« Drach » de Szczepan Twardoch

Dans le même temps, mais bien plus tard

Au début du vingtième siècle, Josef Magnor, mineur de Silésie, vit une passion impossible avec Caroline Ebersbach, jeune fille « de la haute ». Au début du vingt-et-unième, son descendant, Nikodem Gemander, architecte à succès, quitte femme et enfant pour s’installer avec sa maîtresse. Entre ces deux temps, et avant comme après eux, d’autres membres de la famille Magnor ou Gemander, des amis, des connaissances, des gens de passage, des chevreuils aussi, traversent la Silésie et le roman de Szczepan Twardoch.

Des chevreuils peuplent le bois de Jakobswalde. Les chevreuils n’ont pas de nom, mais nous désignerons deux femelles pour les distinguer des autres. C’est une petite duperie, la même que vous employez pour vous convaincre que vous vous distinguez de vos semblables. Que vous êtes uniques.

La Silésie est l’une de ces régions qui fit le plus profondément l’expérience de l’absurde et de la folie du vingtième siècle. Déchirée entre Prusse et Autriche, puis entre Allemagne et Pologne, cette vaste région aux riches réserves de charbon fut ballottée au gré des convoitises et des combats idéologiques du siècle passé. Trop allemands pour d’aucuns, pas assez polonais pour d’autres, ou l’inverse, ses habitants ont porté les stigmates des combats qui les dépassaient, et dont les effets se font sentir jusque dans les langues qui innervent chacun d’entre eux. A l’histoire récente de cette région, en sus de ses personnages romanesques, il fallait une forme qui puisse en rendre compte.

Tout ce qui est de ce monde s’exprime par soi-même et, plus encore, s’exprime à travers les oiseaux, les arbres, les chars calcinés, les gens et les pierres. Or, moi, ces paroles, je les entends. Ce sont mes paroles.

Szczepan Twardoch crée une étrange narratrice omnisciente, dont la découverte par le lecteur participe des enjeux narratifs. Il entremêle les temps – chaque titre de chapitre est un compendium de dates – de la narration. Il reporte à la fin du roman la traduction de dialogues entiers en dialecte silésien, en ancien polonais, en gothique, en allemand ou en russe. En rompant radicalement avec la linéarité traditionnelle et tranquille du récit, il parvient à coller son lecteur à la réalité pour le moins intranquille du monde dans lequel il fait évoluer ses personnages. Mais, et c’est là sans doute que le tour de force est le plus palpable,  plutôt que d’y perdre le lecteur, son procédé formel crée les conditions d’un suspense auquel il ne peut échapper. Aux antipodes d’une théorie formaliste dont l’auteur plaquerait les paradigmes sur le récit, l’innovation formelle  est ici profondément enracinée dans ce qu’elle soutient. Comme si elle semblait générée, non pas donc par un auteur décidé une fois pour toutes à exprimer un quelconque idéal esthétique, mais par les faits et personnages mêmes dont il a conscience de n’être qu’un relais.

Rarement le tragique se sera révélé aussi utilement virtuose.

L’homme, l’arbre, la pierre, le chevreuil, la pierre, moi. Il n’y a pas de différence.

Szczepan Twardoch, Drach, 2018, Editions Noir sur Blanc, trad. Lydia Waleryszak.

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