« Susette Gontard, la Diotima de Hölderlin »

Diotime est cette femme dont Platon, dans le Banquet, rapporte qu’elle lui enseigna ce qu’était l’amour. Définition de l’amour qui fit florès, donna naissance au fameux mondes des intelligibles, et initia toute la philosophie occidentale. De la Diotime de Platon, on ne sait à peu près rien, à tel point que beaucoup doutent qu’elle ait jamais existé. À l’opposé des autres personnages des dialogues, Diotime serait un personnage de fiction. Plus de 2000 ans plus tard, Hölderlin, dans ses poèmes ainsi que dans Hyperion, donnait comme nom Diotime à l’un de ses personnages. Mais cette Diotime-là, on sait très bien qui elle fut. Elle s’appelait Susette Gontard. Elle était la mère d’Henry, dont Hölderlin fut le précepteur, avec qui elle vécut une passion célèbre.

— Oh, garde-moi toujours dans ton cœur! Et si notre amour devait à jamais demeurer vain, il conserverait de lui-même, tapi en notre for intérieur, une beauté telle qu’il demeurerait toujours ce que nous avons de plus cher, ce que nous avons d’unique. N’est-ce pas mon tendre et cher? Tu partages également ce sentiment et nos âmes ne cesseront de se rencontrer dans l’éternité — (Lettre de Susette Gontard à Hölderlin)

Mais il est aisé aux hommes de laisser faire ce pour quoi ils n’ont pas de véritable estime. Ils n’aimeraient perturber que ce qu’ils peuvent envier, et seul l’être qui suscite le véritable amour est tourmenté au nom de l’amour. (Lettre de Hölderlin à Susette Gontard)

Susette Gontard, la Diotima de Hölderlin, est un livre sans auteur. Après une courte présentation, se succèdent les lettres entre les amants, des passages des poèmes ou d’Hypérion, des extraits d’autres correspondances d’amis, de proches, de parents des deux amoureux. Vaguement chronologique, la « simple » succession des documents – dont la « simplicité » provient d’un très savant arrangement -, tout juste accompagnée de quelques notes en fin d’ouvrage, permet d’approcher comme aucun autre moyen l’essence d’une création. Mais elle fait bien plus. Car, non contente de dévoiler la génétique d’une œuvre – oui, en effet, dans leur relation, comme dans les lettres qui en rendent compte, l’amour de Hölderlin et de Susette Gontard forme le linéament de celui dont Hypérion est imprégné -, elle forme elle-même œuvre. Ce livre n’est donc nullement un énième livre sur la poésie ou sur « le miracle créatif », qui célébrerait en l’exaltant le rôle de la « Muse ». Elle n’est pas non une très à la mode et anachronique tentative de rendre justice au rôle déterminant joué par la femme dans l’œuvre de l’homme (pour tous ceux qui connaissent un peu Hölderlin, Susette Gontard est, depuis toujours, bien plus qu’une « Muse »). Susette Gontard, la Diotima de Hölderlin est un écrit à multiples mains – dont il se trouve que deux d’entre elles appartiennent à l’un des plus grands poètes que la terre ait porté – qui sonde comme rarement le sentiment amoureux et en explore les prodigieuses capacités transformatrices.

Désormais, je me demande chaque jour comment un être isolé peut exister en soi et à travers soi si l’amour l’a élevé à la noblesse et à la beauté. – J’aimerais rêver toujours. Seulement, rêver, c’est se détruire soi-même! Se détruire soi-même, être lâche! – – – Il faut de la sensibilité! Dois-je l’en blâmer? Cependant, tout sentiment réveille en moi, dans toute sa force, mon désir impérieux, mêlé à mille douleurs. Même au plus profond de mes pensées, je n’éprouve d’autre désir que de connaître la relation amoureuse la plus intense. En effet, qu’est-ce qui peut nous mener à travers ce couple ambigu de la vie et de la mort, si ce n’est la voix de notre être supérieur que nous confions à une âme aimante proche de la nôtre, cette voix que nous-mêmes nous ne parvenons pas toujours à entendre. Unis, nous sommes forts et indéfectibles, dans le beau et dans le bien, au-delà de toutes les pensées, dans la foi et dans l’espérance. Mais, dans le monde réel qui nous contient, cette relation amoureuse n’existe pas seulement à travers l’esprit; même les sens (hormis la sensualité) en font partie. Un amour que nous soustrayons entièrement à la réalité, que nous ne percevons plus que par l’esprit, que nous ne pourrions plus nourrir ni faire espérer, finirait par devenir rêverie ou disparaître à nos yeux. Il demeurerait mais nous ne le saurions plus. (Lettre de Susette Gontard à Hölderlin)

Alors qu’elle est au fondement même de la philosophie – la philosophie dont il n’est jamais vain de rappeler que c’est bien, dès son entame, l’amour qui lui donne une origine et un idéal – la Diotime platonicienne qui n’est peut-être pas réelle, devient, chez le poète allemand, une incarnation de la femme aimée. Et c’est dans l’échange même avec celle-ci que se forgera une poésie qui, à son tour, pourra transformer en profondeur la philosophie occidentale. Et l’immense tour de force de ce livre est d’avoir réussi à rendre cette révolution esthétique palpable par des moyens formels résolument contemporains.

Susette Gontard, la Diotima de Hölderlin, Verdier, trad. Thomas Buffet.

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