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« La Montagne magique » de Thomas Mann.

la maladie était une forme de vie lascive. Et qu’en était-il de la vie? N’était-ce qu’un syndrome infectieux de la matière, allez savoir?

Fascinante entreprise littéraire pour les uns, Everest inexpugnable pour certains (en un mot : chiant), le chef-d’oeuvre de Thomas Mann semble aussi réputé qu’il effraie, aussi difficile à gravir que propice à exalter. La nouvelle traduction proposée ici, si elle ne nous semble pas en révolutionner la lecture (certes, les quelques regards jetés d’une traduction l’autre ne valent pas exégèse, tout au plus nous poussent-ils à confirmer, sans vouloir donner ni dans le jeunisme admiratif ni dans le conservatisme grincheux, la justesse de l’une comme de l’autre), permet du moins de jeter à nouveau un éclairage utile sur une oeuvre essentielle du vingtième siècle.

Le temps progresse pendant la narration – notre temps à nous, celui que nous consacrons à ce récit, tout comme le temps largement révolu de Hans Castorp et de ses compagnons d’infortune, là-haut, sous la neige – et il sous-tend des changements.

L’histoire est d’une simplicité proverbiale : Hans Castorp rend visite à son cousin Joachim à Davos, dans un sanatorium où ce dernier est hospitalisé depuis de nombreux mois. Alors que Hans n’était censé y demeurer que trois semaines, il se trouve à son tour hospitalisé et obligé d’entamer une cure de longue haleine. S’ensuit alors la description de son quotidien, de ses promenades, de ses échanges avec l’humaniste Settembrini ou du mysantrope Naphta, d’une possible histoire d’amour.

Peut-on raconter le temps même, tel qu’il est, en soi et pour soi? En vérité, non, ce serait une folle entreprise! Un récit où l’on pourrait lire : « le temps passait, il s’écoulait, il suivait son cours », et ainsi de suite, aucune personne saine d’esprit ne saurait le qualifier de narration. Autant vouloir, de façon démente, tenir pendant une heure la même note ou le même accord en prétendant que c’st de la musique. Et, de fait, le récit ressemble à la musique en ceci qu’il REMPLIT le temps : il le « meuble » parfaitement », le « divise », s’arrange pour lui « donner de la substance » et de l' »animation » […] et nous nous demandons si le lecteur sait vraiment depuis combien de temps. Le temps est l’élément de la narration, comme il est celui de la vie : il y est soudé, comme il l’est aux corps dans l’espace.

Métaphore d’un Olympe au rabais, ressassement sur la mort tout entier dirigé vers une intensification de la vie, La Montagne Magique réussit le pari de conjoindre le sérieux de son entreprise et sa mise en abyme ironique. Grâce à un personnage au destin duquel il parvient à nous intéresser alors même qu’il le présente dès le départ comme un simple support à son propos, il nous enserre dans les circonvolutions les plus plates du réel, en, précisément, nous en éloignant comme jamais. Dans cet « En-Haut », si radicalement coupé des préoccupations de l’ « En-Bas », se dévoilent, par un contraste paradoxal, les terribles menaces qui pèsent sur tous.

Non! reprit Naphta. Ni l’affranchissement ni l’épanouissement du moi ne sont le secret ni le mot d’ordre de notre temps. Ce dont il a besoin et ce qu’il réclame, ce qu’il va engendrer, c’est la terreur.

Pour qui sait s’en donner le temps, cette nouvelle traduction de cette si comique tragédie permet d’affirmer à nouveau la place essentielle que doit occuper La Montagne magique : celle d’un fanal pour temps troublés.

Il avait l’impression que « tout ça » finirait mal, par une catastrophe, une révolte de la nature patiente, un orage et une tourmente dévastatrice qui rompraient l’envoûtement, emmèneraient la vie au-delà du « point mort » en soumettant cette « période néfaste » à un effroyable Jugement dernier.

Thomas Mann, La Montagne magique, Fayard, 2016, trad. C. de Oliveira.

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