« La méchanceté en actes » de François Jost.

Il est un fait que la définition de tout terme présenté comme générique pose problème. A fortiori quand ce que recoupe ce terme parait faire consensus et semble sémantiquement partagé par le plus grand nombre. Toute analyse portant sur ce que revêt celui-ci se devrait alors d’en éclairer dès l’abord l’usage qu’elle compte en faire. Au risque sinon de s’empêtrer dans une ambiguïté malsaine et stérile. Ainsi en irait-il sans aucun doute du terme de « méchanceté » dans le livre de François Jost, si c’était du moins bien la « méchanceté » qui se trouvait au centre de sa préoccupation. C’est à partir de l’instant où l’on a saisi que La méchanceté en actes est bien moins une analyse de la « méchanceté » que des mécanismes qui ont permis/facilité/étendu/exagéré la critique de « l’autre » et singulièrement de celui qu’on désigne comme « l’expert » que sa lecture en révèle l’intérêt.

ce dont je cherche les racines, c’est plutôt de ce qu’on peut appeler la démocratisation de la méchanceté médiatique, cette chaîne d’événements qui donne à chacun la possibilité d’exprimer sa médisance, sa jalousie ou sa haine.

Débutant chronologiquement son étude avec le lancement de Hara-Kiri, le fameux journal « bête et méchant », et l’étendant jusqu’à l’émergence des réseaux sociaux les plus récents, François Jost, en s’appuyant sur des cas très concrets, explore bien l’évolution de la parole critique. Explicitement dirigée contre une « élite », une « pensée dominante », un « ordre établi », la revue mensuelle parue dans les années soixante construisit, par le texte et l’image, un nouvel écrin à la satire (et donc à une pratique de la « méchanceté »). De cette critique acerbe, flirtant avec l’interdit, et prenant pour cible des groupes, des archétypes ou des comportements, on va glisser, spectacularisation et réseaux sociaux aidant, vers le rabâchage d’attaques ad hominem. La méchanceté se fait toujours bien aux dépens d’une « élite » mais alors qu’elle lui construisait souvent de toute pièce un parangon dont elle explorait, par l’excès ou la dérision, le ridicule, elle prend maintenant pour cible un être de chair et d’os, censé représenter cet « ordre », qu’elle accable de ses ires à répétition. D’une satire de la pensée dominante, on est passé à une domination de la méchanceté, pensée et exploitée comme telle.

Il ne s’agit plus de comprendre l’autre, mais bien de l’accuser ou de le dégrader.

L’intérêt de cette étude sur l’évolution de l’acte méchant dans le paysage des médias eût été largement moindre si l’auteur ne s’était ingénié à adroitement titiller nos certitudes les plus établies en puisant des exemples à des sources peu attendues. Un exemple : Finkielkraut. Alors que son désormais célèbre « Taisez-vous! » a rassemblé derrière lui nombre de détracteurs amusés, de commentateurs acerbes ou de féroces contradicteurs, forts du confort certain que leur octroie la contemplation d’une image censément objective, François Jost nous démontre que le tort n’est pas nécessairement là où l’on croit. Aveuglés par la virulence énervée de l’expression du philosophe et le sentiment de ridicule qu’éveille toujours celui qui « pète un plomb », le contempteur du philosophe (dont nous fûmes) fait très facilement fi de la construction qui la rend possible. Avec rigueur et intelligence, l’auteur nous détaille que l’obtention de l’image, son montage, les discours qui l’amènent, sa prolifération ensuite, répondent non seulement parfaitement aux caractéristiques de la fabrication de la méchanceté, mais aussi en constitue un exemple presque paradigmatique. Ce qui, quand cela s’articule autour d’une personnalité devenue pour d’aucuns l’emblème du « méchant », en dit long et sur les pièges de la fabrication de la méchanceté, et sur notre facilité à tomber dans ses rets…

Pour qui ne craint pas de « biaiser ses biais de confirmation », donc…

François Jost, La méchanceté en actes à l’ère numérique, 2018, CNRS éditions.

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