« Sens unique » de Walter Benjamin.

ENFANT FAISANT UN TOUR DE MANÈGE. Le plateau, avec les animaux prêts à servir, tourne juste au-dessus du sol. Il est à la bonne hauteur, où l’on peut le mieux rêver qu’on vole. La musique commence et l’enfant se mettant à tourner s’éloigne par à-coups de sa mère. D’abord il a peur de quitter sa mère. Mais il remarque ensuite combien il est lui-même loyal. Il trône en maître loyal sur un monde qui lui appartient. Dans la tangente, les arbres et les autochtones font la haie. Là, à un orient, resurgit la mère. Ensuite, une cime émerge de la forêt primitive, comme l’enfant l’a déjà vue il y a des millénaires; comme il vient pour la première fois de la voir sur le manège. Son animal lui est soumis ; comme un Arion muet, il voyage au loin sur son poisson muet, un Zeus taureau de bois l’enlève comme une Europe immaculée. L’éternel retour de toute chose est depuis longtemps devenu sagesse de l’enfant et la vie une archaïque ivresse de domination, avec au milieu, trésor de la couronne, le grondant orchestrion. S’il joue plus lentement, l’espace commence à bégayer et les arbres reprennent leurs esprits. Le manège offre une base moins sûre. Et la mère surgit, pieu fiché en terres de multiples façons, autour duquel l’enfant qui atterrit jette l’amarre de ses regards.

Avant Adorno et ses Minima Moralia et dans la lignée de la littérature allemande d’inspiration romantique, Sens unique est un recueil qui inaugure chez Benjamin l’utilisation du fragment. Comme placé dans une rue qu’il serait forcé de parcourir dans un seul sens, le lecteur se voit proposé des arrêts devant une maison particulière, devant une ambassade, devant un manège ou une mercerie. Quand elle se fait promenade urbaine, la pensée, en cheminant, s’éclaire de ce qui l’environne. Puis, en se faisant écriture, elle agrège à elle la déambulation, la liberté des pas, et l’exigence d’un sens à leur donner. En appliquant à la pensée la rigoureuse liberté de la flânerie et la férocité critique du surréalisme, Benjamin a fait du fragment un ouvroir.

Qu’est-ce qui au bout du compte rend la réclame si supérieure à la critique? Non ce que disent en défilant les lettres rouges électriques – mais l’éclat de leur reflet sur l’asphalte.

Relire Sens unique, dans une nouvelle traduction, accompagnée de sa Liste complémentaire (que Benjamin élabora jusqu’en 1934) et complétée par un travail critique complet, n’est pas chose anodine. Et l’objet lui-même (textes + variantes + brouillons + recensions + discussions d’époque autour du texte + notes + postface, etc.) n’est pas destiné per se uniquement au spécialiste de l’œuvre benjaminienne. Quand on sait les fulgurances qui peuvent saisir celui qui lit la prose du penseur allemand, comme celles qui semblent animer ce dernier lors du processus d’écriture, découvrir le texte avec ses reprises, ses repentirs, ses atermoiements, a ici tout son sens. On saisit alors tout ce qu’il faut de labeur, d’extrême précision dans le choix des mots et de leur place, pour organiser une pensée libre et lui construire une expression qui, tout à la fois, l’agence et lui laisse la bride au cou. Et de cela, c’est peu dire que Walter Benjamin en est un des maîtres incontestables…

Et puis… Et puis comment, en ces temps netflixiens, ne pas se pâmer d’admiration devant une entreprise aussi économiquement déraisonnable que l’édition critique des œuvres complètes de Walter Benjamin!

Walter Benjamin, Sens unique – Œuvres et inédits, tome 8, 2019, Klincksieck.

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