« Journal intégral 1919-1940 » de Julien Green.

Depuis bien longtemps, le journal de Julien Green était devenu un classique de la littérature française du vingtième siècle. Édité depuis 1938, puis repris de son vivant dans la prestigieuse édition de La Pléiade, ce journal, qui couvre près de quatre vingt années du siècle passé, était cependant expurgé d’une part considérable de sa matière. Conscient de l’impossibilité qu’il y avait a révéler de son vivant les détails intimes de sa vie homosexuelle ainsi que ceux du milieu littéraire de son temps, l’auteur avait lui-même censuré son colossal journal. Mais il avait aussi laissé libre choix à ses ayants-droits de rétablir un jour l’intégralité du texte.

L’autre soir fait l’amour avec Robert. Je lui ai sucé le trou du cul; c’est la forme de plaisir que je préfère. Pourquoi? Je ne peux le dire. Est-ce parce qu’elle est plus indécente que les autres? Je ne le crois pas. Mais le trou du cul qui est au centre même de l’être en est la partie la plus secrète et qui l’a, qui le suce, peut se flatter de vraiment posséder cet être. Du reste ces raisons d’ordre cérébral sont sans doute fausses. J’aime ça parce que j’aime ça.

Dans cette version complète, un cul est un cul, une pine est une pine, un imbécile est un imbécile. Dans la version intégrale, Julien Green aime et est aimé. Il baise et est baisé. Et comme beaucoup d’autres (alors que ces autres, parfaitement hypocrites, entretenaient parfois un discours tout autre sur la sexualité) il se livre, souvent avec délectation, à l’assouvissement de sa chair, sans d’ailleurs toujours prendre fort garde à l’âge de ses amants. Quand on sait à quel point les textes de Green posent la question du rapport à la chair ou à la foi, et sont travaillés par le poids de la culpabilité morale, voir mis à nu les linéaments biographiques sexuels de l’auteur sont bien entendu précieux pour l’exégète. Comme la relation sans fard des faits et gestes du monde « inverti », ainsi que du monde littéraire de son temps, offriront à l’historien des outils absolument remarquables.

Mais qu’est ce que l’intégralité fait à l’œuvre elle-même? Autrement dit, qu’est ce que le dévoilement aujourd’hui de la part dissimulée du texte ajoute ou retranche au chef d’œuvre institué que ce texte formait déjà? Dire tout est-il dire plus vrai? Dire tout, est-ce dire mieux?

Ce qui me gêne dans ce journal que je tiens depuis trois ans, c’est la place de plus en plus grande qu’y prend l’instinct sexuel. Je ne puis m’empêcher de croire que ces pages, si on les lisait, donnerait de moi une idée fausse, du moins fort incomplète, car il y a autre chose dans ma vie que des aventures, il y a l’amour dont les mots ne traduisent ni la force ni la profondeur et qui est au-delà du désir, il y a mon travail dont je parle assez peu : ce livre qui se crée en moi à toute heure du jour; en dernier lieu peut-être, il y a ces plaisirs dont je parle tellement, comme pour m’en étourdir de nouveau. Mais ce qui est la plus voyant est sans doute moins vrai que le reste.

Nous vivons à l’ère de l’exigence de la transparence à tout prix. Et dans ce contexte, la parution d’un journal complété de ses passages auto-censurés nous parait plus juste, plus vraie. Au jugement esthétique porté sur l’œuvre augmentée vient ainsi s’abouter un jugement moral fabriqué par les habitudes de l’époque. Ainsi serait-ce mieux parce qu’on ne cacherait plus rien. C’est oublier que Julien Green était de ces écrivains qui dégraissent copieusement leurs textes (comme d’ailleurs il le rappelle dans le journal même) et que son journal, qu’il préparait lui-même à la publication, était envisagé dans son chef comme partie prenante de son œuvre. Si, bien entendu, de nombreux passages coupés l’étaient évidemment pour des raisons de « bienséance », les mêmes ou d’autres l’étaient aussi pour des raisons de rythme, de souffle ou d’intérêt d’un lecteur.

Il ne nous appartient pas de juger quel journal de Green est le meilleur. Sans doute le premier est-il plus « littéraire » car – parce qu’il répond à une logique de composition chère à son auteur – plus « fidèle » à l’idée que son concepteur se faisait de la littérature. Sans doute le second est-il plus « vrai » dans le sens où il donne libre place à l’importante vie sexuelle, alors inavouable, de son auteur. Quoi qu’il en soit, et en sus du génie même de son auteur, c’est la coexistence des deux qui nous parait révélatrice. Car c’est elle qui interroge en profondeur notre rapport à la mémoire, à la littérature et au statut de la vérité. C’est elle qui nous rappelle que littérature et vérité, même dans un journal, ne font pas toujours bon ménage et que sous le prétexte martelé d’épargner les deux, on confère souvent à l’une ou l’autre la prééminence, sans même s’en rendre compte. Ainsi, en marquant différemment les passages « rétablis » – en italiques ou bâtons – du texte édité préalablement situe-t-on le texte intégral dans un rapport à la vérité qui est plus celui de notre temps que de celui de l’auteur. En signalant bien la différence, on marque bien qu’il s’agit ici d’un « rétablissement », d’un « comblement ». On marque l’importance que l’on confère non pas nécessairement à l’intégralité de ce texte là en particulier, mais à « l’intégralité » elle même. Comme si, ainsi – et fort inconsciemment -, c’était l’acte de mise à nu qu’il s’agissait de rappeler.

Il faudrait de longues heures pour noter chaque jour tout ce qu’un homme ressent, tout ce qui lui passe par la tête.

Quand on sait l’échec auquel, dès son début, Julien Green avait condamné son journal, la question du « tout dire ou pas » paraît in fine secondaire. Car il savait bien que la moindre seconde d’un être nécessite plus d’une vie pour en rendre approximativement une pâle nuance. Intégral ou non, le journal de Julien Green reste la superbe histoire d’un échec…

Juilen Green, Journal intégral 1919-1940, 2019, Robert Laffont

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