« La zone d’intérêt » de Martin Amis.

 


zone d'intérêtLa zone d’intérêt
met en scène, de 41 à l’immédiate après-guerre, trois personnages principaux, trois « je » intervenant à tour de rôle chapitre après chapitre. Il y a Paul Doll, commandant du camp d’extermination Kat Zet I en Pologne, lubrique, alcoolique, mais également en permanent questionnement (pratique mais aussi moral) quant à son action. Il y a Angelus Thomsen, officier SS, parfait spécimen du bellâtre aryen, coureur de jupons et neveu de Martin Bormann, (le conseiller favori d’Hitler), qui tombe éperdument amoureux d’Hannah, la femme de Doll. Et il y a Smulz, chef du Sonderkommando, juif, plus vieux kapo du camp et homme le plus triste du monde.

Etre est une habitude, une habitude à laquelle ils sont incapables de renoncer.

La zone d’intérêt est une comédie sous fond de Shoah. Un marivaudage concentrationnaire. Mais sous son verni sarcastique – d’ailleurs bien moins marqué que dans d’autres réalisations de Martin Amis – se déploie avec brio une remise en question fondamentale de certains des présupposés avec lesquels nous avons appris à aborder l’ignominie nazie.

Il n’est pas vain de répéter que je suis un homme normal avec des sentiments normaux.

Ces paroles, Paul Doll, cette figure – bien réelle – archétypale du tortionnaire nazi, la répète effectivement à l’envi. Et cela, moins par propitiation que parce qu’il en est intimement convaincu. A faire du nazi un in-humain, nous en sommes venu à vouloir nous débarrasser de ce qui nous gêne plutôt que d’apprendre à en affronter les paradoxes. Comme – oui, l’image est terrible! – ces cadavres sans cesse plus nombreux que doit faire disparaître le commandant Doll, nous ne savons comment nous défaire de l’effroyable mais indubitable humanité de ses comportements. Alors nous en faisons un autre. Nous l’éloignons dans un ailleurs avec lequel nous nous efforçons de ne plus voir aucun lien. Nous ajoutons de l’inconcevable à de l’inconcevable.

Si ce que nous faisons est bien, pourquoi une telle puanteur? Sur la rampe, le soir, pourquoi ressent-on le besoin irrésistible de s’assommer d’alcool? Pourquoi avons-nous contraint la prairie à bouillonner et à crachoter de cette façon? Les mouches grasses comme des mûres, la vermine, la maladie, ach, schleusslich, schmierig – pourquoi? Pourquoi la botte de rats coûte-t-elle 5 rations de pain? Pourquoi les déments, et seulement les déments, semblent-ils se plaire ici? Pourquoi, ici, la conception et la gestation promettent-elles non pas une nouvelle vie mais une mort certaine pour la femme et l’enfant? Ach, pourquoi la Dreck, le Sumpf, le Schleim? Pourquoi brunissons-nous la neige? Pourquoi faisons-nous ça? Pourquoi faisons-nous ressembler la neige à la merde des anges? Pourquoi, pourquoi faisons-nous ça?

Nous semble peut-être encore plus difficilement concevable qu’un commandant de camp d’extermination puisse avoir pensé ces mots – car, oui, ici, c’est bien Doll à qui Martin Amis prête ces pensées – que les actes mêmes qu’ils questionnent. Au mal érigé en absolu, nous ne concédons plus, non pas même sa remise en cause dans le chef de qui le commet, mais la possibilité même qu’il ait pu s’en poser la question. Alors que c’est précisément sur cela, sur l’inconcevable, que la folie nazie avait érigé sa délirante mystification : comme ce n’est pas concevable, ça n’existe pas. Comme le meurtre de masse planifié, organisé, mécanisé, contrevient à toute logique  – que cette logique soit économique, éthique, guerrière, théologique ou autre -, comme il parait échapper à tout entendement, il nous semble pouvoir ne pas être. Ou ne pas avoir été.

nous ne jouissons plus de l’avantage d’être inconcevables. De l’atout décisif qui consiste à dépasser l’entendement.

L’écart est étroit entre ce qui est inconcevable et ce qui n’est pas conçu. A cantonner un fait à ce par delà l’entendement, à le déshumaniser, on lui laisse un espace où prospérer dont le doute peut affleurer. Comprendre le fait, envers et contre tout, sans l’expurger dans un ailleurs tranquille, c’est retirer un atout décisif à qui s’y complaisait. Saper l’inconcevable, en montrant sa survenue, s’est démontrer qu’il peut être conçu. Et c’est ce travail utile dont licence doit être laissée au créateur que réalise ici Martin Amis. Par la farce. Car, loin d’en désamorcer l’horreur, c’est la farce qui peut sans doute le mieux rendre compte de cette assiduité dans le mal de la haine nazie.

Martin Amis, La zone d’intérêt, 2015, Calmann-Lévy, trad. Bernard Turle.

Les sons ci-dessus sont tirés de l’émission « Les glaneurs » du 10/09/2015 sur Musique 3, présentée et produite par Fabrice Kada, réalisée par Katia Madaule. Nous étions accompagnés ce soir-là par les impeccables Muriel Andrin et Pierre de Jaeger.

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