« Howards end. Le legs de Mrs. Wilcox » de E.M.Forster.

CV_FORSTER_Le legs.inddAu tournant du siècle, Howards End met en scène plusieurs personnages issus de classes sociales différentes. Les Wilcox – possesseurs de la propriété qui donne son nom au roman, et de beaucoup d’autres propriétés – sont de riches capitalistes qui ont fait fortune aux colonies. Les sœurs Schlegel – qui, elles, sont locataires – en partie d’origine allemande, représentent la bourgeoisie intellectuelle aisée. Les Bast sont un couple issu de la classe laborieuse. Peu à peu vont se tisser des liens entre ces trois composantes de l’Angleterre de l’orée du siècle.

Je suis restée incapable de citer une seule époque où l’égalité ait régné entre les hommes, une seule circonstance où le désir d’égalité leur ait apporté un bonheur quelconque.

Souvent présenté – et son interprétation cinématographique, talentueuse mais partielle, n’y est sans doute pas étrangère – comme un exemple de « littérature sociale », où l’auteur articule et pointe les différences entre les classes sociales, Howards End ne se limite pas à cela. Autrement dit, il n’est pas que la seule expression d’une réalité de clivages de classes. Dans Howards End, Forster cherche à déceler, par delà l’illusion d’un mélange des classes, mais aussi d’une irréductibilité de leurs frontières, les difficultés que leurs « représentants » ont à s’entendre, à communiquer, à échanger.

La vérité est qu’il existe une énorme vie extérieure que ni toi ni moi n’avons effleurée – une vie où les télégrammes et les tempêtes comptent. Là, les relations d’homme à homme, que nous tenons pour essentielles, cessent d’être essentielles. L’amour, là, signifie un contrat de mariage, la mort, des droits de succession. Pas de difficulté pour moi jusqu’à ce point. Mais voici où surgit ma difficulté. Cette vie extérieure, quoique manifestement horrible, paraît souvent la seule réelle.

C’est d’une bataille de signification qu’il s’agit « entre classes ». Dont le réel sort à ce point transformé qu’il en devient dual. L’enfant est, au choix, un poids, la résultante d’un acte sexuel, un être à aimer ou un héritier. Et passer d’une catégorie à l’autre suppose de se défaire, dans le discours, des poids que véhicule toute appartenance à une « classe », et donc – peut-être un peu – des préjugés qui s’y enracinent.

Les très pauvres ne nous concernent pas ici. Ils sont impensables : la statistique et la poésie seules les approchent. 

Rendre l’incommunicabilité perceptible, telle est ici la tâche de Forster. Et, se faisant, en extirpant d’un langage qui semble commun les différences qu’y dépose le simple fait de naître tel ou tel autre, il permet de faire mieux éclater en pleine lumière les incohérences, les feintes, les mensonges que porte chacun, souvent malgré soi.

Je n’aime pas ces gens-là. Ils sont personnellement scientifiques, discourent sur la survivance des plus aptes, rognent le salaire de leurs employés, étouffent le libre développement de tout ce qui menace leur confort, mais n’en sont pas moins convaincus que par des voies mystérieuses – toujours le même vasouillage – il en résultera finalement du bien et que les Mr. Bast de l’avenir gagneront en joie ce que les Mr. Bast d’aujourd’hui perdent en souffrance.

Ce que démontre avec humour et subtilité Forster, c’est que le discours révèle. Et qu’il « suffit » souvent de se référer strictement à ce qui y est énoncé pour en exhumer – à rebours, bien souvent, de l’intention de qui l’énonce – ce qui importe vraiment.

L’injustice et l’avidité auraient raison, si nous vivions éternellement. Mais la Mort vient et nous devons nous accrocher à autre chose. J’aime la Mort, non par un sentiment morbide, mais parce qu’elle explique. Elle me montre le vide de l’Argent.

E.M Forster, Howards end. Le legs de Mrs. Wilcox, 2015, Le Bruit du Temps, trad. Charles Mauron.

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