« Autoportrait dans un miroir convexe » de John Ashbery.

Toutes choses bien trop réelles

Pour être bien intéressantes, artificielles par conséquent, qui envahissent pourtant déjà la page,

L’intérieur avec l’extérieur fait bientôt partie de vous

Alors que vous comprenez que vous n’avez jamais cessé de rire de la mort,

À l’arrière-plan, sombre vigne vierge au bord de la galerie.

John Ashbery est ce qu’il convient d’appeler un poète complet, un peu comme on le dirait d’un sportif. Ainsi ne retrouverez-vous pas chez lui, directement identifiables comme tels, des éléments clairs qui le rattacheraient à une esthétique unitaire, à un procédé unique, à un concept poétique précis qu’il aurait développé pour faire sien et qui définirait alors clairement sa manière. Dans le même poème, vous retrouverez de l’érudit, du trivial, du populaire, du potache, du sexe, de la métaphore, de la contradiction… Et à chaque fois la même absolue maitrise. Ça touche à tout avec génie. Au-delà de l’attention constante qu’elle demande de la part du lecteur, la poésie de Ashbery s’appréhende comme foncièrement non doctrinale.

Toutes les choses semblent leur propre signe

Et les noms qui y poussent se ramifient vers d’autres référents.

Sans doute est-ce à cela aussi, à cette indiscernabilité d’une manière clairement identifiable, qu’est due cette sensation de mystère qui saisit tout lecteur d’un Autoportrait dans un miroir convexe. Comme il est d’ailleurs dit dans un des poèmes (Tombeau de Stuart Mill) – comme une forme de mise en abyme de l’acte de lecture – tout lecteur d’Ashbery est « magnétisé » par sa poésie. Le mystère qu’elle crée est tout à la fois un frein à une saisie de ce qu’elle « dissimule » et un irrépressible encouragement à y revenir.

Une agréable odeur de saucisses qui grillent

S’en prend au sens, en même temps qu’une vieille photo

Presque invisible où l’on croit distinguer des filles qui lézardent

Près d’un vieux chasseur-bombardier des années 42.

Comme le Parmigianino dont le célèbre tableau sert de prétexte au recueil (et au poème éponyme qui est devenu l’un des plus célèbre de la poésie américaine), John Ashbery a atteint une exceptionnelle maitrise de l’ensemble des outils de son art. Et comme pour le peintre italien, l’autoportrait au miroir convexe est l’occasion de les articuler toutes en un projet commun, non simplement pour en faire montre, mais pour faire montre qu’avec celles-là, il est possible d’atteindre à de nouvelles perfections. Alors, oui, certes, il s’agit d’un autoportrait. Mais d’un autoportrait dont il est su dès le départ par son auteur qu’il sera déformé par les moyens qu’il met en œuvre.

L’âme s’instaure elle-même.

John Ashbery, Autoportrait dans un miroir convexe, Joca Seria, trad. Pierre Alferi, Olivier Brossard & Marc Chénetier.

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