« Ma vie » de Lyn Hejinian.

Ma vieUne pause, une rose, une chose sur du papier.

Ma vie, publié dans cette version originale-là pour la première fois en 1987, est composé de 45 chapitres (ou paragraphes, chaque chapitre en formant un et un seul) de 45 phrases chacun. Chaque chapitre est « nommé » d’une phrase que l’on retrouve reprise dans un autre chapitre. L’ensemble est censé, comme son titre y invite – et ce d’autant qu’il n’est pas fait mystère que le texte en question fut achevé lorsque l’auteure eut 45 ans -, être une transcription de la vie de son auteure. Tous ceux, cependant, qui s’y plongeront avec le désir d’y retrouver une classique autofiction ou un journal traditionnel, détaillant les heurts et malheurs d’une femme de 45 ans en seront pour leurs frais.

Quant à nous qui aimons être surpris.

Dans la « droite ligne » du nouveau rôle que le mouvement L=A=N=G=U=A=G=E se proposait de donner à la phrase – dont une conférence, dénommée The New Sentence, donnée par Ron Silliman en 1979, se voulait l’expression -, Lyn Hejinian conçoit celle-ci comme la matière première de son écriture. Ce ne sont plus la syllabe, le vers, le paragraphe ou le phonème qui viennent former la trame essentielle du discours poétique mais bien la phrase.

Seuls les fragments sont fidèles. Décompose-le en mots isolés, impute-les à la combinatoire.

Chacune forme un bloc signifiant à elle seule. Placée, comme malgré elle, dans une suite – celle de la page, du paragraphe, du livre, etc… -, elle ne se résume pas à une fonction dans un ensemble qui la subsumerait, ni même ne le sert. Chacune n’amène plus vers une autre, ni ne découle d’une précédente, dont la suite formerait seule sens.

Dans une certaine mesure chaque phrase doit être toute l’histoire.

Ma vie, donc, se présente bien comme une suite de phrases. Et exige dès lors du lecteur de rompre avec cette habitude qu’il avait construite de se fier à un fil. Qu’il suivait de phrases en phrases, leur concaténation se chargeant de l’amener quelque part. Ici, à chaque point, doit être rigoureusement éliminée de l’esprit du lecteur toute la charge signifiante de la phrase qui le précède avant que ce dernier ne se confie à celle qui le suit. Au lieu d’être aux aguets de ce qui suit ou de se remémorer ce qui précède, il lui est demandé de conserver une concentration intacte à chaque phrase. Chaque point est une table rase.

Quel souvenir n’est pas une pensée saisissante.

Mais – et c’est en ce sens que cette New Sentence est utile à une nouvelle poétique -, ce procédé brisant le rôle traditionnellement dévolu à la phrase ne se limite pas à créer une jolie collection de phrases. En rompant d’avec sa simple finalité discursive, Lyn Hejinian investit la phrase de celle dévolue au vers. Par la répétition, par le contraste, en variant ses longueurs, en chargeant certaines de détailler divers aspects du processus qui les voit naître, elle construit un espace où le lecteur, d’abord désorienté, se construit ses repères pas à pas. Pour y découvrir l’une des expressions poétiques les plus innovantes et les plus radicalement émouvantes de l’époque contemporaine.

L’évidente analogie est avec la musique qui se propage au-delà de l’espace qu’occupe le motif.

Lyn Hejinian, Ma vie, 2016, Les Presses du Réel (coll. Motion Method Memory), trad. Abigail Lang, Maïtreyi & Nicolas Pesquès.

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