Mais qu’est-ce que c’est long une fin du monde!

Pour plein de raisons épidémiques, nous prenons quelques congés à partir de ce mardi 4 aout (et n’en profitez pas pour aller là-bas, rendez-vous plutôt ici, ici ou encore , ou patientez). Sauf accélération subite de la fin du monde, nous rouvrons les portes de la librairie le 1er septembre. Et nous serons alors très heureux de vous faire découvrir les magnifiques nouveautés de la rentrée littéraire qui, cette année encore, regorge de pépites, avec plein de beaux romans plein de poésie, pleins d’essais importants qui nous parlent de notre contemporain, pleins de textes forts, « coup-de-poing », pleins d’émotion, pleins de vécu, qui portent témoignage sur notre monde et proposent de nouveaux possibles pour de nouveaux lendemains qui chantent…

Mwouarf!

Non mais plus sérieusement, cette « rentrée »! Cette « rentrée »! Nous avions déjà pris l’habitude de ne pas attendre grand-chose, intellectuellement s’entend, des mois d’aout et de septembre. Entre courses au prix et au lecteur, la masse des livres septembriens (le livre septembrien se résumant à la masse qu’il forme avec les autres livres septembriens) était déjà devenue aussi attirante qu’un chou de Bruxelles pour un bambin de cinq ans gavé aux choux à la crème. Mais cette année, crise oblige, les éditeurs, magnanimes, avaient unanimement* décidé qu’on ne les y reprendrait pas. Il fallait « faire un avec le libraire », le « soutenir », il fallait « alléger la rentrée », la « resserrer autour des auteurs-phares ou des titres-porteurs » pour ne pas « impacter la trésorerie des libraires »… En conclusion :

  1. « l’auteur-phare » étant celui qui vend le plus de son « titre-porteur », celui qui aura la priorité sur les autres sera celui qui a le plus vendu de « titres-porteurs » les années précédentes. Plus encore que les autres années, cette « rentrée » sera celle des best-sellers, donc de la médiocrité.
  2. le lecteur est bien entendu un imbécile. Il ne s’intéresse forcément qu’à ce qui l’a déjà intéressé par le passé (d’où « l’auteur-phare ») ou à ce qui intéresse déjà tout le monde à un moment donné. Autrement dit, le lecteur, cet imbécile, ne s’intéresse qu’à son pré-carré ou à la mode du moment. Ceci expliquant cela, les livres de « rentrée » devront, pour « parler au lecteur », s’intéresser d’aussi près que possible aux modes auxquelles le lecteur, cet imbécile, est censé vouloir succomber, encore et encore. Il y a le traumatisme Georges Floyd? Ah mais, regardez, nous avons un tout nouveau livre déterminant, écrit en deux semaines, qui vous expliquera tout sur le décolonialisme. Le Consentement, qui dénonçait l’omerta sexiste et pédophile dans le milieu du livre (et qui s’est vendu par péniches entières), vous a « secoué »? Et hop, voici « X » qui dénonce exactement les mêmes travers, mais dans l’industrie de la pizza surgelée. Vous vous posez encore des questions sur le Covid-19? Bim, je vous présente « Y », le livre-choc écrit par LE spécialiste mondial des coronavirus, professeur émérite d’épidémiologie, de virologie et de phonétique historique à l’université de Felletin-Creuse VIII. Non pas, évidemment, que des sujets « à la mode » ne puissent refléter des préoccupations importantes et être traitées via le livre avec le sérieux requis, mais ici, de sérieux, sinon commercial, il est rarement question. La question raciale, de genre ou écologique est d’abord et avant tout un levier de vente. Mais bon, comme le lecteur est évidemment un imbécile, il n’y verra que du feu…
  3. la rhétorique est certes éthique, presque sacrificielle (« moi, éditeur responsable, j’ai compris les besoins du lecteur et du libraire et je me sacrifie sur l’autel de leurs légitimes doléances ») mais elle s’appuie sur une réalité bien plus bassement matérielle. Pas ou très peu de ventes en mars, avril, mai, et, surtout, pas de mises en place** en mars, avril, mai (voire aussi juin pour certains), ça veut dire pas de sous pour payer les « productions » de septembre… Et comme le monde d’après est pensé selon les mêmes principes que le monde d’avant, il convient sans tarder de retomber dans les mêmes travers. À savoir mettre beaucoup de livres en place (ce qui ne se peut qu’avec des livres « à fort potentiel de vente ») pour espérer en produire d’autres après. Dans un marché « sain », ça s’appelle du « crédit ». Dans un marché en récession – comme l’est depuis déjà longtemps celui du livre – cela s’appelle de la cavalerie.

Quant à nous, devant l’indigence et de la démarche et des titres proposés, nous avons décidé de confier encore un peu moins de place qu’auparavant à cette grand-messe, comme, plus généralement, à la nouveauté***. Un livre nouveau n’est, après tout, qu’un livre qui n’est pas lu. Nous avons encore consolidé notre rayon poésie (en un mot, il déborde…), nous avons considérablement augmenté nos volumes « essais » et « pléiade » et nous avons adjoint à nos bibliothèques d’antiquités latines et grecques une belle portion d’antiquités chinoises. On en a déjà la preuve depuis longtemps, et ces dernières semaines nous l’ont encore confirmé : faut pas prendre un lecteur pour une bille!

*unanimité de façade pour beaucoup. Nombre d’éditeurs, dits indépendants ou non, gros ou petits – le « petit indépendant » espérant chiper la place délaissée par le « gros pas indépendant » -, ont finalement décidé de maintenir le rythme…

**la mise en place, c’est le volume de livres précommandés par les libraires, sur présentation par les représentants commerciaux. Ce qui n’implique pas un achat ferme de ce volume par le libraire. Autrement dit, le libraire pourra commander 100 exemplaires du prochain Éric Reinhardt (100 Éric Reinhardt : on en a des frissons partout!). Comme cette horreur sort en aout (et non pas en septembre, ce qui fait gagner un mois d’échéance à Gallimard), il devra alors honorer une facture correspondant à ce volume pour (généralement) fin octobre. Si, pour des motifs divers (le libraire retrouve la raison, par exemple), le libraire retourne les 100 Éric Reinhardt (retourner 100 Éric Reinhardt : on en a des frissons partout partout!) fin octobre, l’éditeur devra lui créditer le montant correspondant à ceux-ci. Dans l’attente du traitement des retours et en fonction des délais de paiement (ce qui peut aller, tout compris, jusqu’à 4-5 mois), mais dans cette attente seulement, l’éditeur disposera de ces liquidités. En un mot, le système du livre tout entier repose sur le crédit…

***ce qui ne veut nullement dire que rien de nouveau n’a d’intérêt. Dès le premier septembre on vous parlera d’ailleurs avec enthousiasme d’un très beau livre de Jørn H. Sværen, sorti chez Éric Pesty, du chef-d’œuvre de William Cronon, Chicago, Métropole de la nature, ou de La grande épaule portugaise, la dernière folie de Pierre Lafargue…

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