Mwouarf 1.

A force de s’acharner à dénicher du bon, on en vient à construire des stratégies assez efficaces pour éviter le mauvais. A un point tel qu’un danger guette : on l’évite à ce point qu’on ne le connait plus.  Risquent dès lors de nous échapper sa définition, les raisons de l’éviter et, surtout, la conscience des limites que cette définition traçait d’avec le bon… A trop côtoyer le bon, on en arrive donc à perdre de vue ce qu’il est, qui est aussi fonction de la distance qu’il entretient avec son contraire.

Nous pensons donc qu’il est sage et sain de s’en retourner de temps en temps vers le mauvais, le nul, le sans-intérêt, le pénible, le redondant, le présomptueux, l’usurpateur. Au delà de l’indicible et cathartique plaisir qu’il y a à dire du mal, cette purge permet de mieux préciser « d’où l’on parle » et d’en clarifier les points de vue. Tel l’acédieux se forçant au travail, l’imam rigoriste à la voix d’Enrico Macias ou l’onycophage à regarder d’une traite l’abécédaire deleuzien, nous avons courageusement décidé de nous plonger régulièrement (attention :régulièrement n’est pas souvent) dans la fange littéraire. Et d’en ramener ici les méphitiques effluves.*

L’autre Simenon de Patrick Roegiers.

autre simenonDans ce roman « chatoyant » (dixit La libre), l’écrivain belge « vivant à Paris » (info « troplaclasse »RTBF) retrace la vie de Christian Simenon, le frère de Georges. Ou plutôt il nous peint un diptyque croisé des deux personnages pendant la seconde guerre mondiale. Georges, l’écrivain célèbre, riche et dissolu, et Christian, le frère inconnu, embrigadé par Degrelle et qui mourra en WaffenSS sur le front russe, le second étant censé révéler la part d’ombre du premier.

Georges n’était pas fait pour la boxe. Il était fait pour écrire. Christian n’était pas de la même race que lui. C’était un perdant.

L’écrivain n’est pas fait pour boxer. Mais c’est quand même lui le winner. Car écrire (qui vous fait appartenir à une race), c’est bien connu, c’est vachement mieux que toute autre activité. Cette pénétrante remarque permet d’asseoir (dès la page 18 du pensum) l’aune double sous laquelle le roman chatoyant a été pensé – ou pas – : le cliché et l’auto-satisfaction.

Juché sur le perchoir d’où il malaxait la foule femelle, le mâle tribun, imbu de son importance, mais à l’imagination fantasque, qui pêchait par manque de réflexion et par une soif de pouvoir confinant à la mégalomanie, poursuivait son ascension.

La femme roegiersienne est ici passive, livrée en foule à la parole d’un Degrelle forcément mâle. Alors, évidemment, il ne convient pas d’accuser l’auteur – le narrateur brille par son absence – de machisme. Car, bien entendu, il s’agit ici d’une image destinée à établir dès le début du roman le parallèle entre Christian et Georges. Alors que Christian est cette partie femelle, assistant docilement au discours du tribun, son frère Georges, lui, est cet homme « affamé de femmes ». Nulle misogynie donc, juste une bonne grosse métaphore éculée depuis avant l’écriture. Mais de métaphore, nous reparlerons (et oui, je ménage ici un climax!)

Ainsi se conduit le peuple immature, inculte et puéril, qui n’est pas composé que de traîne-savates et de pousse-cailloux, de laissés-pour-compte ou de moins-que-rien, mais qui est prompt à s’enflammer et à adorer, autant qu’à brûler ce qu’il a vénéré la veille.

La foule, c’est toujours stupide, immature et inculte. L’individu, c’est bien. L’écrivain, c’est mieux. Ce qui se lit ici tout du long – 292 pages tout de même – n’est autre qu’une glorification de la figure de l’écrivain. Non de l’écrivain Georges Simenon, bien sûr, mais de l’écrivain Patrick Roegiers – qui est forcément un grand écrivain puisqu’il vit à Paris. La mathématique de l’ensemble est remarquablement huilée : la foule (celle haranguée par Degrelle) est « bête », « moutonnière », « inculte », elle broie l’individu qui n’est pas assez fort pour lui résister (Christian) ; y échappe l’écrivain (Georges) qui s’en évade par la distance et le sexe ; s’en distingue le démiurge génial et clairvoyant qui contemple tout cela de son olympe – parisien – et en tire « L’autre Simenon », un roman chatoyant. La foule, c’est toujours stupide, immature et inculte. L’individu, c’est bien. L’écrivain, c’est mieux. Patrick Roegiers, c’est le top absolu.

Il [Christian Simenon] ne faisait plus partie du monde. Il avait disparu depuis des années. Il n’existait plus pour personne. Tout le monde l’avait oublié. Personne ne se souvenait de lui. Personne ne savait qu’il avait existé.

Cette phrase importante car clôturant le livre – on vous laisse deviner à quel point elle fut aussi importante pour nous – est éclairante. Personne ne se souvient, personne ne sait. Sauf Dieu. Ou Roegiers qui vient d’en tirer 292 pages. Sauf Dieu et Roegiers donc. Sauf Dieu et… Sauf Dieu ou… Mais… Ce « et » n’aurait-il aucun objet? Ce « ou » ne serait-il pas strictement identitaire? Dieu, finalement, ne serait-ce pas…

Semblable au dieu Mars, il fendait la foule en ébullition lorsqu’il jaillissait du vomitoire. 

Ne faut-il en effet pas être Dieu pour se permettre cette comparaison audacieuse et totalement inédite – qui plus est familiale dans son chef! Car, c’est bien connu, seul Dieu est reconnaissable à ce qu’il ose tout! Et comme Patrick Roegiers ose tout…

La balle s’était enfoncée dans la bouche d’Edouard comme un suppositoire.

Absolument tout (le climax c’est ici)…

Des larmes de sang coulaient à gros bouillons à Bouillon.

Patrick Dieu Roegiers, L’autre Simenon, 2015, Grasset-éditeur-de-Paris-aussi.

*notre démarche est très sérieuse, notre ironie s’en veut un gage.

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