« Des êtres matériels » de Peter van Inwagen

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Alors qu’à peu près partout ailleurs, la philosophie dite de tradition analytique s’est soit imposée soit compose pacifiquement avec la tradition dite continentale (ce qui n’exclut ni le débat ni la confrontation), elle est très souvent déconsidérée, voire abondamment moquée dans l’espace francophone. Selon l’exception française, la philosophie analytique serait au mieux « hors-sol », « inutilement coupeuse de cheveux en quatre », ou au pire, cette dernière étant pensée en lien avec la théologie, une porte ouverte au retours des fanatismes. Sans la lire, il convient dès lors de la renier d’un seul tenant. Alors que le reste du monde a parfaitement compris qu’il était possible d’utiliser à son profit les innombrables outils forgés par la philosophie analytique sans en épouser aveuglément tous les linéaments, ce refus dogmatique pose de plus en plus question. À ne se cantonner que dans l’exégèse et l’histoire en vase clos, l’entre-soi mondain que l’on y fabrique n’est en somme pas fort éloigné de celui que l’on critique tant…

Que doit-il ou que peut-il se passer pour que des objets composent quelque chose?

Van Inwagen s’intéresse dans ce livre à ce que l’on nomme la méréologie ontologique, à savoir ce qui gouverne les rapports entre un « tout » et ses « parties ». Dans la tradition, il est convenu de répartir les propositions faites à cet égard entre deux thèses opposées : le nihilisme méréologique (aucun objet ne résulte jamais d’une composition) ou l’universalisme méréologique (n’importe quelle pluralité d’éléments compose toujours un autre objet). L’auteur, plutôt que de se contenter de choisir l’une d’elle et d’y apporter sa pierre, a développé une autre optique, au moins aussi radicale :

(∃y tel que les xs composent y) si et seulement si l’activité des xs constitue une vie (ou bien il n’y a qu’un seul x).

Dit autrement (ou conséquemment) : quelque chose n’existe que s’il est composé; autrement encore : chaque entité physique est soit un organisme vivant soit un simple ; autrement dit encore : les tables ou tous les autres objets inanimés n’existent pas, il n’y en a pas.

On ne va pas se lancer ici dans une explication exhaustive des fondements et des conséquences de cette théorie pour le moins audacieuse. La résumer serait la déformer, sans doute la déforcer, et certainement ajouter du grain à moudre à tous ceux qui chercheraient a priori à la ridiculiser. Sachez seulement, quant à cela, que ce n’est pas pour rien que Peter van Inwagen est unanimement considéré comme l’un des philosophes actuels les plus importants. C’est rigoureux, brillant et ludique en diable. Nous intéresse plus ici cette question : pourquoi lire « Des êtres matériels »? Et surtout celle-ci : de quoi se prive-t-on si on ne lit pas « Des êtres matériels »?

Ainsi, nombre de travaux anthropologiques ou philosophiques actuels (a fortiori dans l’espace francophone) tournent autour de la question du « vivant ». Anthropocène (ou Chtulucène, ou Phonocène ou Capitalocène, etc.) oblige, beaucoup de chercheurs en sont venus, au-delà du biologique, à rouvrir cette question et à ne plus la considérer comme un donné immédiatement identifiable et circonscrit. De même cette réflexion se mène-t-elle souvent en parallèle avec celle d’une « désanthropoisation » des regards posés sur ce qui nous environne. Le travail de Peter van Inwagen offre à cet égard deux outils absolument inédits par ailleurs : il démontre avec brio en quoi la méréologie a toujours été viciée par l’idée que la relation « tout-partie » devait forcément être pensée relativement aux artéfacts humains et en quoi s’en libérer – et donc « désanthropoiser » le propos, ou du moins le libérer de son emprise technique – permet de repenser radicalement une discipline ; par ailleurs, le vivant étant ici exclusivement envisagé sous le rapport de sa composition (à tel point d’ailleurs que n’est plus considéré « vivant » que ce qui est composé) et des rapports logiques qui lui permettent d’éclore, les effets éthiques éventuels de l’analyse ne viennent dans un premier temps pas influencer sa rigueur. En d’autres mots, l’anthropologie actuelle peut trouver ici un outil de décentrage, ou de remise en question d’un regard anthropocentré, aussi inédit que rigoureux, ainsi qu’une manière d’envisager le vivant radicalement nouvelle. À moins bien sur que ce ne soit la rigueur elle- même que l’on cherche à fuir, ces deux exemples nous paraissent amplement démontrer, sans en accepter nécessairement toutes les implications, combien nous avons besoin d’un rapport analytique au monde. À défaut, c’est d’une extraordinaire boîte à outils dont on se coupe.

Peter van Inwagen, Des êtres matériels, 2019, Ithaque, trad. Pierre-Alexandre Miot.

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