel partagé, quand bien même il ne le serait qu’inconsciemment, elle confère à notre univers comme une pièce supplémentaire. La perception habituelle brouillée, on est alors enfin attentif à percevoir autre chose.

Anne Serre, Grande tiqueté, 2020, Champ Vallon.

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