« La lumière et les choses » de Marc Trivier. En guise de vœux…

Parfois on tombe sur des choses si belles et si bien dites qu’il nous vient l’envie de les partager sans les vêtir de trop de commentaires. Ici c’est Marc Trivier (l’immense Marc Trivier) qui nous touche un mot de ce que sont l’image, la lumière et l’écriture. Que dire après ça? Nous vous souhaitons une année 2020 à l’aune de cette intelligence…


Parfois il me semble que je vais vraiment le voir, comme se fait surprendre un animal, un de ceux-là qui ne nous côtoient pas volontiers mais qui se serait hasardé à la lisière d’un bois: juste des instants avant qu’il ne se fige parce qu’il sait maintenant qu’il est regardé. Voir le temps, le temps en soi, le temps seulement et devenu visible. Je le sais aux traces qui s’attardent dans le sillage de ce qui s’efface, on dirait une traine. Mais le temps en lui-même, je n’ai jamais compris ni à quoi il ressemble, ni ce qu’il est.
Je ne veux pas parler de celui qu’inventent les horloges: le temps ne s’écoule pas ainsi: au contraire, c’est fait de grumeaux, de concrétions, de vides. (la métaphore de la rivière, à tout le moins, conçoit toutes sortes de vitesses du courant) Ce n’est pas que le temps passe, c’est qu’il vient un moment où c’est passé. Comme un éboulement.
Surtout je ne veux pas de cette pauvre idée qui en fait un contenant où se déverserait tout ce qui arrive et le délimiterait en le figeant: l’histoire ce n’est pas le passé, c’est maintenant.
C’est sans doute parce que j’ai fait beaucoup de photographies que j’ai fini par croire que le temps avait à faire avec la lumière, avec sa fluidité atmosphérique, avec sa variabilité, cette façon de changer incessamment, d’être toujours autre et pourtant de revenir (la clarté d’un nouveau matin).
Ainsi celle des jours de givre, quand tout est immobile, cristallisé comme dans une image, et que sur le silence tremble seulement la lumière, cette vibration qui fait scintiller le visible, il m’est arrivé de penser que ce pourrait bien être le temps, un battement fixe, comme celui des paupières, comme entre chaque photogramme des vieilles bobines de film que mon père nous projetait.
« Nous vivons dans un roman colossal, en grand et en petit » avait noté Novalis, un roman que chaque vie, humaine ou animale et même les arbres, annote et rature comme par devers soi, tantôt croyant déchiffrer et tantôt ajoutant des signes aux signes, à ce qui fait le dehors vaste, à vrai dire interminable. Alors qui m’interdit de songer que le visible, cela qui revient à chaque fois que j’ouvre les yeux, se déplie comme un texte fait d’images, d’indices, de traces et de marques, qui sont autant d’appels, d’énigmes, de relances. Pas de mots et pourtant un langage. Non un récit avec un contenu sémantique figé, pas de lexique, rien d’articulé, rien à interpréter, juste un énoncé morcelé, éclaté, en allé, inlassable: un poème. Une élégie? Que voir c’est l’entendre. Qui est comme le bruissement du temps.
(Est-ce pour cela que les formes que nous composons sont à la fois une célébration et un adieu?)
Peut-être que ce que fait le photographique c’est interrompre cette dispersion, en fixer un éclat qui donne à voir un état toujours déjà perdu du texte.
J’entends le professeur de secondaire nous expliquer, à nous gamins qui avions choisi cette activité encore toute scolaire, l’étymologie du mot photographie. Oui, c’est bien avec de la lumière que ça s’écrit, mais tant d’années après, je dirais que c’est aussi dessus et devant la lumière, contre elle, que l’on écrit, parce qu’elle reprend ce qu’elle a permis de tracer, parce qu’elle consume.

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