« La femme aux cheveux roux » de Orhan Pamuk

Le père du jeune Cem a disparu et ce dernier est contraint, devant la baisse des moyens de subsistance qu’il lui reste à sa mère et lui, de se mettre sous les ordres d’un puisatier de façon à récolter assez d’argent pour entamer ses études. Encore naïf et inexpérimenté, il part avec Maître Mahmut dans ce qui n’est pas encore une banlieue lointaine d’Istanbul pour y creuser un puits. Alors qu’ils peinent à trouver de l’eau, Cem fait la connaissance dans le village tout proche d’une envoûtante jeune femme aux cheveux roux.

Nous voulons un père fort, ferme et constant, qui nous dise ce qu’il convient de faire ou pas. Pourquoi? Est-ce parce qu’il est difficile de distinguer ce qu’il faut faire de ce qu’il ne faut pas faire, de discerner un acte juste et moral de l’erreur et du péché? Ou est-ce parce que nous avons sans cesse besoin d’entendre que nous ne sommes ni coupables ni pécheurs? Existe-t-il un besoin permanent du père, ou bien recherchons-nous le père dans les moments où nous sommes en proie à l’incertitude, où notre monde s’écroule et où nous sombrons dans la dépression?

Qu’elles soient héritières d’une tradition « occidentales » ou « orientales », les histoires sont légion qui interrogent le rapport au père ou à la mère et tout le drame qu’il suppose. Que ce soit via celle de Sohrâb, d’Œdipe, ou d’autres, les tenants et aboutissants sexuels, culturels, cultuels qui irriguent les rapports filiaux ont été de tout temps l’occasion de créer des histoires autant que se créaient autour de celles-ci de nouvelles façons d’envisager ces rapports. Orhan Pamuk se situe ici précisément au seuil de de ces histoires. Non seulement il s’empare de la tradition, ou plutôt des traditions, et des différences culturelles et politiques qu’elles sous-tendent, mais aussi il les articule à neuf, les fait siennes. Et cela non pas comme pourrait le faire l’adepte de l’exercice de style, enclin à reprendre un motif ancestral plus pour s’enorgueillir de sa filiation que par stricte nécessité. Ici, au fur et à mesure que conjointement se développe l’histoire et se complexifient les rapports de cette dernière avec la tradition, émergent peu à peu l’évidence et l’importance de ce travail mêlé de la tradition et de la trahison. Si reprise il y a c’est parce que, tout comme Sohrâb ou Œdipe, l’écrivain est indissolublement lié à des traditions qui le constituent. Si différence il y a c’est parce que, tout comme Sohrâb ou Œdipe, l’écrivain, pour éviter un drame ou en raconter un autre, se doit de tenter de briser la répétition du même.

En « réécrivant » un mythe du destin, en montrant aussi que le choix même d’un mythe comme fondement du destin est tout sauf innocent, Orhan Pamuk est parvenu à écrire des pages nouvelles et essentielles sur la liberté, celle des individus comme celle des peuples.

la logique du monde repose sur les larmes des mères.

Orhan Pamuk , La femme aux cheveux roux, 2019, Gallimard, trad. Valérie Gay-Aksoy

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