« Le travail des morts » de Thomas W. Laqueur.

 

Je pense que la mort n’est pas, ni n’a jamais été, un mystère ; le mystère réside plutôt en notre capacité, en tant qu’espèce, collectivités et individus, à accorder une si grande importance à l’absence, et plus particulièrement au corps inerte, nu et indigent du mort.

Il y a de cela bien longtemps, Diogène déclara que ce qu’il advenait à son corps mort lui était indifférent, proposant à ses disciples de se défaire de son enveloppe mortelle en la jetant par dessus le mur et en la donnant en pâture aux bêtes sauvages. Cette réaction à la mort, ou plus exactement, à ce qu’il reste après passage à trépas, fit scandale à l’époque. Et aujourd’hui, alors même que notre société – occidentale s’entend -parait s’être défaite de nombre des superstitions qui organisaient les rapports entre corps et mort, nous restons, souvent à notre corps défendant, profondément marqués du sceau de celles-ci. On a beau clamer notre indépendance du religieux, marteler que nous sommes héritiers du cartésianisme, nos propres comportements continuent intuitivement à trahir des positions que nous défendons pourtant haut et fort. Penser, dire et étayer qu’un corps n’est rien est une chose. Agir comme si un corps n’était vraiment rien en est une autre.

Les gens continuent de se soucier du sort des morts ; les morts continuent, en privé, mais aussi en public, d’effectuer un travail pour les vivants.

En s’intéressant à la dépouille elle-même (et non à la mort proprement dite) et en l’abordant transversalement tant dans le temps que dans l’espace (même si l’occident reste très présent), Thomas W. Laqueur éclaire certes d’un jour neuf son sujet déclaré mais il interroge également les façons dont nous nous attachons, envers et contre tout, à ce que nous déclarons obsolète. Comblant avec un bonheur rare les fossés qui peuvent séparer histoire et anthropologie, il nous convie à nous questionner encore et encore sur ce que peut représenter pour nous l’absence. Non seulement celle d’un corps. Mais aussi – et cela, seule une longue enquête précise et étayée le permettait – celle des convictions, des opinions, des croyances, qui continuent, malgré leur « disparition », à produire des actes désormais détachés de leurs causes…

Thomas W.Laqueur, Le travail des morts, une histoire culturelle des dépouilles mortelles, 2018, Gallimard, trad. Hélène Borraz.

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