« Vertiges » de Joanna Walsh.

Ils m’enlèvent les mots de la bouche, des mots que j’ai à peine eu le temps de goûter après les avoir arrachés à la génération précédente. Je pensais que c’étaient mes mots.

Dans chacune des quatorze nouvelles qui composent ce recueil, une femme s’arrête. Qu’un événement soit survenu qui l’y incite ou que cet arrêt paraisse impromptu, elle se penche alors, et nous avec elle, sur elle-même. Comme s’ils émergeaient soudainement d’un flux de leur existence, ces instants sont alors l’occasion, pour la femme qui les éprouve, de tenter de les circonscrire au mieux, de les cerner, de les percevoir le plus intensément possible et d’en exprimer l’étrangeté de la façon la plus acérée qui soit. Et, au travers de ces descriptions pointillistes érigées sur un instant rare, c’est l’étrangeté même de leurs existences qui se dévoile.

Mais un temps nous avons été jeunes. Ça se voyait parce que nous achetions des choses neuves fabriquées avec des matériaux jeunes. Elles étaient lisses, en plastique, avec des angles arrondis, sans danger – clairement conçues pour de très jeunes utilisateurs. Il était indispensable que nous ne nous ne blessions pas, nous les jeunes mères, même si la tentation était très grande. On avait besoin de nous, et on avait besoin des choses en plastique pour que nous les mères, qui étions devenus nos propres enfants, ne nous blessions pas. Il n’y a qu’à voir avec quelle patience nous nous formions à nous servir des choses neuves. Ça s’apparentait à s’élever soi-même.

Il n’y a dans ces nouvelles aucune progression dramatique, ni d’évolution psychologique. Introspectif, insolite, souvent facétieux, ce que ces femmes détaillent renvoient fréquemment à ce qu’être une femme est ou, plus justement, à ce que font d’elles les conditions – naturelles, sociales – qui lui sont appliquées. L’insolite ou l’étrange ne paraît jamais ici fabriqué. Il n’est que ce qui résulte logiquement de la découverte d’une voix trop longtemps tue. Et à laquelle le talent de Joanna Walsh prête une extraordinaire clairvoyance.

Joanna Walsh, Vertiges, 2018, do, traduit par Véronique Béghain.

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