« Le livre d’un été » de Tove Jansson

Le livre d’un été nous conte les « menus » événements qui émaillent la vie de la jeune Sophie et de sa grand-mère sur l’île du golfe de la Finlande où elles passent l’été. Alors que sa maman vient de mourir et que son père s’absente fréquemment ou se laisse aller à ses marottes, la jeune fille passe le plus clair de son temps avec sa grand-mère. Entre leurs promenades, leurs jeux naïfs, leur intrusion sur une île récemment privatisée, un épisode de sécheresse, une tempête, le lecteur voit se dérouler devant lui une existence dont les riens attendus deviennent soudain considérables et les choses proclamées comme importantes des détails à peine perçus. Avec la grand-mère espiègle et sa petite fille curieuse de tout, c’est le monde tel qu’on le connaît qui se retrouve, en toute simplicité, bouleversé.

Elle se tourna sur le côté et enfouit sa tête dans son bras. Entre les manches de son chandail, son chapeau et les roseaux blancs, elle apercevait un triangle de ciel, de mer et de sable, un tout petit triangle. Dans le sable à côté d’elle, il y avait un brin d’herbe desséchée qui, entre ses feuilles découpées en dents de scie, tenait un duvet d’oiseau de mer. Elle en étudia attentivement la structure. Au centre la blanche nervure rigide, et tout autour le duvet brun clair et aérien, mais plus foncé et brillant vers la pointe qui s’achevait en une petite courbe coquine. Le duvet frissonnait dans un courant d’air qu’elle ne percevait pas. La grand-mère constata que le brin d’herbe et le duvet se trouvaient juste à la bonne distance de ses yeux. Elle se demanda si le duvet venait de s’accrocher maintenant au printemps; pendant la nuit peut-être, ou s’il était resté là tout l’hiver. Elle remarqua le renfoncement circulaire dans le sable au pied du brin d’herbe et le tortillon d’algue qui s’était enroulé autour de la tige. Juste à côté il y avait un morceau d’écorce. Si on le regardait suffisamment longtemps, il grandissait et devenait une très vieille montagne dont le sommet était couvert de cratères et d’excavations qui ressemblaient à des tourbillons. Le morceau d’écorce était beau et dramatique. Il reposait au-dessus de son ombre sur un seul point de contact. Le sable était grenu, propre, presque gris dans la lumière du matin, le ciel était immense et vide et la mer aussi.

Tove Jansson est une maître de la perspective. Le monde qu’elle nous donne à voir n’est en aucun cas un autre monde que le nôtre, un monde fantasmé, ou une version exotisée de celui-ci. Comme seuls les grands écrivains peuvent se le permettre, elle se « contente » de le percevoir différemment et de le dire. L’imagination ad minima, elle voit et note les événements au plus près. Comme la grand-mère avec sa petite-fille (et la petite-fille avec sa grand-mère) elle prend au sérieux chaque chose. Avec elle, rien n’a d’importance si tout n’en a pas. Avec une tendresse pour chacune, elle confère à toute chose la même attention, et relie ainsi toutes les choses entre elles, qu’elles soient perçues ou juste pensées, qu’elles soient humaines, animales ou végétales. Avec Tove Jansson, le vent devient un protagoniste comme un autre. Elle a compris que la littérature n’est pas affaire d’imagination d’un monde mais des formes qui peuvent l’approcher. Qu’il sert souvent moins de prendre de la hauteur que de revenir aux ras des choses et des événements. Et quand s’y adjoint un immense talent, quel miracle!

Tout existe si on prend le temps de le chercher.

Tove Jansson, Le livre d’un été, 2019, La Peuplade, trad. Jeanne Gauffin.

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