« Sparkling Past » de Benjamin Hugard & Klaus Speidel.

Sparkling PastQu’est ce qui fait qu’une photographie analogique publicitaire est décrétée comme ratée? Qu’est ce qui peut l’éloigner ou la rapprocher du statut d’image d’art? Qu’est ce qui confère un statut à une chose?

Sparkling Past reprend des photographies de Jean-François de Witte (célèbre photographe publicitaire) qui n’ont pas été retenues pour faire vendre l’objet qu’elles devaient « représenter ». Issues de séances de travail, ratages manifestes, mécanismes de mise en scène apparents, cadrages trop larges, si les raisons qui ont présidés à leur éviction sont parfois évidentes, d’autres paraissent au premier abord bien plus mystérieuses. Accumulées ici sans liens apparents, ces images sont suivies par un bref essai cosigné par Benjamin Hugard (l’artiste) et Klaus Speidel (le critique d’art) dans lequel ils expliquent leurs pratiques propres tout en insistant sur l’indistinction de celles-ci dans l’élaboration de ce projet précis.

Certes, on est bien ici à première vue dans une démarche artistique classique du détournement ou de l’appropriation, où l’acte esthétique revient à faire entrer dans un domaine – celui de l’art – un matériau qui lui était à priori étranger. Le simple changement de registre, le simple fait de décréter « ceci est maintenant de l’art » suffisant alors souvent à sa mue en objet esthétique. Mais cette pratique, par ailleurs parfois éminemment pertinente (là n’est pas la question), est ici mise elle-même en perspective de façon originale. Ainsi n’est ce pas l’objet final d’un processus qui est détourné ici, mais le processus lui-même. Les images utilisées ne sont pas celles destinées à vendre un produit. Elle ne sont pas celles jugées par le photographe, le conseiller marketing, celui en communication, ou qui que se soit nommé apte à en décider, adéquates à « représenter » un produit. Préparatoires, de travail ou ratées, elles ne sont pas destinées à être vues. Elles sont des rebuts. Par l’exhumation sans apprêt, sans viser à le transfigurer par une mise en scène démonstrative, de ce que le commerce a enterré, le jugeant inapte à « vendre », l’artiste démontre avec brio que le beau n’est pas toujours là où l’on croit. Et que c’est parfois dans le bancal, dans l’artifice à nu, dans le défaut, dans ce qui est pensé excédentaire ou déficitaire par le commerce, que se loge le beau. Mais aussi, en insistant ici sur l’indistinction des rôles du critique d’art, du théoricien et de l’artiste, il pose en la mettant en acte la question de l’institution de l’oeuvre. Pour Benjamin Hugard et Klaus Speidel, l’oeuvre est impensable indépendamment de l’acte qui la fait telle. Faire oeuvre ne se peut sans y savoir projeté a posteriori le regard de celui la décrétera oeuvre.

Et puis, oui, une photo de lave-vaisselle, ça peut être beau…

Benjamin Hugard & Klaus Speidel, Sparkling Past, 2016, RVB Books.

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