« Paria » de Richard Krawiec

Aujourd’hui, je parle pour laisser une blessure.

Stewart Rome, ancien maire à la réputation douteuse d’une petite ville américaine, se remémore un évènement sordide qui bouleversa son existence alors qu’il n’était qu’un jeune adolescent. En 1967, on retrouvait Masha, la très belle jeune fille d’origine étrangère dont il était amoureux, sauvagement violentée dans une pièce de son lycée. Un jeune noir, avec qui Stewart partageait déjà une histoire, était rapidement écroué. Était-il coupable? D’autres amis de Stewart avaient-ils une responsabilité dans l’affaire? Stewart lui-même est-il innocent? Et aussi, quelle confiance lui accorder?

Même si l’auteur s’adresse à vous comme à un vieil ami, vous restez tout de même à sa merci. Vous devez penser ce qu’il vous dit de penser, suivre les pistes qu’il dessine, soupeser les indices qu’il vous présente, sans savoir quels indices, quelles pistes, quels points de vue sont peut-être cachés, effacés, niés. Vous devez croire en l’honnêteté de l’auteur. Vous devez croire qu’il est aussi bien intentionné que vous.

Richard Krawiec ne fait pas qu’aiguillonner avec une redoutable efficacité son lecteur en maniant certains des codes mêlés du thriller et du post-modernisme. Paria est d’une redoutable efficacité narrative, il questionne remarquablement les codes sur lesquels reposent cette efficacité, mais il n’est jamais de l’ordre de l’expérience esthétique gratuite.

Il faut tout un village pour élever un enfant.

Alors qu’il existe bien des misanthropes volontaires, personne ne s’érige en paria. On n’est paria que par devers soi. Et on ne l’est, on ne le devient (tout comme on craint de l’être ou de le devenir) que parce que quelque chose d’autre que nous-mêmes nous y entraine (ou menace de nous entrainer). Et pour éviter cela, pour éviter le risque d’être irrémédiablement rejeté à l’écart d’une communauté, d’un village, d’une fratrie, etc. nous sommes parfois prêts à en accepter les sacrifices les plus radicaux. On peut renoncer à l’amitié. On peut y sacrifier l’amour. Le prix de l’adhésion à une communauté, et donc ce sur ce quoi cette communauté se cimente, au mépris des valeurs qu’elle affiche, peut parfois prendre le goût du sang ou de la haine.

On peut s’habituer à la haine. Elle justifie tous nos actes. Et c’est bien plus facile que d’avoir une conscience.

Richard Krawiec, Paria, 2020, Tusitala, trad. Charles Recoursé.

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