« De la pluralité des mondes » de David Lewis.

Existe-t-il un monde où les ânes parlent à des dragons? En existe-t-il un autre où une version divergente de moi ne se poserait pas cette question? Existe-t-il un voire des mondes qui n’auraient aucun lien d’aucune sorte avec le nôtre? À l’heure où il n’est plus tout à fait utopique de décréter qu’une infinité de mondes autres puissent exister et qu’il est possible de trouver des hypothèses sérieuses qui appuient scientifiquement en ce sens, le questionnement philosophique de la pluralité des mondes n’est cependant pas encore exempt de toute charge polémique. Étrangement, pour certains, poser philosophiquement la question de la réalité d’autres mondes demeure farfelu…

C’est pour la théorie substantielle, et non pour la théorie métalogique que nous avons besoin des mondes possibles.

Là où David Lewis en « rajoute une couche » dans son réalisme modal c’est qu’il pose comme principes cardinaux de celui-ci son efficacité opérante et son caractère concret. Autrement dit, le réalisme modal lewissien n’est pas qu’une « simple » invention à vocation épistémique ou logique. Il est bel et bien réel et il fonctionne bel et bien.

Si la causalité trans-mondaine nous semble chose compréhensible, c’est parce que, je crois, nous nous représentons la totalité de tous les mondes possibles comme un unique grand monde, et que nous sommes conduits à penser qu’il y a d’autres manières dont ce grand monde aurait pu être.

Certes foncièrement iconoclaste, le réalisme modal de David Lewis est cependant bien plus qu’une révision provocatrice des théories d’un Giordano Bruno ou d’un Leibniz. Trouvant ses origines dans les discussions autour du naturalisme philosophique des philosophes analytiques américains, tels Quine ou Kripke, l’approche de Lewis vise – pour faire simple – à profiter de l’extraordinaire fécondité intellectuelle d’une conception multi-modale sans rompre d’avec les contraintes d’un réalisme commun. Autrement dit, il est possible de croire qu’il existe une infinité de mondes et sacrifier sans souci aux modes communs d’existence de ce monde-ci. Bien loin même de contredire l’actualité du notre, une théorie réaliste de l’infinité des mondes lui apporte des outils aussi inédits qu’indispensables pour le comprendre mieux. Qu’est ce qu’un individu? Qu’est ce qu’un autre? Qu’est ce qu’une possibilité? Aux antipodes du jeu gratuit, le réalisme modal s’affirme comme une boîte à outils absolument remarquable pour explorer avec un regard régénéré de très vieilles questions.

Le réalisme modal s’oppose, en effet, par sa mesure excessive, à la solide opinion du sens commun sur ce qu’il y a. (Ou alors, pour une partie de ceux qui demeurent incrédules, il s’oppose plutôt à un solide agnosticisme sur ce qu’il y a). Lorsque le réalisme modal vous dit – comme il le fait – qu’il y a des infinités indénombrables d’ânes, de protons, de flaques, d’étoiles, de planètes comme la terre, de villes comme Melbourne et de gens très semblables à nous-mêmes – il n’est pas étonnant que vous hésitiez à le croire. Et si l’accès au paradis des philosophes exige effectivement d’y croire, il n’est pas étonnant que vous trouviez le prix trop élevé. […] Pourquoi faudrait-il croire en une pluralité des mondes? Parce qu’il s’agit d’une hypothèse commode, ce qui en fait une raison de penser qu’elle est vraie.

Cette seule prémisse : considérer avec sérieux une hypothèse parce qu’elle est utile et en interroger la validité en raison de ses aspects pratiques est en soi une raison suffisante de s’intéresser au réalisme modal. Alors même qu’une partie de la philosophie américaine nous arrive péniblement plus de cent ans après sa parution outre-Atlantique (Dewey, James, Whitehead font ici figures de nouveautés), et qu’on en snobe encore avec superbe l’extraordinaire production philosophique récente, la lecture d’une de ses œuvres majeures devrait s’affirmer comme un acte d’utilité publique. Pourquoi devrions-nous, par défaut, nous priver d’instruments de connaissance?

David Lewis, De la pluralité des mondes, L’Éclat, trad. Marjorie Caveribère & Jean-Pierre Cometti.

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