« Romans et chroniques dublinoises » de Flann O’Brien.

O'BrienL’existence – et c’est heureux – regorge d’insolubles questions. De la localisation de la tombe d’Alexandre le Grand à la chevelure de Donald Trump en passant par cette tartine qui s’ingénie à tomber du côté confiture ou la prose d’un Patrick Roegiers, les mystères que nos esprits pourtant perspicaces ne peuvent éclaircir sont légion. L’un d’entre eux – et non des moindres – est le relatif anonymat dans lequel baigne aujourd’hui encore l’oeuvre de Flann O’Brien.

Né Brian O’Nolan un 5 octobre 1911 et mort un premier avril 1966, Flann O’Brien est l’auteur sous ce nom de cinq romans (dont Swim-Two-Birds, Le troisième policier ou Le Pleure-Misère) et trois essais et, sous le nom de Myles na gCopaleen, de chroniques journalières ayant paru dans le Irish Times de 1940 jusqu’à sa mort. Entre autres. Reconnu et vanté par Joyce ou Beckett, jamais l’auteur irlandais n’atteignit pourtant à la notoriété de ses illustres pais.

Déconstruction du récit, mise en scène abyssale de la création, érection de l’irrespect des convenances en principe, ironie mordante, humour décapant, jeux de langage incessants, l’oeuvre entière de Flann O’Brien agit comme un contrepoint à toute littérature. Et en cela, son oeuvre parait toujours comme neuve, ne pouvant être rattachée à un courant précis. Foncièrement originale, elle ne se laisse enfermer dans aucun carcan. Mais elle ne se veut – ni n’est – hermétique. Car conscient des possibles qu’il explore de sa plume, mais aussi de ses limites, il a pris le parti, plutôt que de les nier ou les déplorer, de s’en gausser. Avec éclats.

Analyse en acte et érudite de ce que peut la littérature redoublée de sa propre moquerie, l’oeuvre de l’irlandais est aussi insaisissable que ne le paraissait son auteur. Car insaisissable, il l’était bel et bien. Secret, il avait organisé sa propre vie comme une véritable mise en abyme. Ainsi a t’il été jusqu’à se créer des pseudonymes (certains tenus secrets, d’autres non) répondant par lettres à des courriers de lecteurs (certains de ceux-ci étant peut-être de sa main également) qui réagissaient aux chroniques que lui-même signait Myles na gCopaleen, un autre pseudonyme…

Malgré ce talent incontestable et les éclats de rire tonitruants que sa lecture provoque inéluctablement, l’Irlandais reste aujourd’hui largement méconnu.

On ne sait si la parution ces jours-ci, en un conséquent volume, de ses œuvres les plus importantes permettra de réparer cette injustice. Mais cet acte éditorial a le mérite d’offrir une excuse de moins à l’ignorance des lecteurs.

Et vous pourrez ainsi découvrir :

–  un roman sans début ni fin, dont les personnages prennent (peut-être) une partie de l’écriture à leur compte,

–  de nombreux moyens vous permettant d’éviter les raseurs, cette engeance,

–  la fusion à venir du cycliste et de la bicyclette,

–  une entreprise vous permettant à vous, inculte mais fortuné, de recourir aux services d’un ventriloque cultivé lors de vos soirées mondaines,

–  et bien d’autres choses essentielles à une existence vraiment épanouie.

Un conseil encore : à moins de vouloir à tout prix être considéré comme un déséquilibré – ce qui peut parfois être utile -, nous vous enjoignons à ne pas lire ces géniales pitreries en public. Plié en quatre, ahanant un rire inextinguible, cloué à un sol rendu glissant par vos larmes, il vous faudra longtemps pour réparer les dommages considérables qu’aura causé cette lecture sur votre image d’homme respectable et posé…

La poche fut le premier instinct de l’humanité, et l’on s’en servait bien avant que la race humaine portât le pantalon.

Flann O’Brien, Romans et Chroniques dublinoises, 2015, Belles Lettres, trad. Patrick Hersant, Rosine Inspektor, Alain Le Berre, Patrick Reumaux & André Verrier.

Les sons ci-dessus sont tirés de l’émission « Les glaneurs » sur Musique 3, présentée et produite par Fabrice Kada, réalisée par Elsa Grelot. Nous étions accompagnés ce soir-là par l’excellente Muriel Andrin la parfaite Mathilde Maillard.

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